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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 20:19

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Dans les années 1980, nombre de projets d’Hydraulique villageoise en Afrique de l’Ouest étaient financés par des bailleurs internationaux : le PNUD, la Banque Mondiale, la BID, la BAD et les Fonds de la Coopération.

Ils répondaient à un besoin vital : fournir de l’eau potable aux populations car le manque d’eau chronique lié à une sécheresse persistante depuis cinq ou six ans, en zone subsaharienne, provoquait la mort du bétail et l’exode des villageois.

 

Au Mali, dans le cadre du Projet PNUD MLI/007, l’objectif consistait à rechercher l’eau potable dans les zones de fracture au sein des grés ou au contact grès / schistes, dans les villages des cercles de Banamba, Kolokani et la partie méridionale du cercle de Nara.

 

La présence de filons éruptifs (dolérite) accompagnant les grès, matérialisés très souvent par un alignement de karités, représentait un signe favorable : les grés fracturés au contact de l’intrusion volcanique jouent le rôle de drain pour les eaux infiltrées pendant la saison des pluies.

 

Dans la plupart des villages, des sables et une cuirasse superficielle rougeâtre et ferrugineuse (latérite) empêchaient les hydrogéologues de localiser avec précision les fractures majeures visibles en photo aérienne ; c’est pourquoi, une prospection géophysique à base de mesures électriques -les grès lorsqu’ils sont aquifères provoquent une chute sensible de leur résistivité- et magnétiques – la susceptibilité magnétique d’une roche éruptive est très supérieure à celle des roches sédimentaires- fut systématiquement mise en œuvre le long de profils perpendiculaires aux fractures supposées.

Hydrogéologues et géophysiciens étaient alors en compétition pour implanter les forages sur des sites prometteurs.

 

Ainsi deux équipes de géophysiciens maliens supervisées par un expert expatrié, étudièrent, pendant deux ans, les conditions hydrogéologiques prévalant dans plus d’une centaine de villages. Le taux moyen de succès atteignit 75%  soit environ le double du taux de succès des implantations de forage effectuées à partir des seules données hydrogéologiques. Cela confirma la nécessité d’une prospection géophysique généralisée pour l’ensemble des villages..

 

Les forages de profondeur moyenne 60 m rencontraient d’habitude deux ou trois venues d’eau pour un débit moyen, voisin de 3 m3/h, suffisant pour alimenter en eau potable près de cinq cents villageois. Pour chaque forage de débit supérieur à 1 m3/h,  considéré comme positif, un deuxième forage était réalisé à cinq mètres du premier, pour servir d’ouvrage de secours en cas de problème technique sur le premier.

A l’aplomb des fractures, le forage devait être positionné à deux ou trois mètres près, le débit passant de quelques mètres3/h à quelques centaines de litres/h en moins de dix mètres.

 

Les deux équipes maliennes de forage opéraient au marteau fond de trou, réalisant chacune de l’ordre de 15 à 20 forages par mois.

 

Naturellement le chef de Projet ainsi que les bailleurs de fonds étaient tenus au courant des résultats, un taux de forage inférieur à 50% pouvant être jugé insuffisant pour financer de futurs projets.

 

Dans les premiers mois de la prospection, un certain nombre de forages négatifs, environ 10% du total, furent attribués à des causes humaines, difficiles à mentionner dans les statistiques officielles. En voici quelques exemples :

 

l’intervention du chef de village

A l’issue des mesures et de leur interprétation, deux ou trois sites d’implantation de forage étaient matérialisés sur le terrain par une borne en ciment pour informer les foreurs des emplacements favorables. Or, pendant la nuit, le chef de village, désirant être le premier servi en eau,  récupéra une borne pour l’installer dans sa concession ou à côté de son habitation,.

Cette pratique fut rapidement révélée car la coupe lithologique du forage négatif n’avait rien de commun avec les données interprétées.

Parfois, ce fut le sorcier local qui déplaça la borne, la trouvant trop près d’un arbre sacré et craignant la foudre des ancêtres.

 

le confort du foreur

Parfois le foreur arrivant près de la borne jugea sans conséquence de se déplacer d’une dizaine de mètres pour bénéficier de l’ombre d’un manguier ou pour rester sur une piste en dur. Or, au niveau d’un aquifère de fracture, un déplacement latéral de quelques mètres suffit pour réduire substantiellement le débit, voire réaliser un forage sec.

 

les conditions locales de vie

Dans le cadre des projets d’hydraulique villageoise, les foreurs restaient dans le même village entre quelques jours et une semaine en fonction du nombre de forages et étaient logés et nourris par les villageois.

Naturellement, lorsqu’ils étaient bien nourris avec abondance de viande, ils étaient prêts à forer aussi longtemps que possible. Il en était de même lorsqu’ ils trouvaient de la compagnie féminine pour leur faire oublier, le soir, les fatigues de la journée.

 

Par contre lorsque la nourriture était ni abondante ni carnée et que la communication avec les villageois était restreinte, les foreurs avaient hâte de quitter les lieux, expédiant les forages, oubliant d’effectuer les phases de développement ou d’acidification pour obtenir de l’eau claire.

Dans certains cas, ils arrêtèrent le forage prétextant qu’ils avaient atteint le substratum de quartzite ou la dolérite saine et imperméable, ce qui était inexact.

 

Ainsi, après un forage positif de débit 6 m3/h, les trois forages successifs implantés autour du premier, (à environ 5 mètres), ne livrèrent qu’un faible débit, 200 litres/h, comme si l’eau circulait, dans le sous sol, le long d’une colonne verticale. En réalité, les foreurs, pressés de déménager, avaient colmaté les arrivées d’eau par de l’argile, argile qu’il suffisait d’éliminer par soufflage pour obtenir de l’eau claire avec un débit exploitable.

 

les données flouées

 

Durant le forage à l’air au marteau fond de trou, des petits morceaux de roche (cuttings) remontent de façon continue et rendent compte de la nature lithologique et de l’état sain ou altéré des roches traversées. Le foreur ou l’hydrogéologue prélève alors une partie de ces cuttings pour chaque mètre de forage et dresse la coupe lithologique sous forme d’une série de petits tas dont le nombre correspond au nombre de mètres forés.

 

Niger-1.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Parfois, face à un contexte de quartzites et grès très fracturés ou la présence de cavités, les cuttings ne remontent pas. Craignant de laisser un trou inexpliqué dans la série de petits tas, le foreur combla ce trou lithologique par des cuttings prélevés dans les niveaux superficiels, oblitérant du même coup le pourquoi du débit élevé constaté pour ce type de forage.

 

Un autre cas de « truandage » de la part du foreur consista pour lui à annoncer une profondeur de forage supérieure à la réalité, d’une ou deux tiges de forage soit 3m ou 6m, déclarant que le forage, est arrêté dans la dolérite, très dure et stérile. En fait il a subtilisé les litres de carburant qui auraient été utilisés par le compresseur pour forer les 3 ou 6 m annoncés et les a revendus aux villageois à un tarif préférentiel.

 

Inversement, lorsque le débit du forage n’était que de 900 litres/heure et était donc négatif, le foreur, sollicité par les villageois, écrivit 1 m3/h sur la fiche de forage qui fut alors équipé d’une pompe à main.

 

Enfin, lorsque dans un village, les forages n’avaient point fourni le débit minimum attendu, le foreur avait l’autorisation de faire un trou sur la place du marché. Si ce forage était positif, le géophysicien et l’hydrogéologue ne tardaient pas à l’inclure dans leur liste respective de forages à succès.

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 18:09

 

A Jeanne d’Arc, pendant les années de collège et de lycée des années 1950, les professeurs étaient en majorité des bretons. Il est vrai que la Bretagne de l’époque, trop lointaine et trop râleuse au goût de Paris et donc peu gâtée du point de vue développement économique, – l’accès à l’électricité ne sera généralisée que dans les années 60 -, fabriquait soit des expatriés, répartis sur toutes les mers et tous les continents, soit des ecclésiastiques, chargés de prier pour le salut des premiers et éventuellement d’enseigner le latin, le grec et le français.

 

A Jeanne d’Arc, les professeurs étaient assomptionnistes et l’un d’eux, le père Lebec, en charge de la classe de 3ème, a laissé un souvenir durable pour tous ceux qui l’ont pratiqué ne serait-ce que quelques jours,…alors une année !

 

De taille moyenne, le père Lebec était  toujours en mouvement, le corps et le menton penchés vers l’avant comme s’il devait encore lutter contre le fort vent du Finistère.  En classe, il était dompteur et ses élèves, non pas des fauves mais des otaries prêtes à retrouver et rapporter le ballon sur demande. Ces derniers n’avaient aucune récompense en dehors de l’obtention du Brevet, diplôme quasi assuré pour  plus de 90% d’entre eux.

 

Dompteur il l’était, avec une voix, tantôt douce, tantôt rugissante mêlée de rage à peine contenue, gesticulant, ses larges mains s’abattant sur la soutane, rendue luisante à hauteur des cuisses.  Il déambulait d’un bord à l’autre de la classe, sans regarder l’interrogé, de ses yeux clairs logés au fond d’orbites, protégées par des arcades sourcilières proéminentes. Si celui-ci sortait une grosse bourde et se trouvait placé à portée de main, il frappait puissamment le bureau de bois – jamais l’élève- ce qui faisait voler la grammaire latine Petitmangin. Ce livre, acheté neuf à la rentrée, avait, en fin d’année, l’allure d’un incunable. Outre les fiches collées pour compléter le chapitre sur les déclinaisons ou mettre en valeur les points d’exception repérés en bas de page par un astérisque, l’ensemble des pages ne restait solidaire que grâce à l’utilisation régulière de la colle ou du papier transparent Scotch.

