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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 23:31

Un recueil de 11 nouvelles concernant des missions de prospection géologique en Afrique de l'Ouest, en Libye, en Arabie Saoudite,en Australie, à Haïti, a été publié chez EDILIVRE,

Ces textes représentent des moments de vie, vrais, inattendus, souvent drôles où s'expriment à la fois la curiosité du naturaliste et le plaisir de la découverte.

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 18:09

 

A Jeanne d’Arc, pendant les années de collège et de lycée des années 1950, les professeurs étaient en majorité des bretons. Il est vrai que la Bretagne de l’époque, trop lointaine et trop râleuse au goût de Paris et donc peu gâtée du point de vue développement économique, – l’accès à l’électricité ne sera généralisée que dans les années 60 -, fabriquait soit des expatriés, répartis sur toutes les mers et tous les continents, soit des ecclésiastiques, chargés de prier pour le salut des premiers et éventuellement d’enseigner le latin, le grec et le français.

 

A Jeanne d’Arc, les professeurs étaient assomptionnistes et l’un d’eux, le père Lebec, en charge de la classe de 3ème, a laissé un souvenir durable pour tous ceux qui l’ont pratiqué ne serait-ce que quelques jours,…alors une année !

 

De taille moyenne, le père Lebec était  toujours en mouvement, le corps et le menton penchés vers l’avant comme s’il devait encore lutter contre le fort vent du Finistère.  En classe, il était dompteur et ses élèves, non pas des fauves mais des otaries prêtes à retrouver et rapporter le ballon sur demande. Ces derniers n’avaient aucune récompense en dehors de l’obtention du Brevet, diplôme quasi assuré pour  plus de 90% d’entre eux.

 

Dompteur il l’était, avec une voix, tantôt douce, tantôt rugissante mêlée de rage à peine contenue, gesticulant, ses larges mains s’abattant sur la soutane, rendue luisante à hauteur des cuisses.  Il déambulait d’un bord à l’autre de la classe, sans regarder l’interrogé, de ses yeux clairs logés au fond d’orbites, protégées par des arcades sourcilières proéminentes. Si celui-ci sortait une grosse bourde et se trouvait placé à portée de main, il frappait puissamment le bureau de bois – jamais l’élève- ce qui faisait voler la grammaire latine Petitmangin. Ce livre, acheté neuf à la rentrée, avait, en fin d’année, l’allure d’un incunable. Outre les fiches collées pour compléter le chapitre sur les déclinaisons ou mettre en valeur les points d’exception repérés en bas de page par un astérisque, l’ensemble des pages ne restait solidaire que grâce à l’utilisation régulière de la colle ou du papier transparent Scotch.

 

L’apprentissage de la grammaire française était aussi un exercice redoutable car il fallait se lever et répondre dans les dix secondes à la question du type : 1ère personne du pluriel du plus-que-parfait du subjonctif du verbe acquérir ? ou 2ème personne du conditionnel du verbe mourir ? Le père Lebec commençait à interroger en début de banc puis disait suivant et à rapporter si l’on faisait une erreur. Les interrogés se succédaient, certains rendus muets par l’approche rapide du couperet, se levant et s’asseyant dans un même mouvement.

Il ne donnait jamais de colle, estimant sans doute que la réparation d’une faute d’ignorance devait être quasi immédiate et déconnectée d’une retenue, le samedi après midi.

 

C’est pendant la récréation que chacun, à son tour, rapportait la leçon de grammaire, accompagnant le père Lebec dans sa marche rapide entre les platanes, son bréviaire dans la main. Lorsque vous aviez bien répondu, il vous libérait d’un sourire bienveillant et vous lui disiez merci comme s’il vous avait fait une faveur ou donné l’absolution.

 

Dans la cour de récréation, les élèves du collège, d’abord intrigués par cette cérémonie du rapport, avaient vite fait de repérer ce professeur de 3ème si particulier. Il en est peut-être même quelques uns qui songèrent à  redoubler la 4ème pour retarder leur entrée chez le dompteur.

 

Dompteur en férocité mais avec une main de velours, le père Lebec, était un homme de cœur qui aimait ses élèves.

Le Dimanche, certains l’ont rencontré allant exécuter de menus travaux pour les personnes démunies et âgés, les aidant à supporter la solitude, en tant qu’animateur infatigable de la Conférence de Saint-Vincent-de- Paul.

 

Décédé aujourd'hui, le père Lebec a contribué à la réputation de l'Ecole Jeanne d'Arc et marqué positivement toute une génération d'élèves.

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 15:21

fruits-du-ginkgo.JPG

 

Un nez se souvient

 

Entre le laboratoire de Géologie avec son vieil escalier de bois flairant l’encaustique, allées Jules Guesde, et le restaurant universitaire du Clos Normand, rue des Lois, diffusant une odeur de bavette persillée, saisie au point de se retourner en rendant sa graisse, l’heure de marche quotidienne sur les trottoirs de Toulouse représentait à la mi-journée  un itinéraire olfactif, sans cesse renouvelé au fil des saisons.

 

Un demi-siècle plus tard, parmi toutes les odeurs et parfums humés avec plaisir ou répugnance, tenaces ou fugitives, deux  souvenirs me reviennent à l’esprit, chatouillant encore mes cellules olfactives.

 

Le premier est localisé rue Ozenne, la rue rose de Toulouse qui se jette dans les allées Jules Guesde au niveau d’un espace vert, le Jardin Royal, étiré jusqu’au Grand Rond. L’entrée du jardin est gardée par un couple de Ginkgo Biloba magnifiques avec leurs feuilles en éventail, d’un jaune d’or en fin d’automne. C’est aussi la période de fructification de l’arbre femelle qui se couvre alors de fruits dorés et ovoïdes qui, à maturité, s’écrasent sur la chaussée devenue glissante. Bien mûrs, ces fruits dégagent une odeur repoussante rappelant la crotte de chien. Sur le trottoir opposé, je m’arrêtai alors un moment pour jouir de la réaction des passants, peu au fait de la botanique ou trop occupés par leurs pensées pour lever le nez et identifier l’origine réelle de ce désagrément local.  Avec une moue de dégoût, ils cherchaient à éviter les pulpes écrasées, maudissant intérieurement les maîtres indélicats, incapables de dresser convenablement leur animal domestique.

 

Le deuxième occupe les cinquante derniers mètres de la rue St Rome, avant que cette rue étroite et odorante ne soit avalée par la place du Capitole.

Du côté droit en descendant, une épicerie fine présentait un assortiment exceptionnel de produits et de parfums qui vous promenaient le nez depuis la mer du Nord avec ses harengs saurs rangés dans un petit tonneau comme les rayons d’une roue de bicyclette, ses anguilles fumées de la Baltique baignant dans la saumure et conservées en bocaux de verre, jusqu’aux îles grecques et au détroit du Bosphore ravivés par des caisses de figues sèches, des dattes noires d’Attar, des jarres d’olives de toutes couleurs et calibres, des pois chiches et baies roses.  Un pied dans cette caverne d’Ali Baba vous emplissait les fosses nasales d’arômes orientaux épicés aux noms exotiques : le curcuma mêlant une senteur d’orange et de gingembre, le carvi et sa note amère et citronnée, le cumin à l’arôme prononcé, la cardamome au parfum camphré et chaud, le clou de girofle à l’arôme pénétrant, l’anis étoilé au parfum de réglisse, le fenugrec à l’odeur de céleri.

Un pied de plus vous conduisait devant les thés noirs, au parfum boisé et corsé de l’Assam, de Ceylan ou de Chine, les thés verts citronnés, parfumés de jasmin ou de menthe africaine.

 

De nouveau dans la rue et un peu plus haut sur le trottoir d’en face, je m’arrêtais, au retour du restaurant universitaire, face à une boutique spécialisée en liqueurs et alcools des cinq continents. En contemplant la variété de couleurs, de formes de bouteille et de prix, je humais profondément le  parfum subtil  de rhum ou de cognac qui m’arrivait en effluves discrètes de la porte entrouverte, parfum savouré debout, sorte de digestif olfactif.

 

A Toulouse, je n’ai par contre aucun souvenir olfactif de violette, parfum sans doute réservé au touriste.

 

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 11:28

corrida-copie-1.JPG                                                                                 

 

Entrepreneur de travaux publics dans les Pyrénées, Marcel Castells se passionnait pour autre chose que le béton. La cinquantaine et de forte corpulence, il ne vivait que pour le cheval et les courses de taureau.

Habitant une villa bagnéraise, au fond d’une allée bordée de matériel de chantier, il s’était fait aménager une carrière pour monter les trois chevaux qu’il possédait dont deux purs-sangs d’origine espagnole, comme lui. D’Espagne, lui venaient occasionnellement et en fraude, des chevaux qu’il dressait pour le cirque et son plaisir était immense quand il avait fait d’une bête rebelle un animal à l’écoute, obéissant mais pas esclave.

Ce don, pour comprendre les chevaux les plus rétifs, lui servait aussi de moyen de communication avec ses semblables, du plus rustique au mieux éduqué, pour déceler rapidement ce qu’il y avait de positif en chacun.

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Son origine ibérique était sans doute la raison de son amour extrême pour la corrida qu’il assimilait à un art puisque, disait-il, l’homme et le taureau se mesurent et se rejoignent dans une approche farouche, la faena, avant la mise à mort de l’animal. De plus, il affectionnait le rejoneador dont la complicité intime avec le cheval  se joue de la puissance du fauve. Je crois en réalité qu’il était amoureux de Conchita Cintron.

 

Pour mes quinze ans, il m’offrit un livre sur la corrida que je dévorai avec passion. J’appris là les bases du lidia et l’évolution du toreo grâce aux toreros de légende comme Juan Belmonte et Manolete. La blessure mortelle de ce dernier, reçue dans l’arène, me frappa durablement puisque 1947 et Linares sont restés inscrits dans ma mémoire en plus gros caractères que  1515 et Marignan.  