 

L’apprentissage de la grammaire française était aussi un exercice redoutable car il fallait se lever et répondre dans les dix secondes à la question du type : 1ère personne du pluriel du plus-que-parfait du subjonctif du verbe acquérir ? ou 2ème personne du conditionnel du verbe mourir ? Le père Lebec commençait à interroger en début de banc puis disait suivant et à rapporter si l’on faisait une erreur. Les interrogés se succédaient, certains rendus muets par l’approche rapide du couperet, se levant et s’asseyant dans un même mouvement.

Il ne donnait jamais de colle, estimant sans doute que la réparation d’une faute d’ignorance devait être quasi immédiate et déconnectée d’une retenue, le samedi après midi.

 

C’est pendant la récréation que chacun, à son tour, rapportait la leçon de grammaire, accompagnant le père Lebec dans sa marche rapide entre les platanes, son bréviaire dans la main. Lorsque vous aviez bien répondu, il vous libérait d’un sourire bienveillant et vous lui disiez merci comme s’il vous avait fait une faveur ou donné l’absolution.

 

Dans la cour de récréation, les élèves du collège, d’abord intrigués par cette cérémonie du rapport, avaient vite fait de repérer ce professeur de 3ème si particulier. Il en est peut-être même quelques uns qui songèrent à  redoubler la 4ème pour retarder leur entrée chez le dompteur.

 

Dompteur en férocité mais avec une main de velours, le père Lebec, était un homme de cœur qui aimait ses élèves.

Le Dimanche, certains l’ont rencontré allant exécuter de menus travaux pour les personnes démunies et âgés, les aidant à supporter la solitude, en tant qu’animateur infatigable de la Conférence de Saint-Vincent-de- Paul.

 

Décédé aujourd'hui, le père Lebec a contribué à la réputation de l'Ecole Jeanne d'Arc et marqué positivement toute une génération d'élèves.

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 10:41

 

Lorsqu’on a six ou sept ans, on ne comprend pas tout ce que disent les adultes car parfois les mots et leur contexte nous échappent mais chacun leur attribue néanmoins un sens à partir du vocabulaire connu ou mal maîtrisé. 

  

Ainsi, à l’école primaire, le jamais 2 sans 3 exprimé par un adversaire chanceux au jeu de billes était ressenti comme une appréciation défavorable de la Peugeot 203 que possédait mon père, d’autant plus que ce jugement était exprimé sans même me regarder, comme si je n’étais pas concerné.

 

A Noël,  ému par le chant « il est né le divin enfant » cet « heureux temps » fut pour moi compris comme «  cette retemps » puisqu’il existait bien une refête, en Novembre, avec ses stands d’auto-tamponneuse sur la place du Foirail, à Tarbes.

De même, l’injonction « jouez hautbois » compris comme « jouez au bois » ne me posa guère de problème, puisque les enfants à Noël ont le droit de jouer partout, près de la crèche et dans les bois environnants, s’ils le désirent.

Quant au « résonnez musettes », il s’agissait sûrement du bruit métallique fait par le couteau et les pièces de monnaie agités dans la musette des bergers, ravis de la naissance divine.

Enfin, dans le chant : «  de bon matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois » (les rois mages), je me doutai bien qu’il ne s’agissait pas du train SNCF que je voyais passer chaque matin au passage à niveau du bout du pont car personne n’en aurait alors parlé. J’imaginai plutôt les rois mages assis majestueusement sur un char décoré comme ceux défilant pour le Carnaval mais celui-ci tiré par des chameaux au lieu de chevaux.

 

J’avais sept ans lorsque naquit mon dernier et troisième frère et  mon père parla de l’éventualité  d’un recours temporaire à l’aide aux mères. J’ai enregistré cela comme les domaires, imaginant qu’il s’agissait probablement de personnel qualifié de la Mairie.

 

Plus tard, en classe de sixième, à l’issue d’un concert dominical de la chorale paroissiale, j’interrogeai ma mère pour savoir si elle avait bien entendu comme moi les mots « souche puante » et « cavalerie ». En réalité il s’agissait du mot latin « suscipient », ils assument  et du mot anglais« Calvary », le Calvaire. 

 

Une fois adulte, seuls les mots récemment créés et d’une haute technicité m’ont laissé perplexe, un court moment.

 

Lorsque avec l’âge, les syllabes ne sont plus correctement perçues et les réponses faites provoquent le rire de l’auditoire, il est temps de consulter l’ORL pour éviter d’être un nouveau Professeur Tournesol.

   

 

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 15:21

fruits-du-ginkgo.JPG

 

Un nez se souvient

 

Entre le laboratoire de Géologie avec son vieil escalier de bois flairant l’encaustique, allées Jules Guesde, et le restaurant universitaire du Clos Normand, rue des Lois, diffusant une odeur de bavette persillée, saisie au point de se retourner en rendant sa graisse, l’heure de marche quotidienne sur les trottoirs de Toulouse représentait à la mi-journée  un itinéraire olfactif, sans cesse renouvelé au fil des saisons.

 

Un demi-siècle plus tard, parmi toutes les odeurs et parfums humés avec plaisir ou répugnance, tenaces ou fugitives, deux  souvenirs me reviennent à l’esprit, chatouillant encore mes cellules olfactives.

 

Le premier est localisé rue Ozenne, la rue rose de Toulouse qui se jette dans les allées Jules Guesde au niveau d’un espace vert, le Jardin Royal, étiré jusqu’au Grand Rond. L’entrée du jardin est gardée par un couple de Ginkgo Biloba magnifiques avec leurs feuilles en éventail, d’un jaune d’or en fin d’automne. C’est aussi la période de fructification de l’arbre femelle qui se couvre alors de fruits dorés et ovoïdes qui, à maturité, s’écrasent sur la chaussée devenue glissante. Bien mûrs, ces fruits dégagent une odeur repoussante rappelant la crotte de chien. Sur le trottoir opposé, je m’arrêtai alors un moment pour jouir de la réaction des passants, peu au fait de la botanique ou trop occupés par leurs pensées pour lever le nez et identifier l’origine réelle de ce désagrément local.  Avec une moue de dégoût, ils cherchaient à éviter les pulpes écrasées, maudissant intérieurement les maîtres indélicats, incapables de dresser convenablement leur animal domestique.

 

Le deuxième occupe les cinquante derniers mètres de la rue St Rome, avant que cette rue étroite et odorante ne soit avalée par la place du Capitole.

Du côté droit en descendant, une épicerie fine présentait un assortiment exceptionnel de produits et de parfums qui vous promenaient le nez depuis la mer du Nord avec ses harengs saurs rangés dans un petit tonneau comme les rayons d’une roue de bicyclette, ses anguilles fumées de la Baltique baignant dans la saumure et conservées en bocaux de verre, jusqu’aux îles grecques et au détroit du Bosphore ravivés par des caisses de figues sèches, des dattes noires d’Attar, des jarres d’olives de toutes couleurs et calibres, des pois chiches et baies roses.  Un pied dans cette caverne d’Ali Baba vous emplissait les fosses nasales d’arômes orientaux épicés aux noms exotiques : le curcuma mêlant une senteur d’orange et de gingembre, le carvi et sa note amère et citronnée, le cumin à l’arôme prononcé, la cardamome au parfum camphré et chaud, le clou de girofle à l’arôme pénétrant, l’anis étoilé au parfum de réglisse, le fenugrec à l’odeur de céleri.

Un pied de plus vous conduisait devant les thés noirs, au parfum boisé et corsé de l’Assam, de Ceylan ou de Chine, les thés verts citronnés, parfumés de jasmin ou de menthe africaine.

 

De nouveau dans la rue et un peu plus haut sur le trottoir d’en face, je m’arrêtais, au retour du restaurant universitaire, face à une boutique spécialisée en liqueurs et alcools des cinq continents. En contemplant la variété de couleurs, de formes de bouteille et de prix, je humais profondément le  parfum subtil  de rhum ou de cognac qui m’arrivait en effluves discrètes de la porte entrouverte, parfum savouré debout, sorte de digestif olfactif.

 

A Toulouse, je n’ai par contre aucun souvenir olfactif de violette, parfum sans doute réservé au touriste.

 

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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 13:22

   

granite.JPG

                                                                                                          

« Stop ! I don’t have any more money left1 ! » Hurla l’éleveur de moutons à l’oreille du foreur, tâchant de couvrir le bruit du compresseur. Arrêtant la rotation du train de tiges, le foreur appela le sourcier, à l’origine de la sélection des emplacements de forage et, après une brève discussion, répondit, confiant : « d’après notre expert, l’eau souterraine n’est plus qu’à quelques mètres seulement ! Il serait dommage de s’arrêter maintenant ! Non ? » Mais la décision de l’éleveur était prise, déçu par les annonces précédentes, prometteuses mais non matérialisées. En effet, l’outil de forage venait d’atteindre la profondeur de 98m sans rencontrer la moindre venue d’eau et depuis une quarantaine de mètres, la lente avancée de l’outil et la remontée régulière des cuttings de couleur claire indiquaient que l’on traversait des roches massives et sèches.

 

Dans le Sud-ouest australien et la région de Brookton où l’érosion des granites et pegmatites avait modelé un relief de collines basses,  chaque éleveur disposait d’un cheptel de plusieurs milliers de têtes d’ovins et cultivait en blé une partie de ses terres. Conséquence de la raréfaction des pluies, pendant les années 1970, le toit de la nappe phréatique, était descendu d’environ  4 mètres, mettant ainsi hors d’eau les pompes de la majorité des forages avec éolienne. Certains fermiers évoquaient l’effet des tremblements de terre puisque l’eau avait disparu, selon eux, après une série de secousses sismiques de faible amplitude, ressenties dans tout l’Ouest du pays. Les anciennes fractures servant de drains auraient ainsi été fermées ou colmatées tandis que de nouvelles fissures devaient probablement constituer un nouvel aquifère discontinu, qu’il convenait de mettre en évidence.

 

La Compagnie de forage locale, sollicitée par nombre d’éleveurs inquiets pour leur troupeau, mobilisa deux échelons de forage et fit appel à un sourcier de Perth pour l’identification sur le terrain de sites favorables. Ce spécialiste, respecté localement, détectait les zones fissurées aquifères en se déplaçant, muni d’une baguette métallique en arc de cercle. Connaissant bien la région, il avait remarqué qu’en surface, nombre d’éoliennes se trouvaient au contact ou en bordure d’une zone de thalweg, d’une dizaine à une trentaine de mètres de large et de couleur brune, tranchant sur le fond clair de l’arène granitique.

Ces secteurs correspondent à des intrusions éruptives (diorite) au sein des pegmatites et granites qui, localement fracturés, représentent autant d’aquifères localisés potentiels. L’eau y est parfois salée mais les moutons australiens sont capables de boire, sans danger, de l’eau avec quatre grammes de sel par litre. Le sourcier sélectionnait donc les sites favorables davantage à partir de données d’observation rationnelles qu’au vu des mouvements de rotation de sa baguette. Celle-ci était activée dans le seul but de confiner un caractère ésotérique à une recherche conventionnelle et par là, d’impressionner ses clients. En cas de forage sec, ce n’était pas lui le responsable mais  la baguette ou le foreur.

Toutefois, l’implantation d’un forage restait délicate car, pour être productif, l’ouvrage devait traverser la zone fracturée humide, entre 30 m et 40 m de profondeur, au mur de la roche saine. Qu’un ouvrage soit décalé de quelques mètres seulement, et l’on restait soit dans la diorite plus ou moins altérée à passées argileuses brunes soit au sein de la pegmatite non fracturée. Dans les deux cas, le forage était négatif.

Parce qu’un forage avait recoupé une venue d’eau profonde, vers 70 m de profondeur, le sourcier en avait déduit qu’il fallait partout atteindre une centaine de mètres de profondeur, donnée immédiatement intégrée par le foreur, ravi de cette suggestion. En effet, le prix du mètre de forage dans une roche dure et compacte tenant compte de la lente pénétration de l’outil et de son usure rapide, est  sensiblement supérieur à celui du mètre de terrain tendre.

 

Tandis qu’il commençait à remonter le train de tiges, le foreur qui venait de réaliser trois trous successifs secs ou de débit insignifiant songea à améliorer le taux de succès de ses forages pour, à la fois, mériter la confiance d’un maximum d’éleveurs et toucher le bonus, perçu lorsque le débit de l’ouvrage atteignait 3 m3/h.

Avec un taux moyen de succès égal à 40%, la Compagnie ne perdait pas d’argent mais une optimisation des moyens de sélection des sites de forage paraissait nécessaire pour augmenter de façon significative ses bénéfices.

Ayant eu récemment connaissance de l’apport des mesures géophysiques effectuées pour mieux définir le contexte géologique des structures nickélifères et aurifères de la région de Kalgoorlie, le Directeur de la Compagnie de forage remercia le sourcier et s’attacha les services d’un géophysicien expérimenté et d’un technicien opérateur. L’équipe géophysique fut louée pour une période de deux mois, à titre de test, utilisant les méthodes magnétique et électrique.

 

Au niveau des intrusions éruptives (dykes), et perpendiculairement à leur allongement, le technicien procéda d’abord à des mesures du champ magnétique total sur deux profils, d’une centaine de mètres de long et distants entre eux de 150 m. La diorite étant nettement plus magnétique que la pegmatite, l’examen des résultats permit de définir avec précision les limites et la continuité latérale de chaque intrusion de diorite.

Puis, sur les deux mêmes profils, au pas de 5 mètres, assisté de deux manœuvres, il effectua des mesures de traîné électrique pour enregistrer les variations latérales de résistivité observées au passage de chacune des deux zones de contact lithologique. Ce passage est d’habitude matérialisé par une chute des valeurs de résistivités, associée à l’effet conjugué de la pegmatite fracturée et de l’argile d’altération de la diorite. De plus, la comparaison entre mesures magnétiques et électriques fournit une indication sur l’inclinaison des zones de contact, information précieuse pour implanter le forage du bon côté du filon.  

Enfin, à l’aplomb de l’anomalie conductrice la plus significative, un sondage électrique vertical fut effectué pour étudier les variations de la résistivité en fonction de la profondeur, dans les 60 premiers mètres de terrain, essentiellement. L’analyse sur le terrain de ces données conduisit le géophysicien à retenir le conducteur profond assimilé à une zone humide, plus ou moins chargée en sel, au sein de la pegmatite fracturée et à ignorer l’anomalie conductrice superficielle, liée au développement des argiles d’altération ou de l’arène sablo argileuse, sans intérêt du point de vue hydraulique.

Il lui fut également possible de préciser, à partir de quelle profondeur, la pegmatite saine devenait trop compacte pour être aquifère.

 

Le travail méthodique de l’équipe géophysique permit de recommander trois sites favorables de forage par jour. Le foreur, d’abord sceptique sur la méthodologie mise en œuvre, fut rapidement convaincu par le taux de succès qui doubla au bout d’une semaine de prospection. Les forages étaient arrêtés dans la pegmatite dure, entre 40 m et 50 m, lorsque, sur 6 mètres de haut (2 tiges de forage), la seule roche saine avait été traversée. L’avancée rapide de l’outil de forage dans les roches fissurées autorisa la réalisation de deux forages par jour, ce qui réduisit le temps d’attente des éleveurs, impatients de voir la machine de forage arriver sur leurs terres. Le débit moyen des forages était légèrement supérieur à 3 m3/h.

Les quelques forages négatifs offraient un débit inférieur à 1 m3/h ou produisaient une eau par trop salée mais le nombre d’ouvrages secs fut très faible.

 

A l’issue du premier mois de travail, le foreur, satisfait par le nombre de forages productifs, se déplaça plus au Sud, dans la région de Narrogin. Les fermiers désiraient irriguer leur terre juste après avoir semé leur blé sur des centaines d’hectares.

Les dykes de diorite étant ici plus rares, la prospection électrique fut axée sur les dépressions séparant les collines granitiques. En ces points bas, l’arène sableuse provenant de l’altération du granite peut atteindre une vingtaine de mètres d’épaisseur dont le tiers inférieur est le plus souvent aquifère.

Le toit du granite sain, imperméable, se trouvant à une profondeur réduite, de l’ordre de 25 m-30 m, il fut possible au foreur de réaliser trois forages par jour. Le taux de succès s’équilibra autour de 75% avec un débit  moyen de 2 m3/h.

A midi, la satisfaction des fermiers vis-à-vis des équipes géophysique et de forage s’exprima souvent par le don de crêpes, de lait et de gâteaux au miel, consommés sur le terrain.

 

Pendant la dernière semaine de travail, le foreur prétendit qu’un forage ayant atteint le granite sain à une trentaine de mètres et de débit 2 m3/h devait être poursuivi jusqu’à 50 m car le granite avait toute chance d’être encore fracturé ce qui ferait passer le débit au-dessus de 3 m3/h. Mais la dizaine de forages ainsi réalisés démentit cette assertion car un seul ouvrage vit son débit augmenter de 300 litres par heure.

 

A la fin du deuxième mois de prospection, le Directeur de la Compagnie de forage convoqua le géophysicien et lui dit : « je suis particulièrement satisfait de votre travail car 95 forages sur les 130 réalisés sont productifs. Ce résultat a considérablement accru la confiance des fermiers et de facto mon carnet de commande. Cependant, je n’ai pas l’intention de continuer avec vous. »

Surpris, le géophysicien répondit : « mais pourquoi, puisque vous avez accru vos bénéfices ? »

« C’est exact, de l’ordre de 15% et c’est à vous que je le dois », articula le Directeur qui ajouta : « le problème vient des foreurs. Avant votre arrivée, un seul forage était exécuté par jour, de profondeur moyenne 90 m dont plus de la moitié du métrage en roche dure. Nous trouvions moins d’eau qu’aujourd’hui mais cela était en partie compensé par le bonus roche dure, devenu systématique. De plus, une fois la machine installée, le foreur savait qu’il ne bougerait pas et qu’il pouvait donc organiser sa journée en incluant des pauses café et lunch. Aujourd’hui, l’avancement de l’outil en terrain fracturé ou aéré est rapide et la profondeur des ouvrages, inférieure à 40 m, ne me laisse pratiquement pas de bonus. »

Choqué par cette analyse, le géophysicien répliqua : «  Mais l’eau ! Avez-vous pensé aux fermiers, plus rapidement satisfaits, avec une eau plus abondante et moins chère, qui vous rapporte davantage ? » 

« Certes, j’en suis conscient », articula le Directeur. «  Mais il me faut tenir compte de la santé du foreur, stressé par le rythme des opérations de forage puisque avec son équipe, obligé de déplacer et réinstaller sa machine, une à deux fois par jour, il doit se contenter d’un sandwich, avalé à la hâte. Un mécanicien a menacé même de démissionner si le rythme actuel de forage se maintenait. »

« En quelque sorte, votre objectif prioritaire est le bien être de vos foreurs et l’argent que vous pouvez tirer au détriment de l’éleveur » souligna le géophysicien. « En sachant pertinemment qu’au-delà de 50 m de profondeur, vous forez dans du terrain compact et sain, avez-vous conscience que vous volez l’argent des fermiers ?

Esquissant un sourire, le Directeur répondit doctement « Vous savez, les fermiers d’ici sont fortunés et prêts à payer davantage pour obtenir l’eau qui leur fait défaut actuellement. Ils répercuteront sans doute ce coût sur la vente de leurs bêtes ou du grain. Ce sont des hommes d’affaire, comme moi, pas des mécènes ! » 

Tout était dit. Le géophysicien, écoeuré, se retira.