 

Deux ans plus tard, en 1958 et en habitué des courses de Bayonne, Marcel m’invita à la dernière corrida de l’été, fin août ou début septembre, la plus belle au dire des Bayonnais. Il fit de même les années suivantes et j’eus la chance de voir toréer Luis Miguel Dominguin, Antonio Ordonez, Paco Camino et El Cordobes.

                                                                                                                                             

A 16h 30, en remontant à pied le Boulevard des Arènes, je prenais conscience de l’unicité de l’évènement. Les bribes de conversation qui m’arrivaient en plusieurs langues, la foule colorée se déplaçant comme pour un pèlerinage,  la beauté racée des femmes aux robes échancrées pour dévoiler une peau saturée de soleil, tout contribuait à faire naître en moi un frisson d’excitation.

 

espagnoles.JPG

Le moment de queue à l’entrée des arènes et l’accès un peu acrobatique aux gradins avant de trouver nos places « contra barrera » s’effectuait sous un parfum d’eau de Cologne, le parfum des Espagnols de l’ère Franco.

 

Cinquante ans après, ces journées de corrida restent inoubliables, ayant eu l’impression d’avoir assisté, en privilégié, à une cérémonie exceptionnelle, une sorte de messe dite par une trinité : le matador, le taureau et le public. Par phrases brèves sorte d’homélie discontinue, Marcel me faisait part de ce qu’il fallait voir ou apprécier, depuis le paseo initial jusqu’à  la mort du taureau.

 

Il réservait des places à l’ombre, dans l’axe de la Présidence, de manière à  voir entrer le taureau dans l’arène et suivre la faena, à bonne distance, les toreros s’exprimant le plus souvent de ce côté. Il m’avait dit que le torero pouvait ainsi mieux contempler les plus belles femmes, quelques gitanes basanées que j’avais repérées à leur allure à la fois farouche et noble, inaccessibles déesses. Amusé par mon étonnement, il me dit qu’il n’en était rien mais que le taureau, à la sortie du toril, déboussolé par la vue du public, des peones avec leur cape et par le bruit ambiant, se cherchait une aire de refuge, un point d’appui, souvent localisé dans la partie médiane de l’arène. Le torero choisissait alors son terrain de manœuvre pour le faire sortir de son refuge et l’entraîner dans un lié de passes qui lui ferait perdre la tête et le Nord.

Je buvais les explications techniques de Marcel tandis que la musique attaquait un paso doble et que s’avançaient pour le paseo les différents acteurs de la corrida : les trois toreros, les peones  avec leur cape rose et jaune, les picadors à chapeau rond comme habillés par Cervantes et les mules enguirlandées du train d’arrastre.

Il était 17h.00 heures à Bayonne.

                                                                                                                                            

Tant de couleurs, le soleil sur le sable blond et une musique rythmée suggéraient le début d’une pièce festive et gaie mais le front plissé de Marcel qui fixait les toreros, se dirigeant vers le callejon, m’indiquait plutôt que cette fête dont la rigueur dans le déroulé des phases ne souffrait aucune fantaisie, avait une autre profondeur, un volet solennel et tragique.

Tu vois ! me confia-t-il, le jeune torero en bleu, Paco Camino ; il est inquiet, comme tu le seras, les minutes d’attente précédant la délivrance des sujets du baccalauréat. Comme lui, tes mains te sembleront s’animer toutes seules. Ici, les examinateurs sont le taureau et le public, ce dernier vibrant d’une ferveur commune, étant tour à tour solidaire de celui qui mène le jeu, l’homme ou la bête.

Mais, regarde à droite ! Un autre examinateur, inoffensif celui-là, est venu pour voir Luis Miguel Dominguin ; j’observai l’homme à barbe et casquette, adossé à la barrière et reconnus Ernest Hemingway.

 

La musique se tut et apparut, face au soleil, un taureau noir, haut sur pattes. Tandis qu’il effectuait un tour des arènes au petit trot, les peones l’appelèrent et l’attirèrent avec la cape dans différents coins de l’arène. L’animal chargea franchement la cape, relevant la tête en fin de course. Paco le testa par deux véroniques, puis une chicuelina, l’incitant à aller au bout de sa charge. Marcel semblait satisfait de la courte prestation des deux protagonistes. Le taureau est vaillant et pas vicieux, me susurra t-il. Les taureaux d’Alvaro Domecq sont toujours de grande qualité et pleins de hargne contre l’homme.

 

 

toro.JPG

 

Le son des trompettes annonça la venue des deux picadors, progressant séparément le long de la barrière. Paco, en deux passes liées et une mariposa, dos tourné et cape toute étalée, amena le taureau à proximité du picador qui fut chargé de façon violente, faisant reculer le cheval caparaçonné et aveuglé. La pique enfoncée dans la masse musculaire, en haut du garrot, provoqua la fureur du fauve s’arc-boutant contre le caparaçon et déstabilisant le cheval. Le second picador vrillant la pique en un deuxième assaut généra un flux de sang, comme une coulée de lave, sur le flanc de la bête, et déclencha les sifflets du public et le geste de quite du torero.

                                                                                                                                             

Je concevais le temps des banderilles comme un entracte permettant à la fois d’oublier le sale boulot du picador, de prouver la bravoure et la vaillance du taureau, toujours dangereux, ainsi que l’habileté des peones, considérés parfois comme des figurants. Par trois fois, la pose des banderilles à deux mains, en haut du garrot, après une course en arc de cercle, bras levés, fut une démonstration de souplesse et de coup d’œil, le banderillero paraissant voler au dernier moment. Je me souviens de l’un d’eux, de la cuadrilla de Jaime Ostos, qui, avec l’embonpoint caractéristique du bon vivant au-delà de la quarantaine, s’engagea entre les cornes pour piquer ses banderilles et se dégager d’un quiebro sauté magistral. Même enrobé, on est capable de faire encore de jolies choses, m’assura Marcel tandis que la musique entamait Espana cani. 

 

Le dernier tierco, celui de la faena qui conduit à l’estocade finale, constituait pour Marcel le cœur de la corrida, le temps où le torero doit dominer et dompter le fauve. Après quelques naturelles, ce furent l’enchaînement et le rythme des passes à la muleta, les escarpins glissant sur le sable pour dérouter l’assaut, la proximité charnelle de l’homme et du taureau subjugué et les cornes pourchassant la muleta qui se dérobe, qui me pénétrèrent le cœur et l’âme.  Je trouvai sublime la manoletina où le torero, figé, regard au loin, parait absent alors que le taureau le frôle. A l’issue d’une série de naturelles, la pecho d’Ordonez souleva l’avant train du taureau et l’enthousiasme du public. En récompense les musiciens jouèrent cielo andaluz.

 

Dominguin et El Cordobes, deux styles opposés de faena d’exception, l’un avec une allure de seigneur, silhouette fière, aux gestes lents et précis, désirant captiver son public, le second, flamboyant, généreux, désinvolte et provocateur, renforçèrent l’aficion de leurs partisans, au niveau d’une lutte des classes.

Dominguin me faisait penser au mime Marceau, par son côté froid et sa perfection du geste. J’aurais volontiers rapproché l’attitude d’El Cordobes, cheveux au vent, de celle des personnages de la commedia dell’arte. Chamboulé par le rythme de la faena, j’oubliais alors que la mort du taureau était proche.

                                                                                                                                             

Durant la faena, Marcel ne commentait pas, par respect pour le torero et le taureau.

Lorsque l’animal, dominé et maîtrisé, ne répondait plus aux ultimes provocations, celle d’Ostos par exemple, à genoux devant le fauve, bras écartés où celle d’El Cordobes, le point tendu effleurant le mufle ou encore celle de Chamaco par une passe de dos, à toucher les cornes, le temps de l’estocade était venu.

Chacun, dans les gradins espérait que la minute de vérité, clôturant une faena limpide en dissociant le couple homme-bête, se compterait en secondes de vérité, le taureau s’effondrant, l’épée plantée jusqu’à la garde.

 

Le coup d’épée de Paco Camino et d’Ordonez  était le plus efficace, le geste précis, rond et pur, avec une estocade à recibir pour le premier et  un splendide volapié pour le second.

Dominguin, malgré sa classe et sa confiance en lui et surtout El Cordobes, en dépit de sa bravoure débordante, n’eurent pas à Bayonne de succès étincelant dans la mise à mort. Après un ou deux essais à l’épée, lame butée sur l’omoplate, ils n’eurent souvent d’autre choix que le descabello, plus facile à manier mais néanmoins spectaculaire pour foudroyer le taureau.

 

Traîné rapidement sur le sable par le train de mules à guirlandes, le taureau disparaissait, souvent applaudi par le public pour son agressivité et sa bravoure tandis que le torero, plus ou moins chéri du public, attendait  la décision de la Présidence pour un éventuel trophée.

Une ou deux oreilles était(ent) accordée(s) habituellement, la queue de façon plus exceptionnelle, lorsque la faena et l’estocade, empreintes de sincérité, avaient envoûté le public.

Lors du tour de piste le long de la barrière, pour remercier le public, le torero gardait les bouquets et renvoyaient les chapeaux, foulards, gourdes et chaussures féminines, lancées par les aficionados les plus démonstratifs.

 

C’est en attendant l’entrée des taureaux suivants que Marcel se libérait des sentiments accumulés pendant la faena.

Sais-tu qu’il existe une complicité tragique entre l’homme et le taureau ? Qu’elle se développe au fur et à mesure de la faena, si l’animal n’est pas sur la défensive ? Et que le torero s’excuse secrètement, auprès de la bête, avant de la mettre à mort ?

 

Là où je n’avais vu qu’agressivité brutale et habilité ou expérience, Marcel percevait de la sensibilité et de l’intelligence pour atteindre une harmonie des gestes mettant le taureau en valeur.

 

As-tu vu le second taureau de Chamaco, à sa sortie du toril ? continua-t-il. Le fauve, lancé sur la première cape, s’est affaissé momentanément sur les genoux avant. Sais-tu pourquoi ? Le sable était probablement trop mouillé à cet endroit, lui répliquai-je. Non ! A sa sortie du chiquero, il a reçu un sac de sable de cinquante kilos sur les reins pour l’affaiblir et lui faire baisser la tête plus rapidement.

Se pouvait-il que pour diminuer le danger, un torero espagnol de renom ait cautionné cette action déloyale ? Je ne pouvais le croire. L’argent pourrit tout ! dit Marcel en levant les sourcils.

 

Les soirs de corrida, sur la route de retour, Marcel s’arrêtait au restaurant Le Central de Peyrehorade, à la fois pour m’inviter à déguster de fins produits landais et pour faire un débriefing, comme il disait, de ce que j’avais vu et ressenti, à Bayonne.

Il est vrai qu’à la sortie de la corrida et durant les premiers kilomètres en voiture, je n’avais pas envie de parler, l’esprit encore occupé à trier le sens des images fortes du spectacle, dévoré par les yeux, auquel je venais d’assister.

 

En attendant un magret de canard aux cèpes et poivre vert, Marcel me servit un verre de Madiran et  me dit : pour que la corrida soit belle, il faut une harmonie entre plusieurs facteurs comme… entre les ingrédients d’une recette de cuisine réussie, une oie farcie, par exemple. Le torero, c’est le cuisinier qui a un œil et la main partout ; le taureau, c’est l’équivalent de l’oie, oiseau de caractère, nourri avec amour et occis noblement; les picadors représentent la farce aux marrons et à l’armagnac, et les banderilleros, le piment et les échalotes.                                                                                                                                         

 La faena représente l’art du cuisinier qui agence tout cela, faisant cuire à part les cèpes et l’ail, homogénéisant la farce et ajoutant des herbes ciselées.

Et le public, il ne compte pas ? ajoutai-je. Je ne l’oublie pas, précisa Marcel. Le public c’est un peu la cuisinière ou le four, qui chauffe l’ensemble à la juste température et le transforme en plat suave dégageant un parfum divin, et surtout, les heureux convives.

Il termina : que l’oie soit un peu brûlée et c’est la bronca !

 

Alors qu’il allait entamer une omelette norvégienne, pas une spécialité landaise mais son péché mignon, Marcel me confia doctement : tu es encore jeune et tu rencontreras plus tard une fille ou une femme que tu aimeras. C’est à toi de la séduire comme le fait Paco Camino ou Dominguin du  taureau,  non par une faena de passes fluides et cristallines mais par des mots et gestes tendres et l’élégance de l’attitude  lorsqu’elle élèvera son visage vers toi.

Marcel avait raison même si, consciemment, il avait oublié de me dire qu’une femme est,  au besoin, une excellente banderillera !

 

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 08:39

Momeres--chez-Abadie.JPG                                                           

Dès ma plus tendre enfance, les animaux  furent présents, compagnons ou victimes de ma curiosité et de mes jeux. A Momères, petit bourg tranquille de la vallée de l’Adour, étiré le long de la Départementale, entre Tarbes et Bagnères de Bigorre, mon premier souvenir de quatre ans s’accroche au mouvement fluide et rapide d’un serpent (une couleuvre sans doute), allant se cacher sous la haie de lauriers au fond de la cour. Fourmis, forficules, escargots et grillons, jouets vivants, se sont aussi trouvés manipulés puis compétiteurs forcés de courses de vitesse sur le carrelage de la cuisine ou matelots improvisés sur un couvercle de camembert flottant au centre d’une cuvette en plastique.

 

 

forficule.JPG

J’ai découvert les rats, morts, avant de pouvoir les apercevoir, vivants. La maison, grande bâtisse construite avec les galets de l’Adour comme la plupart des maisons du village se trouvait accolée à un hangar avec charpente en bois, bâtiment qui servait de fourre tout pour le charbon, les planches, les cannes à pêche de mon père, des outils de jardin, des pommes de terre en sacs et aussi du maïs pour les deux poules circulant dans la cour. Les rats venaient la nuit visiter le hangar et descendaient le long des contrefiches pour accéder au maïs. Mon père, de temps à autre, muni de son fusil, un Darne incrusté de scènes de chasse, se coulait dans le hangar et, allumant une grosse ampoule, truffait de plomb les rongeurs qui n’avaient pas eu le temps de se cacher. Je me souviens d’un rat, tombé dans une botte  et que l’on a cherché, un bon moment.

Au début, les coups de fusil inquiétèrent les voisins qui, le lendemain, demandèrent à ma mère si tout allait bien. Ces tirs nocturnes inhabituels dans le village permirent à mon père de lier connaissance avec les villageois d’autant plus que, travaillant à Tarbes, il pouvait amener l’un ou l’autre à la ville, distante de huit kilomètres à peine.

 

En amont de la maison, se trouvait la ferme des Abadie, dont le grand-père, moustachu comme un poilu de 14, était très habile pour fabriquer un sifflet avec du bois de sureau,  un arc avec une yeuse et n’avait pas son pareil pour dégotter un manche de fronde dans son lilas.

A Noël, sa puissante voix de basse qui entamait le Minuit Chrétien et terminait par : Voici le rédempteur, réveillaient les pipistrelles du clocher et me faisait frissonner d’une crainte céleste.

 

En aval, se trouvait la maison de Nicolo, un immigré italien, qui peignait des toiles que je jugeais admirables car elles représentaient la mer toute bleue, bordée de quelques pins maritimes ou oliviers, torturés par le mistral ou la sécheresse. Nicolo était un fanatique des produits de la Manufacture de St Etienne (Manufrance) et possédait un coucou du Jura et des tables en formica, le premier du village à s’être équipé de « meubles modernes ».

 

Entre la maison et la route goudronnée, existait un caniveau recueillant les eaux de pluie, caniveau qui, un jour, avait provoqué le basculement d’un bus de pèlerins pour Lourdes, contre notre mur de pierre. Pas de blessé mais une carrosserie très abîmée. Le tracteur du voisin avait permis au bus de se remettre d’aplomb et de redémarrer.

 

Derrière le hangar, s’étendait un grand verger rectangulaire planté de pommiers, d’un cognassier et de quelques pêchers, protégés par quatre hauts murs de galets. Des groseilliers à maquereau avaient été plantés par mon père et donnaient des fruits poilus de couleur vert et rouge, qui ne nous attiraient guère car peu sucrés. Cependant, encore verts, ils faisaient de bonnes munitions pour la fronde. Près du hangar, quelques plans de pomme de terre à doryphores et de salade et un rang de zinnias et de tulipes disputaient la place aux herbes folles.

 

Avec mon arc, presque aussi grand que moi, des flèches faites de surgeons séchés de lilas, taillés en pointe à un bout et habillés d’une demi plume de poule fichée dans une fente ménagée à l’autre bout, aucun animal, aucune plante n’était à l’abri.

 

J’ai surtout visé des papillons mais avec peu de résultats, deux à trois piérides du chou seulement. Les doryphores et les limaces constituèrent aussi des cibles privilégiées mais davantage de dégâts furent causés aux plantes elles-mêmes. Ayant eu l’audace  de viser, un matin, la tige des tulipes, facile à manquer, et de décapiter une belle fleur rouge, je me préparai à une punition sentie, au retour de mon père. Mais, dans le temps où l’angoisse s’installe, l’imagination déborde d’activité : j’allai récupérer en douce, dans la boîte de couture de ma mère, une longue aiguille à repriser que je plantai  dans les deux bouts de la tige sectionnée, réparant ainsi artificiellement la fleur. Mon père, notant que cette tulipe penchait fortement la tête, mit cela sur la médiocrité de l’oignon d’origine et j’évitai ainsi sa main sur mes fesses.

 

Avec mon frère Hubert, deux ans plus âgé que moi, un autre jeu consistait à envoyer la flèche, verticalement et le plus haut possible puis de compter le temps écoulé entre le départ et le retour de la flèche dans le verger pour savoir qui était le gagnant. Inutile de préciser que certaines flèches ne furent pas récupérées car tombées chez les voisins ou sur le toit de la maison.

Au mois de mai, le matin, nous secouions les arbres fruitiers pour en faire tomber de gros hannetons bruns, endormis, que nous emportions dans la maison. Dans une boite vide de sucre où leurs pattes à crampons menaient grand bruit, nous choisissions les plus gros et leur attachions du fil à coudre à une patte postérieure, opération délicate qui nous valait la production d’un excrétât noir peu ragoûtant. Quand le hanneton s’envolait lourdement vers la fenêtre, nous le forcions à voler en rond jusqu’à ce qu’épuisé, il s’accroche aux rideaux ou atterrisse sur la table.

 

Autre point d’intérêt dans le village, le café Astuguevielle, seul café de village bordant la grand route de Bagnères, en face du chemin vicinal qui menait à l’école. La cour occupée en partie par une terrasse, quelques tables bistrots en marbre vert de Campan et deux pieds de vigne grimpante dont les sarments se perdaient en tonnelle, comportait un espace en terre battue servant de terrain pour le jeu de quilles, pratiqué le dimanche matin par une demi- douzaine de solides paysans.

J’admirais les  neuf quilles de hêtre noueux, renflées au milieu et presque aussi hautes que moi, disposées en carré selon trois rangées parallèles.  La grosse boule de noyer creusée en deux endroits pour permettre d’y passer les doigts d’une main, était lancée avec force et ce n’est pas le plus grand nombre de quilles abattues qui déclenchait le plus de commentaires admiratifs. Les coups maladroits étaient ponctués d’expressions locales « macarel, boudu, é bé ! Qué coun ! » que je testais ensuite à la maison, au grand étonnement de ma mère.

La partie terminée, les perdants offraient un coup de blanc aux vainqueurs, à l’intérieur, près du bar ou assis sur de longs bancs de bois.

 

A l’âge de 6 ans, avec mes deux frères, nous allions à l’école du village, située à côté de l’église. Le Directeur Monsieur Dupont, était aussi le seul instituteur en charge des classes du CP au certificat d’étude, en prenant, successivement, les quelques enfants  de même âge.