 

1 Stop, je n’ai plus d’argent !

 

 



 

 

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17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 11:28

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Entrepreneur de travaux publics dans les Pyrénées, Marcel Castells se passionnait pour autre chose que le béton. La cinquantaine et de forte corpulence, il ne vivait que pour le cheval et les courses de taureau.

Habitant une villa bagnéraise, au fond d’une allée bordée de matériel de chantier, il s’était fait aménager une carrière pour monter les trois chevaux qu’il possédait dont deux purs-sangs d’origine espagnole, comme lui. D’Espagne, lui venaient occasionnellement et en fraude, des chevaux qu’il dressait pour le cirque et son plaisir était immense quand il avait fait d’une bête rebelle un animal à l’écoute, obéissant mais pas esclave.

Ce don, pour comprendre les chevaux les plus rétifs, lui servait aussi de moyen de communication avec ses semblables, du plus rustique au mieux éduqué, pour déceler rapidement ce qu’il y avait de positif en chacun.

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Son origine ibérique était sans doute la raison de son amour extrême pour la corrida qu’il assimilait à un art puisque, disait-il, l’homme et le taureau se mesurent et se rejoignent dans une approche farouche, la faena, avant la mise à mort de l’animal. De plus, il affectionnait le rejoneador dont la complicité intime avec le cheval  se joue de la puissance du fauve. Je crois en réalité qu’il était amoureux de Conchita Cintron.

 

Pour mes quinze ans, il m’offrit un livre sur la corrida que je dévorai avec passion. J’appris là les bases du lidia et l’évolution du toreo grâce aux toreros de légende comme Juan Belmonte et Manolete. La blessure mortelle de ce dernier, reçue dans l’arène, me frappa durablement puisque 1947 et Linares sont restés inscrits dans ma mémoire en plus gros caractères que  1515 et Marignan.  

 

Deux ans plus tard, en 1958 et en habitué des courses de Bayonne, Marcel m’invita à la dernière corrida de l’été, fin août ou début septembre, la plus belle au dire des Bayonnais. Il fit de même les années suivantes et j’eus la chance de voir toréer Luis Miguel Dominguin, Antonio Ordonez, Paco Camino et El Cordobes.

                                                                                                                                             

A 16h 30, en remontant à pied le Boulevard des Arènes, je prenais conscience de l’unicité de l’évènement. Les bribes de conversation qui m’arrivaient en plusieurs langues, la foule colorée se déplaçant comme pour un pèlerinage,  la beauté racée des femmes aux robes échancrées pour dévoiler une peau saturée de soleil, tout contribuait à faire naître en moi un frisson d’excitation.

 

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Le moment de queue à l’entrée des arènes et l’accès un peu acrobatique aux gradins avant de trouver nos places « contra barrera » s’effectuait sous un parfum d’eau de Cologne, le parfum des Espagnols de l’ère Franco.

 

Cinquante ans après, ces journées de corrida restent inoubliables, ayant eu l’impression d’avoir assisté, en privilégié, à une cérémonie exceptionnelle, une sorte de messe dite par une trinité : le matador, le taureau et le public. Par phrases brèves sorte d’homélie discontinue, Marcel me faisait part de ce qu’il fallait voir ou apprécier, depuis le paseo initial jusqu’à  la mort du taureau.

 

Il réservait des places à l’ombre, dans l’axe de la Présidence, de manière à  voir entrer le taureau dans l’arène et suivre la faena, à bonne distance, les toreros s’exprimant le plus souvent de ce côté. Il m’avait dit que le torero pouvait ainsi mieux contempler les plus belles femmes, quelques gitanes basanées que j’avais repérées à leur allure à la fois farouche et noble, inaccessibles déesses. Amusé par mon étonnement, il me dit qu’il n’en était rien mais que le taureau, à la sortie du toril, déboussolé par la vue du public, des peones avec leur cape et par le bruit ambiant, se cherchait une aire de refuge, un point d’appui, souvent localisé dans la partie médiane de l’arène. Le torero choisissait alors son terrain de manœuvre pour le faire sortir de son refuge et l’entraîner dans un lié de passes qui lui ferait perdre la tête et le Nord.

Je buvais les explications techniques de Marcel tandis que la musique attaquait un paso doble et que s’avançaient pour le paseo les différents acteurs de la corrida : les trois toreros, les peones  avec leur cape rose et jaune, les picadors à chapeau rond comme habillés par Cervantes et les mules enguirlandées du train d’arrastre.

Il était 17h.00 heures à Bayonne.

                                                                                                                                            

Tant de couleurs, le soleil sur le sable blond et une musique rythmée suggéraient le début d’une pièce festive et gaie mais le front plissé de Marcel qui fixait les toreros, se dirigeant vers le callejon, m’indiquait plutôt que cette fête dont la rigueur dans le déroulé des phases ne souffrait aucune fantaisie, avait une autre profondeur, un volet solennel et tragique.

Tu vois ! me confia-t-il, le jeune torero en bleu, Paco Camino ; il est inquiet, comme tu le seras, les minutes d’attente précédant la délivrance des sujets du baccalauréat. Comme lui, tes mains te sembleront s’animer toutes seules. Ici, les examinateurs sont le taureau et le public, ce dernier vibrant d’une ferveur commune, étant tour à tour solidaire de celui qui mène le jeu, l’homme ou la bête.

Mais, regarde à droite ! Un autre examinateur, inoffensif celui-là, est venu pour voir Luis Miguel Dominguin ; j’observai l’homme à barbe et casquette, adossé à la barrière et reconnus Ernest Hemingway.

 

La musique se tut et apparut, face au soleil, un taureau noir, haut sur pattes. Tandis qu’il effectuait un tour des arènes au petit trot, les peones l’appelèrent et l’attirèrent avec la cape dans différents coins de l’arène. L’animal chargea franchement la cape, relevant la tête en fin de course. Paco le testa par deux véroniques, puis une chicuelina, l’incitant à aller au bout de sa charge. Marcel semblait satisfait de la courte prestation des deux protagonistes. Le taureau est vaillant et pas vicieux, me susurra t-il. Les taureaux d’Alvaro Domecq sont toujours de grande qualité et pleins de hargne contre l’homme.

 

 

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Le son des trompettes annonça la venue des deux picadors, progressant séparément le long de la barrière. Paco, en deux passes liées et une mariposa, dos tourné et cape toute étalée, amena le taureau à proximité du picador qui fut chargé de façon violente, faisant reculer le cheval caparaçonné et aveuglé. La pique enfoncée dans la masse musculaire, en haut du garrot, provoqua la fureur du fauve s’arc-boutant contre le caparaçon et déstabilisant le cheval. Le second picador vrillant la pique en un deuxième assaut généra un flux de sang, comme une coulée de lave, sur le flanc de la bête, et déclencha les sifflets du public et le geste de quite du torero.

                                                                                                                                             

Je concevais le temps des banderilles comme un entracte permettant à la fois d’oublier le sale boulot du picador, de prouver la bravoure et la vaillance du taureau, toujours dangereux, ainsi que l’habileté des peones, considérés parfois comme des figurants. Par trois fois, la pose des banderilles à deux mains, en haut du garrot, après une course en arc de cercle, bras levés, fut une démonstration de souplesse et de coup d’œil, le banderillero paraissant voler au dernier moment. Je me souviens de l’un d’eux, de la cuadrilla de Jaime Ostos, qui, avec l’embonpoint caractéristique du bon vivant au-delà de la quarantaine, s’engagea entre les cornes pour piquer ses banderilles et se dégager d’un quiebro sauté magistral. Même enrobé, on est capable de faire encore de jolies choses, m’assura Marcel tandis que la musique entamait Espana cani. 

 

Le dernier tierco, celui de la faena qui conduit à l’estocade finale, constituait pour Marcel le cœur de la corrida, le temps où le torero doit dominer et dompter le fauve. Après quelques naturelles, ce furent l’enchaînement et le rythme des passes à la muleta, les escarpins glissant sur le sable pour dérouter l’assaut, la proximité charnelle de l’homme et du taureau subjugué et les cornes pourchassant la muleta qui se dérobe, qui me pénétrèrent le cœur et l’âme.  Je trouvai sublime la manoletina où le torero, figé, regard au loin, parait absent alors que le taureau le frôle. A l’issue d’une série de naturelles, la pecho d’Ordonez souleva l’avant train du taureau et l’enthousiasme du public. En récompense les musiciens jouèrent cielo andaluz.

 

Dominguin et El Cordobes, deux styles opposés de faena d’exception, l’un avec une allure de seigneur, silhouette fière, aux gestes lents et précis, désirant captiver son public, le second, flamboyant, généreux, désinvolte et provocateur, renforçèrent l’aficion de leurs partisans, au niveau d’une lutte des classes.

Dominguin me faisait penser au mime Marceau, par son côté froid et sa perfection du geste. J’aurais volontiers rapproché l’attitude d’El Cordobes, cheveux au vent, de celle des personnages de la commedia dell’arte. Chamboulé par le rythme de la faena, j’oubliais alors que la mort du taureau était proche.

                                                                                                                                             

Durant la faena, Marcel ne commentait pas, par respect pour le torero et le taureau.

Lorsque l’animal, dominé et maîtrisé, ne répondait plus aux ultimes provocations, celle d’Ostos par exemple, à genoux devant le fauve, bras écartés où celle d’El Cordobes, le point tendu effleurant le mufle ou encore celle de Chamaco par une passe de dos, à toucher les cornes, le temps de l’estocade était venu.

Chacun, dans les gradins espérait que la minute de vérité, clôturant une faena limpide en dissociant le couple homme-bête, se compterait en secondes de vérité, le taureau s’effondrant, l’épée plantée jusqu’à la garde.

 

Le coup d’épée de Paco Camino et d’Ordonez  était le plus efficace, le geste précis, rond et pur, avec une estocade à recibir pour le premier et  un splendide volapié pour le second.