Je n’ai plus guère souvenir de cet enseignement à l’exception de mon application à réaliser des dessins d’animaux pendant que les plus grands étaient instruits à leur tour et du coup d’adresse d’un camarade, Jeannot, qui, à la sortie de l’école, avait décapité, avec sa fronde, un chardonneret au sommet d’un platane.

 

J’ai toutefois gardé mémoire de trois évènements considérés alors comme dramatiques. Le premier s’est déroulé à la mi février, dans la cour de l’école : jouant aux billes avec mon frère jumeau Richard, je vis fondre vers nous deux bêtes sauvages sur jambes poussant d’horribles rugissements. Une véritable terreur s’empara de nous deux et, laissant nos billes sur le sol, nous courûmes à perdre haleine jusqu’au premier cabinet où nous nous enfermâmes au verrou.

 


Tous les deux, dans le même édifice, tâchant d’apercevoir les fauves par les fentes de la porte, nous ne bougeâmes même pas quand le sifflet annonça la fin de la récréation. Seul l’appel réitéré du maître, inquiet de notre absence, nous fit sortir, encore apeurés. C’était la première fois que nous étions confrontés à des masques de carnaval, portés par les plus grands.

 

Le deuxième évènement eut lieu, un après-midi de juin. Pendant la récréation, la sirène d’un camion de pompier nous fit lever la  tête et nous vîmes, assez loin, de la fumée qui s’élevait en boules noires dans le ciel. Deux camarades m’indiquèrent que la fumée venait de notre maison ce qui me glaça, imaginant ma mère et mes jouets restés dans la maison. Jusqu’à l’heure de sortie d’école, mon inquiétude grandissante m’empêcha de penser à autre chose.

Dès la sortie, ma mère me précisa que c’était la grange, en face de notre maison qui brûlait et que les pompiers et les hommes valides du village étaient là pour combattre le feu qui ne pouvait toucher notre maison.

 

Rassuré en arrivant  à notre portail de fer, inhabituellement grand ouvert, je vis qu’un amas de matériel hétéroclite avait été déposé dans notre cour, en fait,  tout ce qui avait pu être sauvé du désastre: deux lits et matelas, une baignoire d’enfants, une poussette, deux vélos, une armoire noircie, une brouette, une table et des chaises de bois blanc, des assiettes blanches et des couverts, une selle de cheval, des outils de jardin,  deux barriques, des cordes et une vieille charrue.

Impressionné par cet amoncellement et heureux de constater que notre cour servait de garage à cette foule de choses avec lesquelles nous pourrions inventer de nouveaux jeux, je contemplai la maison d’en face dont la fumée s’échappait encore de la charpente en partie calcinée et essayai de comprendre pourquoi le feu s’était déclaré.

Lorsque mon père précisa dans la soirée que le feu avait été allumé intentionnellement par une servante, mécontente de son patron, je me réjouis de n’avoir chez nous ni servante ni même une soeur qui eût pu devenir servante.

 

Le dernier événement se passa à Tarbes, le soir du 14 juillet. Mes parents nous avaient conduits, place Brauhauban, un espace libre qui sert de foirail, le jeudi, et aussi de lieu de rassemblement les jours de fêtes.  Beaucoup de monde était rassemblé là dans l’attente du feu d’artifice, le premier auquel j’allais assister.  La première fusée partit haut dans le ciel avec un sifflement inquiétant, suivi  d’un éclatement soudain et sonore. La vue du parapluie lumineux avec chute de braises nous fit croire à un danger immédiat et nous nous mîmes à courir pour nous abriter sous le porche le plus proche. Inutile de dire que mes parents eurent tout le mal du monde à nous récupérer et à nous maintenir fermement par le bras pour éviter une nouvelle fuite.

 

J’aimais aussi accompagner mon père à la chasse, à la sortie du village, en empruntant un chemin de campagne, ponctuée de bouses de vache. Longeant un bois de chênes, dénommé la Plantère, un fameux coin à cèpes, nous pénétrions sur un plateau avec cultures et prairies. Tandis que le braque se figeait et arrêtait une caille ou un faisan, je gardais l’arrêt devant les pommiers sauvages à pommes beurre très douces ou  becs de lièvre et visitais les figuiers et châtaigniers isolés. Je m’attardais aussi dans les vignes laissées à l’abandon, prélevant une grappe de raisin Noah. Chaque grain avec sa pulpe gélatineuse  et sucrée qui se détache facilement de la peau était sucé avec délice.

 

Lorsque, à la suite de mes parents, je vins habiter Tarbes à l’âge de sept ans, je trouvai Momères de manque. Aujourd’hui, demeurent en moi, les moments d’insouciance et de bonheur vécus dans ce village, un peu comme Aubagne pour Pagnol, le soleil et les cigales en moins.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 09:55

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Je ne sais pas à quel âge on se rend compte que l’on existe, en tant qu’être vivant, c'est-à-dire que l’on a fait le tour de soi-même et pas seulement mordu ses orteils et sa menotte ? A un an peut-être, lorsque l’on commence à marcher ?  Et quand sait-on que l’on est un garçon ou une fille ? Plus tard, quand on n’est plus appelé bébé mais petit garçon ou petite fille, à l’entrée en maternelle, je suppose.

 

Pour moi, j’ai conscience d’avoir été là lorsque mon frère aîné de deux ans m’a retiré des mains et de force, un camion de bois que l’on m’avait offert ; je pouvais avoir 3 ans. Naturellement, j’avais aussi conscience de l’existence de mon frère jumeau mais comme ma mère nous biberonnait et  poussetait ensemble, tous deux habillés pareillement, j’avais l’impression qu’il n’était qu’une autre facette de moi-même.

 

Dans la baignoire en zinc, j’avais constaté que nous trois, garçons, étions construits pareillement ce qui me semblait tout à fait normal. Quant aux petites filles, rencontrées seulement dans la rue, elles m’apparaissaient différentes avec leurs cheveux longs, leurs robes et leurs poupées, comme faisant partie d’une autre espèce. Cela existait bien chez les oiseaux  du jardin, différenciés essentiellement par la couleur de leur plumage.

 

Ma première interrogation ou curiosité concernant le sexe, pensée qui ne m’empêcha pas de dormir ni mes frères d’ailleurs, vint en observant la petite voisine, prénommée Bruna, fille d’Italiens immigrés qui s’étaient installés en banlieue de Tarbes, juste après la guerre. Une haie de lauriers séparait nos deux maisons mais, en se couchant au ras du sol, je pouvais voir en silence ce qui se passait dans son jardin. La petite, âgée de 4 ans avait souvent les fesses nues et nous l’avions dénommée « Bruna, fesses en l’air ». A sept ans, j’avais admis que l’absence de sexe visible chez elle était la conséquence de son très jeune âge et que cela pousserait plus tard comme le faisait la barbe de mon père ou les poils de Madame Barrère, une paysanne du marché, dont le visage était orné de deux touffes de longs poils entourant deux grains bruns de beauté. Je n’en avais pas parlé à ma mère car je me satisfaisais de cette explication personnelle.

 

Un autre questionnement, un peu plus tardif, est lié à l’école primaire de garçons, Arago, établissement qui  jouxtait celui de l’école des filles, Jean Macé. Filles et garçons étaient alors instruits séparément et seuls nous parvenaient les cris aigus des filles, pendant la récréation. Un copain de CE 1 s’était décaleçonné à la sortie des classes, devant un groupe de filles qui remontaient la rue de l’école. L’effroi, les cris et la fuite des filles me stupéfièrent comme si elles avaient aperçu un démon. Ma mère m’expliqua que l’on ne montrait pas son derrière en dehors du cabinet parce que ce n’était pas propre. Mon copain n’avait sans doute pas bien lavé ses fesses bien qu’il ait été vu de face.

 

L’autre maison adjacente à la nôtre était un restaurant qui servait de cantine aux ouvriers qui travaillaient aux Usines Alsthom. La patronne avait une fille de notre âge prénommée Josette.

Ici aussi, une haie, mais de troènes, adossée au grillage, faisait écran entre les deux maisons mais comme pour Bruna, nous rampions entre les troncs des arbustes, sous le feuillage dense, pour appeler Josette et lui demander de nous exécuter les danses qu’elle apprenait en gymnastique.

Ravie, elle s’élançait avec application, gracieuse, toute à sa performance tandis que nous essayions de voir sous sa robe. Après compilation de nos données visuelles respectives, il se trouva que  Josette portait une culotte bordée d’une frise rose, mieux ajustée et plus jolie que nos slips de coton épais et rien de plus.

 

A 8 ans, je devins louveteau, état qui me permit de connaître de nouveaux camarades et d’obtenir un badge de cycliste et de nageur, disciplines où je me sentais à l’aise. La cheftaine était blonde, une vingtaine d’années à peine, et je tombai fou amoureux d’elle. Pendant les sorties nocturnes avec feux de camp, je ne voyais qu’elle, sorte de déesse blonde, et peu m’importait ce qui arrivait à Mowgli ou  Bagheera.  Lorsqu’ un jour, elle annonça son mariage prochain, je ressentis une violente douleur mêlée d’injustice et d’amertume.

 

Avec mes frères, j’avais demandé à ma mère comment se passe la naissance des bébés. Sa réponse était qu’il naissait dans le ventre et j’imaginais que le ventre s’ouvrait comme la mer morte pour laisser passer l’enfant. Il suffisait de trouver la clef du nombril. Puisque ma mère avait eu trois garçons dont deux jumeaux et qu’elle ne parlait pas des moments de la naissance, c’est que cela se faisait tout seul, comme le sommeil ou les bâillements. Mon père, avait précisé que c’est Dieu qui envoie les enfants aux parents donc il n’y avait pas de souci à se faire. Du ciel, le père Noël gâte les enfants que Dieu a envoyés sur terre, accompagnés de leur ange gardien : tout cela était logique et bien conçu.

Mais lorsque nous apprîmes l’arrivée d’un petit frère pour le mois de juillet, j’ai songé que, puisque nous étions déjà trois garçons, Dieu pouvait envoyer d’abord un frère à Bruna et à Josette et que nous pouvions attendre. En outre, il nous faudrait alors partager les gâteaux en une part de plus et cela n’était pas le bienvenu.

 

Lorsqu’ une petite voisine mourut de leucémie, j’ai alors pensé que Dieu l’avait reprise pour la soigner et la renvoyer plus tard, à ses parents, guérie.

 

Aucune éducation sexuelle n’étant dispensée à l’école, dans les années 1950, mes parents, catholiques pratiquants, se montraient peu prolixes sur le sexe. Ils pensaient que le sujet serait abordé, si nécessaire, à la puberté et sinon, le plus tard serait le mieux. Mon père avait cru bon de gratter, sur une photo d’un livre consacré à l’Andalousie, le zizi d’un jeune gitan nu, attirant par là notre attention, effet contraire à celui souhaité.  Il clôturait tout début de discussion sur les filles par l’adage : « c’est la mère de tes enfants que tu dois épouser et non une femme ».

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A douze ans, en sixième et au moment du déjeuner, j’avais rapporté de la récréation à la maison  la nouvelle  concernant Nicole, une autre voisine : elle était la poule de Bertrand, un camarade. Que n’avais-je pas dit là ? J’eus à subir un interrogatoire en règle sur ce que j’entendais par là, sur les fréquentations de mes camarades et sur le respect dû aux filles ponctué par : nous ne sommes pas des bêtes !

 

La même année, pendant les grandes vacances à la montagne, j’accompagnais volontiers une jeune fermière à sa grange où elle allait traire quotidiennement ses quatre vaches. Sur le chemin qui montait assez fort, je contemplais les muscles blancs des mollets, tendus par l’effort, les virevoltes de la jupe noire rayée de filets blancs et sa nuque mobile. En même temps, je sentais un effluve sauvage où la transpiration se mêlait au parfum du chèvrefeuille. Dans la grange d’où se dégageait une forte odeur de fumier chaud, elle s’asseyait sur son tabouret de traite, le seau galvanisé entre les jambes et commençait à tirer sur les mamelles.

Debout, je la regardais faire, captivé par la rapidité et la régularité du geste et attiré par l’amorce du sillon blanc en haut de sa poitrine, juste au-dessous de son sourire quand elle se tournait vers moi. Au fil des traites, j’ai compris rapidement qu’une fille était plus qu’un oiseau de  plumage variable.

 

La lecture, l’année suivante, de La Mare au Diable me fit rêver et je m’identifiai facilement à Germain, dans la quête d’une autre, encore très mystérieuse.

Mon regard sur les filles  avait définitivement évolué et la femme de trente ans m’attirait davantage que la jeunette, encore surprise par ses formes nouvelles dont l’ingénuité et l’innocence m’avaient pourtant conquis comme Romy Schneider, dans Sissi.

 

Dans mes souvenirs d’adolescent, la musique, comme les lettres reste, aussi, associée au charme féminin.

Les jours où mon père était absent, ma mère fermait les yeux lorsque je mettais un disque sur la platine située dans son bureau. J’aimais  beaucoup le concerto pour violon de Mendelssohn joué par Zino Francescatti, un  grand artiste qui, s’il n’avait été comblé par le violon, aurait désiré être jardinier.

Après le déjeuner et avant d’aller au Lycée, j’avais là une petite demi-heure où la musique me transportait ailleurs. Par la fenêtre qui donnait sur la rue, j’observais en même temps le flot des cyclistes qui regagnaient l’usine Alsthom pour un après-midi de travail.

 

Dans les années 1955, aucun ouvrier n’avait de voiture à Tarbes, les plus fortunés disposant de vélo solex tandis que la masse laborieuse allait à vélo, à cinq ou six de front. Parmi le flot continu des cyclistes composé d’une majorité d’hommes, j’avais repéré deux femmes.   L’une d’environ 40 ans, courbée sur un vélo d’homme, gris, était grande avec un visage anguleux, un nez fort et de longues jambes. Elle portait souvent un chemisier de couleur et une jupe grise découvrant des mollets allongés et musclés disparaissant plus bas sous des chaussettes blanches. Ses chaussures à talon plat étaient rivées sur les pédales. Son coup de pédale était régulier et efficace et son guidon tenu fermement. Je l’imaginais en charge de la gestion des pièces détachées et des stocks.

L’autre femme, au visage blanc et rosé sur les joues comme Blanche neige et trois cerises en guise de boucle à chaque oreille, se tenait bien droite sur la selle, son chemisier blanc et sa jupe multicolore flottant avec les sautes de vent. Son coup de pédale était souple et circulaire ; elle enroulait comme sans effort. Je l’imaginais en charge des factures ou du secrétariat ou encore de l’infirmerie. Elle devait apportait un peu de soulagement et de féminité aux ateliers ou seul l’acier des futures locomotives devait reluire.

 

A  quatorze ans, je n’avais accompli qu’un court circuit de la carte du tendre, juste un échauffement,  et je n’imaginais pas alors la diversité des chemins et le temps requis pour obtenir le badge d’amour remis par une femme, la mienne. enfant-et-mouche.JPG

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 09:47

 

A six mois, mon petit frère se couvrit d’impétigos sur tout le corps, pustules qui mirent

des semaines à disparaître et auxquels succéda de l’asthme sous forme de crises parfois violentes qui le tenaient  éveillé, assis dans son lit, une grande partie de la nuit. Ma mère, inquiète, le veillait dès l’apparition du moindre sifflement ou râle et lui préparait une tisane à base d’eucalyptus ou d’autres plantes en décoction. L’état du petit restait préoccupant et seule une journée sèche ou très ensoleillée était capable de provoquer un mieux notable. Après avoir consulté, sans résultat probant, plusieurs médecins et quelques rebouteux de la région Midi Pyrénées, la cause du mal fut établie : une allergie à la poussière de maison et aux fleurs de troènes, arbustes formant toute une haie du jardin de mon père.

 

Un nettoyage en règle de chaque pièce avec isolation sous plastique des matelas en laine et coupe  systématique des fleurs de troène au sécateur n’apportant pas l’amélioration souhaitée, mon père acheta une bergerie à la montagne, là où, en principe, l’air est pur et le soleil plus franc. L’endroit choisi fut Gripp, un hameau de quelques maisons, situé à 1000 mètres d’altitude dans la vallée de l’Adour, au-dessus de Sainte Marie de Campan lorsqu’on monte vers le col du Tourmalet, et à environ 35 kilomètres de notre maison familiale de Séméac.

 

La grange qui servait de refuge aux moutons pendant l’hiver était toute en longueur et comportait un grenier unique où s’entassait le foin, sous une toiture en chaume.

Mon père découpa l’espace d’en bas en salle à manger, petite cuisine et quatre chambres de taille inégale pour accueillir deux parents et quatre garçons dont deux jumeaux dans la même chambre, mon frère Richard et moi-même. Le grenier fut nettoyé et servit de débarras.

Parce que les granges dans cette vallée ont une porte étroite et basse, mon père fut obligé de descendre le niveau du sol, tout autour de la bergerie, d’environ cinquante centimètres, en enlevant la terre végétale à la pelle et à la pioche. Mes frères et moi fûmes chargés d’évacuer la terre à l’aide d’une brouette de chantier. Je me souviens des cals aux mains, récoltés durant cette opération qui dura une bonne semaine et de la colère rentrée envers l’asthmatique, le responsable de ces efforts physiques non consentis.

 

Lorsque trois tilleuls, deux hêtres, un sapin et trois jeunes bouleaux, ces derniers prélevés à flanc du coteau boisé voisin, furent plantés et un gazon semé tout autour de la maison – en réalité un ray grass fruste -, nous eûmes le droit de partir à la découverte des environs.

 

 La maison à laquelle on accédait par un chemin vicinal non bitumé se trouvait sur une terrasse glaciaire, de deux cents mètres de large, entre la rivière Adour, cours d’eau rapide et bordée de frênes, de bouleaux et de cerisiers, quarante mètres plus bas et les premières pentes boisées, d’environ trois cents mètres de haut, constituées de schistes  et de moraines conduisant à un plateau, le Sarrat de Gaye, secteur de rares cultures (blé, pomme de terre, foin) et d’élevage (moutons et vaches).

 

A dix ans, j’étais soudainement émerveillé et attiré par la variété des paysages qui s’offraient à ma vue et par la dimension des champs et des bois à parcourir. Juste au-dessus des herbages laissés en friche car trop pentus pour la motofaucheuse, la forêt se développait, majestueuse au départ, avec de très grands hêtres puis, plus dense et hétérogène avec des sapins et  des bouleaux distribués le long des ruisseaux et zones humides. Enfin au sommet et avant d’arriver au plateau  du Sarrat, les noisetiers et petits bouleaux dominaient.

 

 Avant d’atteindre le bois, et parce que les clôtures et barbelés n’étaient pas encore connus ou nécessaires, il fallait éviter de traverser les champs de foin ou de regain, le  principal revenu des paysans, et utiliser, comme eux, les rares sentiers qui permettaient d’aller voir leurs vaches et moutons au Sarrat.

 

Au début des années 1950, l’exode rural dans les Pyrénées centrales n’avait pas encore vidé les campagnes et les citadins étaient trop occupés à acquérir leur habitation principale pour songer à une maison secondaire. Le ski et sports de neige étaient alors pratiqués essentiellement par les habitants des vallées et par les citadins proches. On faisait une centaine de kilomètres pour atteindre les stations de La Mongie ou de Barèges mais pas trois cents kilomètres. On ne rencontrait guère de Parisiens dans les montagnes, en dehors du mois de juillet où, en compagnie des Belges, Italiens, Hollandais et Espagnols, ils suivaient les cyclistes du tour de France à l’assaut des cols pyrénéens. On n’entendait alors parler ni des bouchons de Bison Futé  ni de la pollution de l’air.