Dominguin, malgré sa classe et sa confiance en lui et surtout El Cordobes, en dépit de sa bravoure débordante, n’eurent pas à Bayonne de succès étincelant dans la mise à mort. Après un ou deux essais à l’épée, lame butée sur l’omoplate, ils n’eurent souvent d’autre choix que le descabello, plus facile à manier mais néanmoins spectaculaire pour foudroyer le taureau.

 

Traîné rapidement sur le sable par le train de mules à guirlandes, le taureau disparaissait, souvent applaudi par le public pour son agressivité et sa bravoure tandis que le torero, plus ou moins chéri du public, attendait  la décision de la Présidence pour un éventuel trophée.

Une ou deux oreilles était(ent) accordée(s) habituellement, la queue de façon plus exceptionnelle, lorsque la faena et l’estocade, empreintes de sincérité, avaient envoûté le public.

Lors du tour de piste le long de la barrière, pour remercier le public, le torero gardait les bouquets et renvoyaient les chapeaux, foulards, gourdes et chaussures féminines, lancées par les aficionados les plus démonstratifs.

 

C’est en attendant l’entrée des taureaux suivants que Marcel se libérait des sentiments accumulés pendant la faena.

Sais-tu qu’il existe une complicité tragique entre l’homme et le taureau ? Qu’elle se développe au fur et à mesure de la faena, si l’animal n’est pas sur la défensive ? Et que le torero s’excuse secrètement, auprès de la bête, avant de la mettre à mort ?

 

Là où je n’avais vu qu’agressivité brutale et habilité ou expérience, Marcel percevait de la sensibilité et de l’intelligence pour atteindre une harmonie des gestes mettant le taureau en valeur.

 

As-tu vu le second taureau de Chamaco, à sa sortie du toril ? continua-t-il. Le fauve, lancé sur la première cape, s’est affaissé momentanément sur les genoux avant. Sais-tu pourquoi ? Le sable était probablement trop mouillé à cet endroit, lui répliquai-je. Non ! A sa sortie du chiquero, il a reçu un sac de sable de cinquante kilos sur les reins pour l’affaiblir et lui faire baisser la tête plus rapidement.

Se pouvait-il que pour diminuer le danger, un torero espagnol de renom ait cautionné cette action déloyale ? Je ne pouvais le croire. L’argent pourrit tout ! dit Marcel en levant les sourcils.

 

Les soirs de corrida, sur la route de retour, Marcel s’arrêtait au restaurant Le Central de Peyrehorade, à la fois pour m’inviter à déguster de fins produits landais et pour faire un débriefing, comme il disait, de ce que j’avais vu et ressenti, à Bayonne.

Il est vrai qu’à la sortie de la corrida et durant les premiers kilomètres en voiture, je n’avais pas envie de parler, l’esprit encore occupé à trier le sens des images fortes du spectacle, dévoré par les yeux, auquel je venais d’assister.

 

En attendant un magret de canard aux cèpes et poivre vert, Marcel me servit un verre de Madiran et  me dit : pour que la corrida soit belle, il faut une harmonie entre plusieurs facteurs comme… entre les ingrédients d’une recette de cuisine réussie, une oie farcie, par exemple. Le torero, c’est le cuisinier qui a un œil et la main partout ; le taureau, c’est l’équivalent de l’oie, oiseau de caractère, nourri avec amour et occis noblement; les picadors représentent la farce aux marrons et à l’armagnac, et les banderilleros, le piment et les échalotes.                                                                                                                                         

 La faena représente l’art du cuisinier qui agence tout cela, faisant cuire à part les cèpes et l’ail, homogénéisant la farce et ajoutant des herbes ciselées.

Et le public, il ne compte pas ? ajoutai-je. Je ne l’oublie pas, précisa Marcel. Le public c’est un peu la cuisinière ou le four, qui chauffe l’ensemble à la juste température et le transforme en plat suave dégageant un parfum divin, et surtout, les heureux convives.

Il termina : que l’oie soit un peu brûlée et c’est la bronca !

 

Alors qu’il allait entamer une omelette norvégienne, pas une spécialité landaise mais son péché mignon, Marcel me confia doctement : tu es encore jeune et tu rencontreras plus tard une fille ou une femme que tu aimeras. C’est à toi de la séduire comme le fait Paco Camino ou Dominguin du  taureau,  non par une faena de passes fluides et cristallines mais par des mots et gestes tendres et l’élégance de l’attitude  lorsqu’elle élèvera son visage vers toi.

Marcel avait raison même si, consciemment, il avait oublié de me dire qu’une femme est,  au besoin, une excellente banderillera !

 

 

 

 

 

 

 

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 13:03


Le ciel s'obscurcit, l'orage menace mais bizarrement, Mathilde est sereine. Appliquée, le sourire aux lèvres, elle frotte avec un torchon de cuisine rose la lame tranchante d'une feuille de boucher.

Face à la fenêtre de sa cuisine, le regard par-dessus les toits éclairés par le jour levant, lui revient l’histoire de Pacotte, un boucher dijonnais, qui, par une nuit de tempête, a  assassiné, à la fin du siècle dernier, trois membres d’une même famille avec un couteau de boucher.

Cette feuille est une véritable arme ! murmure-t-elle, caressant de l’index la lame d’acier qui lui procure, un instant, un sentiment d’indépendance et de sécurité. Mais Mathilde ne se voit pas bondir avec cet instrument pour assassiner. Qui ? Pour quelle raison ? Son mari ? Louis est sans doute  trop autoritaire et casanier à son goût mais de là à le supprimer, non ! Il faut un puissant motif pour passer à l’acte, une injustice flagrante et insupportable, celle, par exemple, qu’aurait un esclave maltraité et humilié par son maître.

Bouchonnant nerveusement le torchon rose entre ses mains, Mathilde imagine alors son propre espace de liberté et réalise que la routine des tâches domestiques est vraiment pesante et qu’à soixante ans, il serait temps de consacrer toute son énergie à vivre autre chose et d’une autre manière. Comment cette idée a-t-elle pu germer dans son terreau fait de dévouement et d’abnégation ? Ce doit être une goutte de trop dans le vase déjà rempli par des années d’effacement au service de son mari et de ses enfants ou simplement l’effet des premiers éclairs qui zèbrent le ciel ou encore la lecture récente de la biographie de Louise Michel ? Elle ne peut dire pourquoi mais, ce matin, alors que les premières grosses gouttes martèlent sa véranda, Mathilde se sent tout autre.

 

Jeune fille à l’Institution Notre Dame de Gennes, juste avant la guerre de 14-18, elle a appris que les filles font la volonté de Dieu en étant soumises. Eduquée à la dure par des sœurs intraitables qui la faisaient mettre à genoux, bras en croix, pour le moindre manquement à la discipline, elle a  reçu un minimum d’affection de la part de ses parents, son père médecin de campagne, toujours par monts et par vaux  et sa mère couturière, brodant des napperons à la maison et sur demande.

 

Elle a rencontré son mari, au cours d’une fête de bienfaisance en faveur des Gueules Cassées puis lors de concerts champêtres donnés au Mail de la ville, où il se produisait comme premier violon. Dix ans plus âgé qu’elle et s’exprimant d’une voix éraillée par les gaz du Chemin des Dames, il a eu deux enfants d’un premier lit, sa femme étant morte en accouchant du second fils. Emue par cette infortune, elle a dit oui à Louis et lui a donné cinq autres enfants, trois garçons et deux filles.

 

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Mathilde mène la vie calme et en apparence sereine des angevines des années 1960. Elle fait son ménage, ses courses chez la crémière et la boulangère, deux bavardes de son âge, et va au marché, deux fois par semaine. Point de télévision mais une grosse radio à bouton de bakélite, mise en route pour les nouvelles du matin et le jeu des mille francs. La revue Constellation et le Reader’s Digest constituent ses lectures favorites, après le café de midi et avant de dormir.

Les jours de soleil, elle se rend au Mail pour y deviser de tout et de rien avec les connaissances de quartier. Femme de professeur, elle jouit d’une certaine considération, le latin et le grec étant à l’origine de la langue et de la science, langue du pape et des réalisations antiques.

 

A la retraite après vingt cinq ans d’enseignement du latin et du grec à l’Externat Saint Maurille, Louis donne maintenant des leçons aux élèves de première pour les aider à devenir bachelier et pour améliorer ses ressources.

Grand et bel homme avec sa moustache, sa redingote et son chapeau, il porte à sa femme une affection sincère mais celle du pater familias, empreinte d’un peu de commisération pour la gent féminine. Mathilde est une brave personne, confie-t-il.

 

Créationniste, il est convaincu que l’homme a  été créé ex nihilo et que la femme a  été modelée pour les besoins de l’homme, la mise au monde d’enfants, leur éducation primaire et aussi, les travaux domestiques. La femme est à l’homme un mal agréable, lui a  révélé son confesseur et Louis n’à aucun doute sur le fait que Mathilde a  trouvé un plein accomplissement et un juste équilibre sinon le bonheur à ses côtés. A l’occasion, un dîner au restaurant et une place de concert la remercient épisodiquement de son travail diligent à la maison.

 

Se dirigeant vers la cuisine pour préparer le café, Mathilde tourna le bouton du  grand poste de radio pour écouter les nouvelles de 8h 30. Louis n’émergerait pas avant dix heures, même un jour d’orage.

Quand la cafetière commença à cracher sa mousse brune au-dessus du filtre, elle descendit dans la rue, salua la boulangère et acheta deux croissants au beurre.

Revenue dans la cuisine, elle se mit à tremper les cornes de croissant dans le bol de café et sourit, se demandant pourquoi il n’était pas convenable de tremper. Sottises que toutes ces recommandations surannées ! pensa-t-elle.

Elle avisa le contenu de son porte-monnaie, constata qu’il lui restait assez d’argent pour faire les courses de la journée puis laissa en vue sur la table de la cuisine, le message, hâtivement écrit : Ne m’attends pas pour déjeuner.