 

Nous passions à Gripp les week ends et  une grande partie des congés scolaires.

Tandis que Richard collectionnait les timbres à la maison et passait son temps à déchiffrer les filigranes à l’aide de benzène et du catalogue Yvert et Tellier ou se lançait dans la construction d’un robot avec sa grosse boîte de meccano, je longeais l’Adour en compagnie d’Hubert, mon aîné de 2 ans, pour y surprendre le cincle plongeur ou la bergeronnette. Dans un pré marécageux, en bordure de rivière, nous levions fréquemment une huppe, occupée à vermiller. Nous eûmes la chance de découvrir un nid de merles dans un sorbier puis, plus tard, un nid de queue rouille dans une anfractuosité d’un mur de grange. Le va et vient des parents apportant un insecte et repartant occasionnellement avec une crotte sertie dans un cocon blanc, nous captivait et à la fois titillait notre envie d’attraper les oisillons.

Nous n’y touchâmes pas – mon père nous avait défendu de les perturber – mais décidâmes de voir de plus près la faune des bois traversés en montant au Sarrat. Nous fabriquâmes une fronde en utilisant une fourche de noisetier et une chambre à air usagée de vélo. Le cuir et le fil provenaient du cordonnier, un ami de mes parents, à Séméac.

 

Notre connaissance des animaux et oiseaux de la campagne et des bois était basée sur la lecture assidue du Chasseur français, revue mensuelle que recevait mon père et qu’il reliait, les 12 numéros d’une même année formant un pavé de dix centimètres d’épaisseur.

Il avait apporté à Gripp les revues des dernières années, de 1946 à 1954, qui occupaient totalement les deux rayons d’une petite étagère de bois blanc. Mes parents avaient l’habitude de lire au lit avant de s’endormir, mon père, le Chasseur français et ma mère les récits édifiants du Reader Digest.

 

Chaque revue comportait une série de rubriques : chasse, chien, pêche, sports, jardin, campagne, vie pratique, pour Madame et la France d’Outremer. Les dessins à la plume – pas d’insertion photographique à l’époque – illustraient aussi bien un conte de brousse africaine que la description d’une belette, du rouge-gorge, du chevesne ou de la prêle queue de cheval.

Mon attention se portait surtout sur les mœurs des oiseaux rencontrés dans les bois, les grives et les geais en particulier et leur piégeage. J’étais fasciné par la pie de mars ou merle à plastron qui se déplace en bandes à la limite des neiges et par le coucou que je rencontrais en fin de printemps sur les pommiers sauvages en bordure de bois.

 

Hubert et moi étions peu performants avec nos frondes, tirant souvent trop loin un oiseau sur ses gardes ou un écureuil fuyant à la cime d’un hêtre. Seuls un jeune geai et une grive inconsciente avait été touchés et capturés pendant les dernières vacances d’été.

Nos reconnaissances dans les bois se faisaient le long des sentiers en marchant lentement pour éviter de trahir notre présence sur les feuilles mortes et en nous arrêtant fréquemment pour écouter les bruits de la forêt mais, assez souvent, nous étions repérés par les geais qui donnaient l’alerte à tout le secteur. Seuls les écureuils trop occupés à se chamailler ou à se nourrir, montant et descendant en spirale le long des troncs prêtaient peu d’attention au vacarme des geais. Lorsqu’ils se voyaient découverts, ils quittaient leur noisetier pour se cacher derrière un tronc plus épais de sapin ou de bouleau. Parfois, irrités par notre intrusion dans leur domaine, ils émettaient un claquement sec répété avant de se perdre dans les hautes branches de sapin.

 

Hubert avait lu dans le Chasseur français de novembre 1950, le récit d’un chasseur de gélinotte qui, à l’affût, au pied d’un sapin, avait éveillé la curiosité d’un écureuil au point qu’intrigué par cette masse immobile, l’animal s’était enhardi au point d’emprunter le bras du chasseur pour rejoindre le sol. « L’écureuil a l’habitude de voir un homme en mouvement mais une masse immobile au pied d’un sapin, cela éveille naturellement sa curiosité », était-il écrit.

L’écureuil des Pyrénées devait être a priori aussi curieux que son cousin des Alpes et Hubert, animé par toute nouvelle expérimentation cynégétique, ne doutait pas du comportement identique de la part des écureuils de Gripp.

Nous commençâmes à chercher un site comparable à celui décrit dans l’article, avec davantage de grands sapins que de hêtres. Nous n’avions jamais vu de gélinotte à Gripp mais étions persuadés que les écureuils rencontrés sur les noisetiers devaient se retirer dans les sapins pour y digérer tranquillement.

 

Un matin, nous nous dirigeâmes vers une colline avec dominance de grands sapins, désignée sous le nom de mamelon car représentant une structure isolée en avant des premiers chaînons calcaires, parcourus par les moutons en étiage. Assez pentue, elle n’était traversée que par un chemin dit de Maintenon car la Dame vint en son temps prendre les eaux thermales à Bagnères de Bigorre et se promener dans les forêts couvrant les avant monts dominés par le Pic du Midi. Le sommet du mamelon était couvert d’herbes avec seulement quelques bosquets de houx servant de refuge aux vaches pendant les jours chauds de l’été.

 

Nous atteignîmes le chemin de Maintenon et grimpâmes une trentaine de mètres plus haut pour nous arrêter au niveau d’un faux plat occupé par un groupe de grands sapins dont les branches basses étaient couvertes de lichens argentés. Le soleil n’était pas encore assez haut pour allumer la cime des arbres et comme nous étions en octobre, il faisait frais en sous bois. Hubert s’installa au pied d’un sapin, à une trentaine de mètres de l’arbre que j’avais choisi car une vieille souche permettait de m’asseoir. Je me recroquevillai pour donner moins de prise au froid et à l’humidité, le visage tourné vers le sol pour éviter qu’un écureuil ne reconnaisse un humain. Vu d’en haut, je devais ressembler à une boule bleue, couleur de mon blouson, boule jugée suffisamment atypique en ces lieux pour questionner tout écureuil de passage. Hubert avait un pull-over lie de vin visible de loin et s’était juché sur une boule de granite qui servait d’appui au sapin.

Sans bouger, nous attendîmes le bon vouloir des écureuils. Notre attente était soutenue par nombre de bruits dont certains nous étaient familiers : le tambourinage d’un pic épeiche, le cri d’effroi du merle, le sifflement aigu de la buse et les petits bruits caractéristiques des bousiers et autres insectes travaillant tout près de nous. Un moment, un bruit de branche secouée me fit croire à l’approche d’un écureuil mais il ne s’agissait que d’un lérot regagnant son gîte.

Au bout d’une heure, aucun écureuil ne s’était manifesté et l’examen attentif des cimes de sapin n’indiquait la présence d’aucun panache roux en mouvement si bien que, transi, j’abandonnais mon poste et rejoignis Hubert, déçu par l’échec de notre tentative attribuée à l’absence momentanée d’écureuil dans le secteur. Notre confiance dans l’écrit du Chasseur français n’était point ébranlée.

 

Il en fut de même lorsque l’été suivant, nous traînâmes, à l’entrée de la nuit, des entrailles de poule dans la partie basse du bois puis dans l’herbe du pré en dessous, jusqu’à une doline près de laquelle nous nous embusquâmes pour attendre le goupil. C’était par une de ces nuits de début août où la lune éclaire comme en plein jour et  les étoiles filantes font la course dans le ciel. Un vent du Sud  nous soufflait de l’air chaud dans le visage tandis que nous guettions tout mouvement à la sortie du bois.

Nous avons surveillé jusqu’à trois heures du matin sans apercevoir la bête rousse. Peut-être le renard nous avait-il senti ou même avait-il assisté de loin à notre mise en scène pour l’appâter ? Il n’était cependant pas question de mettre en cause la procédure d’affût expliquée dans le Chasseur français.

 

Enfin, lorsqu’en classe de sixième, je puisai abondamment dans la prose de récits de chasse pour la rédaction de paysage de neige ou de forêts en automne et ne récoltai qu’un 8 sur 20 avec la mention : soyez original, je plaignis en secret mon professeur de français, un breton, sans doute habitué aux nuances de brumes de son pays mais si peu au fait des beautés de la nature  telles que décrites dans le Chasseur français.

 

 

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 10:19

 

 

 

 

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Dans les années cinquante, mon père prenait dix jours de vacances en septembre, pour aller à la chasse au perdreau en Anjou et voir ses parents qui avançaient en âge. Ma mère et mes deux frères, faisaient partie du voyage ainsi que la chienne, un pointer nommé Uhlan, qui tâchait de trouver sa place à l’arrière, au milieu des jambes des trois enfants. De Tarbes à Angers, la route est longue en Juva 4, une douzaine d’heures de nationale, bordée de pins et de platanes. A cette époque, l’école reprenait début octobre, après trois mois de vacances d’été bien méritées car les samedi entier étaient travaillés et il n’existait pas de vacances de demi trimestre.

 

J’accompagnais  mon père à la chasse, tenais le carnier et suivais le travail de la chienne. Marchant dans les champs de betteraves et de choux en faisant rouler sur les feuilles, les perles de rosée, je guettais le frrrrt annonçant l’envol successif des perdreaux rouges, la détonation du Darne, un fusil calibre 12, décoré de scènes de chasse, et repérais l’endroit de chute de l’oiseau. Du bout des doigts, je caressais voluptueusement les plumes ventrales, lancéolées, de l’oiseau encore chaud, avant de le ranger dans le carnier comme s’il n’était qu’endormi.

 

Contrepartie des sorties de chasse, nous rendions visite à nos tantes, oncles, cousins et cousines, dispersés entre Angers et Nantes, tous désireux de voir les petits cousins pyrénéens. Naturellement, dans le berceau du bien parler, nos expressions et notre accent du Sud-Ouest amusaient tout le monde. Je sentais confusément  que l’on nous faisait passer une sorte d’examen pour évaluer les effets d’une éducation dispensée en dehors de l’Anjou.

 

Mon grand-père, professeur de latin et grec, à l’Externat St Maurille, toujours très droit comme s’il attendait d’être pris en photo, nous tarabustait sur la liste des prépositions, des pronoms relatifs et des mots terminés par ou. Nous tachions de l’éviter mais l’avions considéré d’un autre oeil quand il s’était enfermé plus d’une heure dans les toilettes, avec Tintin au Congo, qu’une tante venait de nous offrir.

Ma grand-mère, une femme sainte et dévouée selon mon père, et qui avait élevé sept enfants, nous envoyait faire les commissions chez la boulangère et la crémière, deux bavardes dont la peau très blanche n’avait jamais dû voir le soleil. L’une des deux collectait les pièces de cinq francs, prix de la location d’une chaise, à la grand-messe paroissiale de Saint Joseph, procédure inconnue à Tarbes.

De mes deux tantes, chacune demandait, en aparté, laquelle des deux était la préférée. Les deux, répondais-je hypocritement pour conserver leurs bonnes grâces, matérialisées par quelques bonbons collants sortis d’une boite de fer blanc ou une pièce de monnaie qui me permettait d’acheter des planches de soldats à découper, au bazar du coin de la rue.

 

Lors d’une visite à mon oncle de Beaupréau, un médecin  chasseur et bon vivant, père de deux cousines du même âge que nous, 8 et 10 ans, nous eûmes le droit de jouer au jardin, sur une large pelouse bordée de quelques arbres fruitiers.

Après une série de colin-maillard et de rondes rythmées par « nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés », les cousines furent appelées pour leur leçon de piano et nous restèrent, tous trois, à explorer les lieux.  

En suivant le manège bruyant des moineaux, je découvris qu’un arbre, au fond du jardin était couvert de belles prunes violacées, beaucoup plus grosses que les prunes mangées jusqu’à ce jour. Nous décidâmes aussitôt d’y goûter puisque nous disposions d’une bonne heure avant le dîner.

Hubert, mon frère aîné, me fit la courte échelle pour me hisser jusqu’à la première branche maîtresse et je me débrouillai pour grimper jusqu’à un embranchement d’où je pouvais atteindre un grand nombre de fruits. Il grimpa à son tour en poussant un juron, arraché par le contact inamical de son genou avec le tronc rugueux, puis monta aussi haut que possible, le long d’une grosse branche.

Richard, mon jumeau, moins cascadeur, déclara qu’il les ramasserait par terre si on voulait bien secouer quelques branches pour en décrocher les fruits mûrs. Moins avide et pressé que nous, il avait trouvé quelques prunes tombées dans l’herbe, fruits plissés et plus ou moins blets, les plus goûteux en réalité.

 

Pendant les dix premières minutes, chacun entreprit de mordre goulûment et en silence dans toutes les prunes à sa portée, des bleue clair, encore fermes et à la peau soyeuse sous le soleil, des violacées molles et juteuses, souvent attaquées par les oiseaux, des bleue foncé, à peau lisse. Nous crachions les noyaux sans prendre la peine de les nettoyer à fond et en visant Richard à genoux dans l’herbe.

 

Après une halte qui nous permit, en nous repositionnant, de défatiguer nos mollets tendus par l’effort et d’échanger nos impressions sur les caractéristiques des prunes les meilleures : les oblongues bleu foncés et à plis, nous nous remîmes à cueillir et savourer chaque fruit en le choisissant soigneusement. Une ivresse, sorte d’euphorie digestive montait peu à peu et, avec elle, le besoin de parler de tout et de rien, des robes des cousines, des pronoms relatifs, d’Uhlan qui aurait adoré ces prunes. Un instant, le fou rire s’empara de nous en imaginant la tête de grand père allant dignement mais fermement à l’épicerie, changer le paquet de café en grain, déclaré imbuvable. Il ignorait qu’Hubert avait, la veille, ajouté une bonne dose de poivre noir aux grains de café restés dans le moulin.

 

Richard avait déjà abandonné la recherche de prunes dans l’herbe et, repus, nous rejoignîmes le sol. Je me sentis un peu lourd comme une grive saoulée de raisin et qui peine pour s’élever au-dessus des rangs de vigne. J’estimai à au moins soixante le nombre de prunes ingérées et baignai dans une béate satisfaction après cette razzia menée en terre étrangère.

 

Au repas du soir, je bus abondamment et pignochai dans les plats. Mon manque d’appétit fut mis au compte du changement d’air et des fatigues du voyage.

Notre tante nous montra nos chambres, une bleue pour Hubert et une verte pour les jumeaux et, après une brève toilette, nous nous endormîmes rapidement.

 

Dans la nuit, je fus réveillé par un mal de ventre, d’abord sourd et localisé puis aigu et mobile. Mon intestin était parcouru de contractions, d’un train d’ondes totalement incontrôlables, même en interrompant la respiration. Je cherchai une position de répit en repliant les genoux sous le ventre mais bientôt la douleur s’amplifia et le besoin d’aller aux toilettes se fit impérieux. Je me levai promptement, tachai de m’orienter dans le noir pour dénicher le commutateur mais en vain, trébuchai sur le lit de mon frère que j’enjambai de mon mieux et finis par agripper la poignée de la porte. Une fois dans le couloir et toujours dans l’obscurité, j’essayai de trouver la porte des toilettes mais la maison de l’oncle ne m’était pas familière et je pénétrai dans la cuisine. Au même moment, mon intestin trop longtemps contenu commença à se libérer et, dans ma précipitation pour retourner dans le couloir, je renversai un tabouret qui roula sur le carrelage. Bien que serrant les fesses, je ne pus m’empêcher de jouer au petit poucet, le long du couloir. Affolé et le souffle court, je tâtonnai fébrilement le long du mur lorsque la lumière jaillit et mon oncle, en pyjama rayé, alerté par le bruit, réalisa immédiatement en poussant un formidable « Animal cochon ! ». Saisi de honte, je balbutiai : « je n’ai pas trouvé les toilettes ». « La première porte à droite, peu dégourdi !» ajouta t-il. Je m’engouffrai dans les toilettes et y restai le temps qu’il faut, aidé de ma mère, levée en hâte pour réparer les dégâts. J’appris alors que le prunier donnait des quetsches, nom désormais gravé dans ma mémoire de gourmand précoce.

 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 13:33

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Seul le camion rouge et blanc du Laboratoire de don du sang, avec son escalier d’accès, interrompait la continuité du regard, de la Place du Parlement au Grand Rond Boulingrin, à Toulouse. Il était dix heures et le soleil d’hiver éclairait doucement les deux alignements de platanes habillant les allées Jules Guesde.

Deux fois par an, en début d’année universitaire et avant les examens, le camion s’installait en face des Facultés de Médecine et de Pharmacie, faisant appel aux étudiants et professeurs pour un don de sang en faveur des accidentés de l’agglomération toulousaine.

 

Etudiant en Sciences Naturelles, j’empruntai ces allées qui conduisaient  au Laboratoire de Géologie, l’esprit encore occupé par la faune du Crétacé supérieur et la disparition énigmatique des Dinosaures, sujets probables d’une interrogation surprise, lorsque je manquai me heurter sur le trottoir à un homme jeune et basané, de type nord africain.

 

 Celui-ci, après un « Benjoure Missieu » poli, me demanda si je savais « où s’y trouvé  li  Biro di Plazma » ? Un peu décontenancé par cette demande, je me retournai, fis quelques pas pour dégager la vue sur le véhicule de don de sang, visible à une centaine de mètres de là, et lui dis : c’est là bas. Il suffit de monter le petit escalier, à l’arrière du camion et de frapper à la porte.

L’homme, quelque peu étonné, me remercia. J’accompagnai du regard sa marche dans la bonne direction, retraversai la route passante et entrai dans le hall de la Faculté, me dirigeant vers la salle de travaux pratiques de géologie.

 

Tout en dessinant la coupe géologique de la Montagne Noire, je repensai à mon immigré désireux de donner son sang et m’interrogeai sur sa motivation : faisait-il montre d’un haut sens civique car son sang d’immigré avait toutes les chances de sauver un bon français ? Ou voulait-il simplement bénéficier de la collation qui suivait le don de sang : un jus de fruit, un café et un sandwich, le tout destiné à se refaire des forces ?

Je penchai vers la deuxième hypothèse car ailleurs, à Haïti, les pauvres ne faisaient-ils pas la même chose pour quelques dollars sans que quiconque n’ y trouva à redire ?

 

Désireux d’avoir une opinion seconde, je racontai mon histoire d’immigré à mon collègue de table qui, me fixant soudainement, pouffa et s’exclama : ah !  ça, c’est la meilleure !

Habitué au parlé nord-africain puisque habitant la cité d’Empalot, il m’expliqua que l’immigré n’avait nulle envie de donner son sang mais cherchait simplement un emploi. Li biro di plazma n’était rien d’autre que le Bureau de Placement.

Atone, je réalisai dans l’instant mon erreur. Cela expliquait probablement l’air ahuri du bonhomme lorsque je lui montrais le camion de don de sang

A ses yeux, je m’étais sans doute comporté comme un sale raciste. Cette farce de mauvais goût était pourtant involontaire.

 

 

 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 10:44

macaque-au-zoo.jpg   

Dans les années 1960, revenant du restaurant universitaire du Commerce, j’empruntai la rue Ozenne, rue rose de Toulouse, qui donne sur les allées Jules Guesde, bordée par un espace vert, le Jardin Royal, dont l’entrée est gardée par deux Ginkgo Biloba magnifiques. L’un d’eux donne des fruits dorés à l’automne qui s’écrasent sur la chaussée devenue glissante. Bien mûrs, les fruits dégagent une odeur  repoussante rappelant la crotte de chien. Je m’arrêtai alors un moment pour jouir de la réaction de quelques passants, peu au fait de la botanique ou trop occupés par leurs pensées pour lever le nez. Avec une moue de dégoût, ils cherchaient à éviter les pulpes écrasées, maudissant intérieurement les maîtres indélicats, incapables de dresser convenablement leur animal domestique.