 

 Elle agrippa son parapluie, quitta l’appartement et descendit l’escalier d’un pas léger pour son âge. Se dirigeant vers le Mail, elle rencontra Geneviève, une amie de collège, mariée à un médecin généraliste réputé, très compétent et un bourreau de travail.

A son air absent, Mathilde se rendit compte que quelque chose la tarabustait mais elle n’eût pas à la questionner car Geneviève se lança dans une tirade : tu sais ! Pierre est impossible ! Il ne pense qu’à son travail et à sa collection de timbres. Pour le pont du 1er mai, j’avais prévu d’aller au bord de la mer mais tout ce que j’obtins, ce fût un dîner à l’extérieur suivi d’une séance de cinéma, rien de plus. Je vais m’inscrire à l’auto-école du Boulevard pour passer mon permis et j’irai me promener toute seule ou avec toi, si tu le désires, à La Baule ou à Pornic. Quelle bonne idée ! s’exclama Mathilde. Je crois que nos époux doivent réaliser que nous existons en dehors de la cuisine, de l’aspirateur et du fer à repasser. Deux à trois jours de vacances nous feront du bien et à eux aussi, trop habitués à nous considérer comme des geishas dociles.

Louis est incapable de se faire cuire un œuf, ajouta Mathilde ; quelque peu maniaque, il lui faut même, son couteau et son verre attitrés.

Les hommes, avec l’âge, deviennent égoïstes ou capricieux comme des enfants, renchérit Geneviève ; il est temps qu’ils sachent qu’une femme, c’est davantage qu’un ventre à bébé ou une compagne docile.

 

Satisfaite de cette remise en question commune du pouvoir masculin, Mathilde se sentit étonnamment légère et proposa à Geneviève de l’accompagner jusqu’à la place du Parlement pour prendre un café mais celle-ci la remercia car retenue par une conférence du Rotary sur les indépendances africaines

 

Descendant vers la Maine, Mathilde se promena un long moment sur les quais observant le lent et inexorable défilé de l’eau sous forme d’une masse quasi silencieuse et sans cesse renouvelée. Ma vie s’écoule comme cette eau. Faut-il que je provoque une crue pour être vue et entendue ! dit-elle tout haut.

Elle remonta en ville, déjeuna, seule, d’un croque monsieur et d’une glace à la pistache en se demandant ce qu’allait faire Louis, à midi. Un peu contrarié par le fait de devoir se débrouiller seul, il ferait l’inventaire du frigo, mangerait les restes de poulet froid, terminerait le fromage blanc en le nappant de miel et réchaufferait le café non bu du matin.

Puis il irait se promener boulevard d’Alsace, fustigeant les conducteurs des dernières Vespa, au pot d’échappement trop bruyant. Il s’arrêterait dans la librairie David pour feuilleter les derniers livres parus. Les romans historiques avaient sa faveur lorsqu’ils ne dénaturaient pas la vérité. Elle préférait les histoires d’amour concernant les familles royales et admirait George VI.

 

Cela lui donna l’idée d’aller voir Sissi Impératrice, film pour tout public, où l’héroïne, une jeune fille de la cour d’Autriche ne se laisse pas marcher sur les pieds. A la sortie du Rex, l’esprit encore habité par les fastes de la cour, elle acheta du lait, du jambon et quelques tomates puis rejoignit son domicile alors que 18 heures sonnaient à l’église Saint Joseph. Louis n’était pas là et elle se demanda où il avait pu aller. Sans doute s’attardait-il à la librairie voisine pour y consulter les  derniers ouvrages édités ? Ou bien voulait-il montrer que lui aussi pouvait matérialiser un besoin de liberté ? Cela n’avait pas de sens, Louis ayant appris à agir à sa guise et sans la moindre contrainte, après quatre ans de guerre.

Elle trouva sa cuisine en ordre et en déduisit que Louis avait déjeuné ailleurs, probablement de quelques pâtisseries locales qu’il goûtait particulièrement.

 

Tandis qu’elle rangeait ses achats, Louis entra, accrocha son chapeau à la patère et, avisant sa femme dans la cuisine, lui dit : à la bonne heure, te voilà ! Qu’as-tu pu faire toute cette journée en ville, je commençais à m’inquiéter, tu n’es pas malade au moins ?

Mathilde savait ce que le mot de malade voulait dire pour son mari : non point une déficience physique passagère et somme toute banale mais une sorte de dérangement occasionnel de l’esprit, propre à toute femme, et qui se manifeste par une envie soudaine: par exemple, un besoin de chocolat ou monter à cheval, choisir un chapeau de mariage incongru, garder la fenêtre ouverte en hiver, mettre à la cave un masque Dogon authentique, paniquer devant une araignée ou une iule.

Non, je vais très bien, répondit-elle ; j’avais juste envie de voir Angers au mois de mai et m’évader, au moins dans ma tête.

Nous aurions pu nous promener ensemble, ajouta Louis. Oui, je sais ! soupira Mathilde, accomplir notre heure de marche habituelle en s’arrêtant devant les vitrines des librairies puis s’asseoir pour regarder les  jeux des enfants du Mail. J’ai besoin de voir, d’entendre, de sentir des choses nouvelles, bref, de vivre tout simplement. J’irai d’ailleurs prochainement à Pornic avec Geneviève sur la côte.

Drôle d’idée ! répondit Louis pour qui la mer constituait le difficile gagne pain des seuls marins et pêcheurs qui n’avaient nul besoin de citadins étrangers, parasites bruyants.

 

L’accès d’indépendance de sa femme ne durerait pas, pensa-t-il et l’invitation prochaine émanant de sa fille à Nantes comblerait probablement ce désir de voyage.

Louis se dirigea vers les toilettes avec Le petit courrier de l’Ouest tandis que Mathilde déposait ses courses à la cuisine et se préparait un thé accompagné de crackers. Il fallait, songea-t-elle, combattre l’égoïsme de son mari. Pourquoi ne ferait-il pas aussi une partie des courses ? Il n’allait qu’à la pharmacie et chez le torréfacteur pour choisir son mélange d’arabica et de robusta. Si elle ne l’imaginait pas discutant de Virgile avec la crémière, Il pouvait monter le courrier, aller chez le cordonnier, établir un calendrier prévisionnel de sorties, au théâtre ou au concert – il n’aimait pas le cinéma, jugé un art trop populaire -  et chez ses enfants dont la majorité résidait dans l’Ouest du pays.

 

Quand Louis revint au salon, elle lui exposa les causes de son insatisfaction et de sa tristesse : l’absence de connivence entre eux, le côté répétitif des tâches domestiques, le manque de nouveauté et d’imprévu dans leur vie déjà trop réglée, comparable à celle de retraités rassis qu’ils n’étaient pas.

Louis écouta sa femme un peu surpris et répondit : même avec exagération, il y a du vrai dans ce que tu dis ! Laisse moi y réfléchir, veux-tu !

Ce début de compréhension inattendu de la part de son mari réjouit Louise qui se plut à imaginer un nouveau Louis prévenant et disponible – un Louis d’or –

Ajustant son tablier, elle commença à préparer le dîner dont un potage au potiron suivi d’une escalope à la crème, l’un des mets préférés de Louis. Pendant le potage, Louis s’intéressa à la journée de sa femme et au contenu historique de Sissi.

Tandis qu’elle retournait à la cuisine, elle sursauta à l’injonction devenue pourtant familière : Mathilde, mon couteau !

Elle regarda la feuille de boucher, pendue au-dessus de la cuisinière, soupira puis retrouvant son calme et consciente d’avoir dissimulé le Laguiole dans un pot de fleur, le matin même, elle répondit : Je ne l’ai point vu à la cuisine ! Tu as dû le laisser dans ta chambre.

Louis se leva, bougon, alla à la cuisine, ouvrit plusieurs tiroirs mais ne put trouver son couteau favori. Contrarié, il n’ouvrit pas la bouche jusqu’à la fin du repas. Mathilde réalisa tristement que le Louis d’or serait long à gagner.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 08:39

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Dès ma plus tendre enfance, les animaux  furent présents, compagnons ou victimes de ma curiosité et de mes jeux. A Momères, petit bourg tranquille de la vallée de l’Adour, étiré le long de la Départementale, entre Tarbes et Bagnères de Bigorre, mon premier souvenir de quatre ans s’accroche au mouvement fluide et rapide d’un serpent (une couleuvre sans doute), allant se cacher sous la haie de lauriers au fond de la cour. Fourmis, forficules, escargots et grillons, jouets vivants, se sont aussi trouvés manipulés puis compétiteurs forcés de courses de vitesse sur le carrelage de la cuisine ou matelots improvisés sur un couvercle de camembert flottant au centre d’une cuvette en plastique.

 

 

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J’ai découvert les rats, morts, avant de pouvoir les apercevoir, vivants. La maison, grande bâtisse construite avec les galets de l’Adour comme la plupart des maisons du village se trouvait accolée à un hangar avec charpente en bois, bâtiment qui servait de fourre tout pour le charbon, les planches, les cannes à pêche de mon père, des outils de jardin, des pommes de terre en sacs et aussi du maïs pour les deux poules circulant dans la cour. Les rats venaient la nuit visiter le hangar et descendaient le long des contrefiches pour accéder au maïs. Mon père, de temps à autre, muni de son fusil, un Darne incrusté de scènes de chasse, se coulait dans le hangar et, allumant une grosse ampoule, truffait de plomb les rongeurs qui n’avaient pas eu le temps de se cacher. Je me souviens d’un rat, tombé dans une botte  et que l’on a cherché, un bon moment.

Au début, les coups de fusil inquiétèrent les voisins qui, le lendemain, demandèrent à ma mère si tout allait bien. Ces tirs nocturnes inhabituels dans le village permirent à mon père de lier connaissance avec les villageois d’autant plus que, travaillant à Tarbes, il pouvait amener l’un ou l’autre à la ville, distante de huit kilomètres à peine.

 

En amont de la maison, se trouvait la ferme des Abadie, dont le grand-père, moustachu comme un poilu de 14, était très habile pour fabriquer un sifflet avec du bois de sureau,  un arc avec une yeuse et n’avait pas son pareil pour dégotter un manche de fronde dans son lilas.

A Noël, sa puissante voix de basse qui entamait le Minuit Chrétien et terminait par : Voici le rédempteur, réveillaient les pipistrelles du clocher et me faisait frissonner d’une crainte céleste.

 

En aval, se trouvait la maison de Nicolo, un immigré italien, qui peignait des toiles que je jugeais admirables car elles représentaient la mer toute bleue, bordée de quelques pins maritimes ou oliviers, torturés par le mistral ou la sécheresse. Nicolo était un fanatique des produits de la Manufacture de St Etienne (Manufrance) et possédait un coucou du Jura et des tables en formica, le premier du village à s’être équipé de « meubles modernes ».

 

Entre la maison et la route goudronnée, existait un caniveau recueillant les eaux de pluie, caniveau qui, un jour, avait provoqué le basculement d’un bus de pèlerins pour Lourdes, contre notre mur de pierre. Pas de blessé mais une carrosserie très abîmée. Le tracteur du voisin avait permis au bus de se remettre d’aplomb et de redémarrer.

 

Derrière le hangar, s’étendait un grand verger rectangulaire planté de pommiers, d’un cognassier et de quelques pêchers, protégés par quatre hauts murs de galets. Des groseilliers à maquereau avaient été plantés par mon père et donnaient des fruits poilus de couleur vert et rouge, qui ne nous attiraient guère car peu sucrés. Cependant, encore verts, ils faisaient de bonnes munitions pour la fronde. Près du hangar, quelques plans de pomme de terre à doryphores et de salade et un rang de zinnias et de tulipes disputaient la place aux herbes folles.

 

Avec mon arc, presque aussi grand que moi, des flèches faites de surgeons séchés de lilas, taillés en pointe à un bout et habillés d’une demi plume de poule fichée dans une fente ménagée à l’autre bout, aucun animal, aucune plante n’était à l’abri.

 

J’ai surtout visé des papillons mais avec peu de résultats, deux à trois piérides du chou seulement. Les doryphores et les limaces constituèrent aussi des cibles privilégiées mais davantage de dégâts furent causés aux plantes elles-mêmes. Ayant eu l’audace  de viser, un matin, la tige des tulipes, facile à manquer, et de décapiter une belle fleur rouge, je me préparai à une punition sentie, au retour de mon père. Mais, dans le temps où l’angoisse s’installe, l’imagination déborde d’activité : j’allai récupérer en douce, dans la boîte de couture de ma mère, une longue aiguille à repriser que je plantai  dans les deux bouts de la tige sectionnée, réparant ainsi artificiellement la fleur. Mon père, notant que cette tulipe penchait fortement la tête, mit cela sur la médiocrité de l’oignon d’origine et j’évitai ainsi sa main sur mes fesses.

 

Avec mon frère Hubert, deux ans plus âgé que moi, un autre jeu consistait à envoyer la flèche, verticalement et le plus haut possible puis de compter le temps écoulé entre le départ et le retour de la flèche dans le verger pour savoir qui était le gagnant. Inutile de préciser que certaines flèches ne furent pas récupérées car tombées chez les voisins ou sur le toit de la maison.

Au mois de mai, le matin, nous secouions les arbres fruitiers pour en faire tomber de gros hannetons bruns, endormis, que nous emportions dans la maison. Dans une boite vide de sucre où leurs pattes à crampons menaient grand bruit, nous choisissions les plus gros et leur attachions du fil à coudre à une patte postérieure, opération délicate qui nous valait la production d’un excrétât noir peu ragoûtant. Quand le hanneton s’envolait lourdement vers la fenêtre, nous le forcions à voler en rond jusqu’à ce qu’épuisé, il s’accroche aux rideaux ou atterrisse sur la table.

 

Autre point d’intérêt dans le village, le café Astuguevielle, seul café de village bordant la grand route de Bagnères, en face du chemin vicinal qui menait à l’école. La cour occupée en partie par une terrasse, quelques tables bistrots en marbre vert de Campan et deux pieds de vigne grimpante dont les sarments se perdaient en tonnelle, comportait un espace en terre battue servant de terrain pour le jeu de quilles, pratiqué le dimanche matin par une demi- douzaine de solides paysans.

J’admirais les  neuf quilles de hêtre noueux, renflées au milieu et presque aussi hautes que moi, disposées en carré selon trois rangées parallèles.  La grosse boule de noyer creusée en deux endroits pour permettre d’y passer les doigts d’une main, était lancée avec force et ce n’est pas le plus grand nombre de quilles abattues qui déclenchait le plus de commentaires admiratifs. Les coups maladroits étaient ponctués d’expressions locales « macarel, boudu, é bé ! Qué coun ! » que je testais ensuite à la maison, au grand étonnement de ma mère.

La partie terminée, les perdants offraient un coup de blanc aux vainqueurs, à l’intérieur, près du bar ou assis sur de longs bancs de bois.

 

A l’âge de 6 ans, avec mes deux frères, nous allions à l’école du village, située à côté de l’église. Le Directeur Monsieur Dupont, était aussi le seul instituteur en charge des classes du CP au certificat d’étude, en prenant, successivement, les quelques enfants  de même âge.

Je n’ai plus guère souvenir de cet enseignement à l’exception de mon application à réaliser des dessins d’animaux pendant que les plus grands étaient instruits à leur tour et du coup d’adresse d’un camarade, Jeannot, qui, à la sortie de l’école, avait décapité, avec sa fronde, un chardonneret au sommet d’un platane.

 

J’ai toutefois gardé mémoire de trois évènements considérés alors comme dramatiques. Le premier s’est déroulé à la mi février, dans la cour de l’école : jouant aux billes avec mon frère jumeau Richard, je vis fondre vers nous deux bêtes sauvages sur jambes poussant d’horribles rugissements. Une véritable terreur s’empara de nous deux et, laissant nos billes sur le sol, nous courûmes à perdre haleine jusqu’au premier cabinet où nous nous enfermâmes au verrou.

 


Tous les deux, dans le même édifice, tâchant d’apercevoir les fauves par les fentes de la porte, nous ne bougeâmes même pas quand le sifflet annonça la fin de la récréation. Seul l’appel réitéré du maître, inquiet de notre absence, nous fit sortir, encore apeurés. C’était la première fois que nous étions confrontés à des masques de carnaval, portés par les plus grands.

 

Le deuxième évènement eut lieu, un après-midi de juin. Pendant la récréation, la sirène d’un camion de pompier nous fit lever la  tête et nous vîmes, assez loin, de la fumée qui s’élevait en boules noires dans le ciel. Deux camarades m’indiquèrent que la fumée venait de notre maison ce qui me glaça, imaginant ma mère et mes jouets restés dans la maison. Jusqu’à l’heure de sortie d’école, mon inquiétude grandissante m’empêcha de penser à autre chose.

Dès la sortie, ma mère me précisa que c’était la grange, en face de notre maison qui brûlait et que les pompiers et les hommes valides du village étaient là pour combattre le feu qui ne pouvait toucher notre maison.

 

Rassuré en arrivant  à notre portail de fer, inhabituellement grand ouvert, je vis qu’un amas de matériel hétéroclite avait été déposé dans notre cour, en fait,  tout ce qui avait pu être sauvé du désastre: deux lits et matelas, une baignoire d’enfants, une poussette, deux vélos, une armoire noircie, une brouette, une table et des chaises de bois blanc, des assiettes blanches et des couverts, une selle de cheval, des outils de jardin,  deux barriques, des cordes et une vieille charrue.

Impressionné par cet amoncellement et heureux de constater que notre cour servait de garage à cette foule de choses avec lesquelles nous pourrions inventer de nouveaux jeux, je contemplai la maison d’en face dont la fumée s’échappait encore de la charpente en partie calcinée et essayai de comprendre pourquoi le feu s’était déclaré.

Lorsque mon père précisa dans la soirée que le feu avait été allumé intentionnellement par une servante, mécontente de son patron, je me réjouis de n’avoir chez nous ni servante ni même une soeur qui eût pu devenir servante.

 

Le dernier événement se passa à Tarbes, le soir du 14 juillet. Mes parents nous avaient conduits, place Brauhauban, un espace libre qui sert de foirail, le jeudi, et aussi de lieu de rassemblement les jours de fêtes.  Beaucoup de monde était rassemblé là dans l’attente du feu d’artifice, le premier auquel j’allais assister.  La première fusée partit haut dans le ciel avec un sifflement inquiétant, suivi  d’un éclatement soudain et sonore. La vue du parapluie lumineux avec chute de braises nous fit croire à un danger immédiat et nous nous mîmes à courir pour nous abriter sous le porche le plus proche. Inutile de dire que mes parents eurent tout le mal du monde à nous récupérer et à nous maintenir fermement par le bras pour éviter une nouvelle fuite.

 

J’aimais aussi accompagner mon père à la chasse, à la sortie du village, en empruntant un chemin de campagne, ponctuée de bouses de vache. Longeant un bois de chênes, dénommé la Plantère, un fameux coin à cèpes, nous pénétrions sur un plateau avec cultures et prairies. Tandis que le braque se figeait et arrêtait une caille ou un faisan, je gardais l’arrêt devant les pommiers sauvages à pommes beurre très douces ou  becs de lièvre et visitais les figuiers et châtaigniers isolés. Je m’attardais aussi dans les vignes laissées à l’abandon, prélevant une grappe de raisin Noah. Chaque grain avec sa pulpe gélatineuse  et sucrée qui se détache facilement de la peau était sucé avec délice.