 

Avant de rejoindre ma chambre d’étudiant, rue Montplaisir, j’avais l’habitude de traverser les allées pour entrer au Jardin des Plantes, jardin quasi désert à la mi-journée, les Toulousains étant d’ordinaire  à table.

Outre des espèces d’arbres rares ou remarquables par leur taille, un cèdre du Liban en particulier, le jardin abritait quelques animaux  maintenus en cage, probablement pour éveiller la curiosité des enfants jouant, l’après midi, dans les espaces verts.

 

J’avais remarqué deux cages accolées, de taille modeste, l’une occupée par un renard, l’autre par un blaireau. Le renard passait son temps à faire les vingt pattes, toujours les mêmes, devant le grillage et la porte d’entrée comme s’il attendait quelqu’un pour l’aider à sortir de sa condition d’emprisonné. Son regard était lointain ne prêtant attention ni aux visiteurs  qui observaient son manège ni aux enfants qui voulaient arrêter son allure de robot à l’aide de biscuits poussés dans les trous du grillage.

 

Le blaireau, animal nocturne, se contentait de dormir et ne se levait que pour uriner ou jeter un coup d’œil dans sa gamelle pour y découvrir une carotte, des feuilles de choux ou des morceaux de pomme.

 

jeune-blaireau.jpg

Deux autres cages, de volume plus imposant et formant un petit bâtiment autonome hébergeaient deux singes, un mandrill et un macaque rhésus. Le mandrill, sorte de babouin armé de fortes canines  et comme déguisé avec son postérieur violacé et son nez rouge entouré de sillons bleus, était impressionnant. Plutôt placide, il se contentait de lever les babines par défi tout en dégustant une pomme sans se soucier des visiteurs. Cependant, il tendait volontiers une patte plutôt fine à travers les barreaux de sa cage pour y recevoir des arachides, des bonbons ou des morceaux de pain d’épices ou de chocolat.

 

Je trouvais le macaque beaucoup plus intéressant car toujours en éveil, les arcades sourcilières montant et descendant plusieurs fois de suite, signe de curiosité et d’intérêt vis-à-vis de tout ce qui l’entourait.

Tantôt couché sur une banquette de bois installée dans la partie haute, au fond de la cage, ou assis devant les barreaux, en quête d’arachides ou autres aliments, sucrés, il ne perdait rien de ce qui se passait dans son entourage.

 

Arrivant près du bâtiment des primates, je remarquai  que les cages étaient vides et nettoyées, à grande eau. Je pensai que les pensionnaires étaient peut-être chez le vétérinaire ou au pire en quarantaine, le singe étant réputé vecteur de nombreuses maladies.

Le lendemain, pas plus de singe mais, arrêté devant la cage du macaque, un jeune homme que je pris pour un employé du jardin, son visage ne m’étant pas inconnu. Je lui demandai s’il savait où se trouvaient les singes et il me précisa qu’ils avaient été probablement  transférés dans un autre jardin, probablement le zoo voisin de Plaisance du Touch.

Quant à la raison de cette mutation, il ne savait pas exactement mais pensait qu’il n’était pas étranger à ce départ. Pressé de satisfaire ma curiosité, il me dit qu’il était étudiant en éthologie et qu’en disciple de Konrad Lorenz, il avait testé pendant plusieurs semaines les réactions du macaque face à des situations inhabituelles.

Il se mit alors à me détailler la nature très spéciale des tests proposés au macaque :

Au début, je l’observai attentivement. Toutes sortes d’aliments, en partie consommés, ainsi que des excréments jonchaient le sol de sa cage, indiquant que son appétit n’était pas limité à la ration de pommes et de légumes dispensée par le jardin.

Je lui offris un jour un sachet de sucre à yaourt rapporté du restaurant universitaire. Il déchira le papier, goûta précautionneusement cette poudre blanche puis, renversant le sachet, engloutit le tout. Je l’avais vu agir de la sorte avec une cigarette et apprécier fortement le tabac. Un autre jour, il montra une grande habilité à peler une mandarine, puis à tirer sur les feuilles d’un artichaut cru pour les mâcher du bon côté.

 

Pour le tester plus avant, je lui apportai toutes sortes de chose qui ne le laissèrent jamais indifférent. Ainsi, un oignon manipulé et pelé brutalement déclencha des larmes qu’il essaya  d’essuyer avec ses pattes antérieures puis de sécher en faisant plusieurs tours de cage à grande vitesse.

 

Un samedi après midi, j’achetai à une vendeuse de bonbons un gros caramel dur, de ces caramels foncés, de section carrée 3 cm et d’épaisseur voisine de 1,5 cm, sorte de bloc sucré, difficile à trouver, aujourd’hui. J’en lançai un au macaque qui le lécha prudemment sur ses faces avant de le faire disparaître dans sa gueule.

Quelques secondes plus tard, tournant le dos, il grimpa sur sa banquette haute, gonflant les joues et tâchant d’ouvrir la bouche, assis en s’aidant de ses pattes antérieures. L’animal avait goulûment enfoncé deux canines opposées dans la masse du caramel et celui-ci, pas encore assez chaud et malléable, lui avait soudé les mâchoires, retenues prisonnières, pour un temps. Ce n’est qu’après plusieurs minutes d’effort assortis de crachouillis sourds  qu’il put ouvrir la gueule pour en extraire un morceau de caramel qu’il lécha longuement. 

 

Une autre semaine, pour tester son psychisme devant une situation inattendue, je lui donnai un premier sachet de sucre qu’il ouvrit avec précaution avant d’ingurgiter son contenu. Je lui donnai alors un second sachet identique qu’il déchira puis goûta rapidement d’un mouvement de langue avant d’avaler le tout. Un troisième sachet prit le même chemin, à la pleine satisfaction du gourmand. Je lui fis alors passer un dernier sachet identique aux précédents à l’exception d’un petit trou ménagé dans un coin ayant permis de remplacer le sucre par du sel.

Le macaque sans se poser de problème engloutit le contenu du sachet comme les trois précédents.

Cinq secondes plus tard, toutes arcades relevées, il ouvrit la gueule, tirant une langue rose qu’il fit aller et venir contre le palais avec un mouvement rapide comme pour la nettoyer.

 Il s’élança alors dans une série d’allers-retours entre sa banquette et les barreaux de sa cage puis, gueule ouverte, se précipita vers sa cuvette d’eau  qu’il vida d’un trait. Se redressant et avançant lentement vers le centre de la cage, il me considéra d’un air à la fois perplexe et provocateur.  Puis, se retournant lentement, d’un geste vif et précis, comme pour nettoyer les miettes sur une table, de dos, il m’expédia un bout de carotte et une crotte sèche qui passèrent à travers les barreaux et effleurèrent  mon cou. Très irrité, il regrimpa alors sur sa banquette et s’allongea sur le ventre, me faisant comprendre par une mimique agressive que ma présence l’insupportait.

 

Choqué par ces tests, j’interrompis le flot descriptif : ceci n’a rien d’éthologique ! Votre expérimentation, plutôt cruelle, n’apporte aucun élément scientifique sur le comportement de l’animal. Je ne le sens pas comme cela! rétorqua t-il. Fils d’agriculteur, j’ai l’habitude des animaux tenus en cage. L’animal malheureux est celui que l’on ignore et qui déprime dans son coin, comme l’humain d’ailleurs. Au contraire, stimulé, l’animal développe une défense qui l’aide à vivre. Mais, laissez-moi terminer avec les tests  qui ont sans doute motivé le départ du macaque, en pleine santé, grâce à moi !

 

Certains objets que je fis passer entre les barreaux de la cage, un tube de dentifrice ouvert ou un rouleau de scotch ne laissèrent indifférents ni l’animal ni le gardien car ce dernier multiplia ses rondes. En effet, maculé de dentifrice séché et ceinturé de papier collant adhérant fortement aux poils de l’abdomen et d’une patte, le macaque avait du être endormi au barbiturique pour procéder à un nettoyage en règle.

 

Habitué à mes visites, le macaque me repérait de loin même lorsque j’arrivais, vêtu différemment ou le visage dissimulé derrière un journal. Il m’adressait alors un regard menaçant en regagnant sa banquette et se tenant bien droit comme pour m’impressionner et m’indiquer que de nouveaux tests ne seraient pas les bienvenus.

 

 Après les fêtes du Grand Rond, un jeudi, alors jour de congé scolaire,  je retournai voir le macaque et vis de loin un groupe d’écoliers, plutôt bruyants, agglutinés devant la cage en compagnie de leur maître. Au plus près des barreaux, deux rangs d’enfants me cachaient l’animal, sans doute ravi de goûter un restant de bonbons de la fête et des cacahuètes.

Je m’approchai lentement des enfants lorsque le macaque m’aperçut. Levant les sourcils au ciel et claquant des dents, il recula d’un bond puis se retournant, nettoya le sol de sa cage, par un mouvement simultané des deux pattes antérieures. Excréments et reliquats alimentaires volèrent à travers les barreaux, atteignant plusieurs enfants et leur maître, surpris par cette attaque inattendue et poussant des cris d’effroi. Assourdi par les cris des enfants, le macaque alla se réfugier sur sa banquette tandis que je m’éclipsai.

Cet incident dut être rapporté à la Direction du Jardin car une semaine plus tard, la cage du macaque était vide.

 

Lui précisant qu’en Angleterre de tels tests l’auraient conduit en prison pour un bon moment, il me salua d’un geste rapide et vida les lieux d’un pas pressé.

 

Sans doute n’a-t-il pas été le seul étudiant en éthologie à tester les réactions des animaux du jardin des plantes de Toulouse, car on n’y rencontre plus la moindre cage aujourd’hui.

 

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