 

Lorsque, à la suite de mes parents, je vins habiter Tarbes à l’âge de sept ans, je trouvai Momères de manque. Aujourd’hui, demeurent en moi, les moments d’insouciance et de bonheur vécus dans ce village, un peu comme Aubagne pour Pagnol, le soleil et les cigales en moins.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 09:55

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Je ne sais pas à quel âge on se rend compte que l’on existe, en tant qu’être vivant, c'est-à-dire que l’on a fait le tour de soi-même et pas seulement mordu ses orteils et sa menotte ? A un an peut-être, lorsque l’on commence à marcher ?  Et quand sait-on que l’on est un garçon ou une fille ? Plus tard, quand on n’est plus appelé bébé mais petit garçon ou petite fille, à l’entrée en maternelle, je suppose.

 

Pour moi, j’ai conscience d’avoir été là lorsque mon frère aîné de deux ans m’a retiré des mains et de force, un camion de bois que l’on m’avait offert ; je pouvais avoir 3 ans. Naturellement, j’avais aussi conscience de l’existence de mon frère jumeau mais comme ma mère nous biberonnait et  poussetait ensemble, tous deux habillés pareillement, j’avais l’impression qu’il n’était qu’une autre facette de moi-même.

 

Dans la baignoire en zinc, j’avais constaté que nous trois, garçons, étions construits pareillement ce qui me semblait tout à fait normal. Quant aux petites filles, rencontrées seulement dans la rue, elles m’apparaissaient différentes avec leurs cheveux longs, leurs robes et leurs poupées, comme faisant partie d’une autre espèce. Cela existait bien chez les oiseaux  du jardin, différenciés essentiellement par la couleur de leur plumage.

 

Ma première interrogation ou curiosité concernant le sexe, pensée qui ne m’empêcha pas de dormir ni mes frères d’ailleurs, vint en observant la petite voisine, prénommée Bruna, fille d’Italiens immigrés qui s’étaient installés en banlieue de Tarbes, juste après la guerre. Une haie de lauriers séparait nos deux maisons mais, en se couchant au ras du sol, je pouvais voir en silence ce qui se passait dans son jardin. La petite, âgée de 4 ans avait souvent les fesses nues et nous l’avions dénommée « Bruna, fesses en l’air ». A sept ans, j’avais admis que l’absence de sexe visible chez elle était la conséquence de son très jeune âge et que cela pousserait plus tard comme le faisait la barbe de mon père ou les poils de Madame Barrère, une paysanne du marché, dont le visage était orné de deux touffes de longs poils entourant deux grains bruns de beauté. Je n’en avais pas parlé à ma mère car je me satisfaisais de cette explication personnelle.

 

Un autre questionnement, un peu plus tardif, est lié à l’école primaire de garçons, Arago, établissement qui  jouxtait celui de l’école des filles, Jean Macé. Filles et garçons étaient alors instruits séparément et seuls nous parvenaient les cris aigus des filles, pendant la récréation. Un copain de CE 1 s’était décaleçonné à la sortie des classes, devant un groupe de filles qui remontaient la rue de l’école. L’effroi, les cris et la fuite des filles me stupéfièrent comme si elles avaient aperçu un démon. Ma mère m’expliqua que l’on ne montrait pas son derrière en dehors du cabinet parce que ce n’était pas propre. Mon copain n’avait sans doute pas bien lavé ses fesses bien qu’il ait été vu de face.

 

L’autre maison adjacente à la nôtre était un restaurant qui servait de cantine aux ouvriers qui travaillaient aux Usines Alsthom. La patronne avait une fille de notre âge prénommée Josette.

Ici aussi, une haie, mais de troènes, adossée au grillage, faisait écran entre les deux maisons mais comme pour Bruna, nous rampions entre les troncs des arbustes, sous le feuillage dense, pour appeler Josette et lui demander de nous exécuter les danses qu’elle apprenait en gymnastique.

Ravie, elle s’élançait avec application, gracieuse, toute à sa performance tandis que nous essayions de voir sous sa robe. Après compilation de nos données visuelles respectives, il se trouva que  Josette portait une culotte bordée d’une frise rose, mieux ajustée et plus jolie que nos slips de coton épais et rien de plus.

 

A 8 ans, je devins louveteau, état qui me permit de connaître de nouveaux camarades et d’obtenir un badge de cycliste et de nageur, disciplines où je me sentais à l’aise. La cheftaine était blonde, une vingtaine d’années à peine, et je tombai fou amoureux d’elle. Pendant les sorties nocturnes avec feux de camp, je ne voyais qu’elle, sorte de déesse blonde, et peu m’importait ce qui arrivait à Mowgli ou  Bagheera.  Lorsqu’ un jour, elle annonça son mariage prochain, je ressentis une violente douleur mêlée d’injustice et d’amertume.

 

Avec mes frères, j’avais demandé à ma mère comment se passe la naissance des bébés. Sa réponse était qu’il naissait dans le ventre et j’imaginais que le ventre s’ouvrait comme la mer morte pour laisser passer l’enfant. Il suffisait de trouver la clef du nombril. Puisque ma mère avait eu trois garçons dont deux jumeaux et qu’elle ne parlait pas des moments de la naissance, c’est que cela se faisait tout seul, comme le sommeil ou les bâillements. Mon père, avait précisé que c’est Dieu qui envoie les enfants aux parents donc il n’y avait pas de souci à se faire. Du ciel, le père Noël gâte les enfants que Dieu a envoyés sur terre, accompagnés de leur ange gardien : tout cela était logique et bien conçu.

Mais lorsque nous apprîmes l’arrivée d’un petit frère pour le mois de juillet, j’ai songé que, puisque nous étions déjà trois garçons, Dieu pouvait envoyer d’abord un frère à Bruna et à Josette et que nous pouvions attendre. En outre, il nous faudrait alors partager les gâteaux en une part de plus et cela n’était pas le bienvenu.

 

Lorsqu’ une petite voisine mourut de leucémie, j’ai alors pensé que Dieu l’avait reprise pour la soigner et la renvoyer plus tard, à ses parents, guérie.

 

Aucune éducation sexuelle n’étant dispensée à l’école, dans les années 1950, mes parents, catholiques pratiquants, se montraient peu prolixes sur le sexe. Ils pensaient que le sujet serait abordé, si nécessaire, à la puberté et sinon, le plus tard serait le mieux. Mon père avait cru bon de gratter, sur une photo d’un livre consacré à l’Andalousie, le zizi d’un jeune gitan nu, attirant par là notre attention, effet contraire à celui souhaité.  Il clôturait tout début de discussion sur les filles par l’adage : « c’est la mère de tes enfants que tu dois épouser et non une femme ».

.

A douze ans, en sixième et au moment du déjeuner, j’avais rapporté de la récréation à la maison  la nouvelle  concernant Nicole, une autre voisine : elle était la poule de Bertrand, un camarade. Que n’avais-je pas dit là ? J’eus à subir un interrogatoire en règle sur ce que j’entendais par là, sur les fréquentations de mes camarades et sur le respect dû aux filles ponctué par : nous ne sommes pas des bêtes !

 

La même année, pendant les grandes vacances à la montagne, j’accompagnais volontiers une jeune fermière à sa grange où elle allait traire quotidiennement ses quatre vaches. Sur le chemin qui montait assez fort, je contemplais les muscles blancs des mollets, tendus par l’effort, les virevoltes de la jupe noire rayée de filets blancs et sa nuque mobile. En même temps, je sentais un effluve sauvage où la transpiration se mêlait au parfum du chèvrefeuille. Dans la grange d’où se dégageait une forte odeur de fumier chaud, elle s’asseyait sur son tabouret de traite, le seau galvanisé entre les jambes et commençait à tirer sur les mamelles.

Debout, je la regardais faire, captivé par la rapidité et la régularité du geste et attiré par l’amorce du sillon blanc en haut de sa poitrine, juste au-dessous de son sourire quand elle se tournait vers moi. Au fil des traites, j’ai compris rapidement qu’une fille était plus qu’un oiseau de  plumage variable.

 

La lecture, l’année suivante, de La Mare au Diable me fit rêver et je m’identifiai facilement à Germain, dans la quête d’une autre, encore très mystérieuse.

Mon regard sur les filles  avait définitivement évolué et la femme de trente ans m’attirait davantage que la jeunette, encore surprise par ses formes nouvelles dont l’ingénuité et l’innocence m’avaient pourtant conquis comme Romy Schneider, dans Sissi.

 

Dans mes souvenirs d’adolescent, la musique, comme les lettres reste, aussi, associée au charme féminin.

Les jours où mon père était absent, ma mère fermait les yeux lorsque je mettais un disque sur la platine située dans son bureau. J’aimais  beaucoup le concerto pour violon de Mendelssohn joué par Zino Francescatti, un  grand artiste qui, s’il n’avait été comblé par le violon, aurait désiré être jardinier.

Après le déjeuner et avant d’aller au Lycée, j’avais là une petite demi-heure où la musique me transportait ailleurs. Par la fenêtre qui donnait sur la rue, j’observais en même temps le flot des cyclistes qui regagnaient l’usine Alsthom pour un après-midi de travail.

 

Dans les années 1955, aucun ouvrier n’avait de voiture à Tarbes, les plus fortunés disposant de vélo solex tandis que la masse laborieuse allait à vélo, à cinq ou six de front. Parmi le flot continu des cyclistes composé d’une majorité d’hommes, j’avais repéré deux femmes.   L’une d’environ 40 ans, courbée sur un vélo d’homme, gris, était grande avec un visage anguleux, un nez fort et de longues jambes. Elle portait souvent un chemisier de couleur et une jupe grise découvrant des mollets allongés et musclés disparaissant plus bas sous des chaussettes blanches. Ses chaussures à talon plat étaient rivées sur les pédales. Son coup de pédale était régulier et efficace et son guidon tenu fermement. Je l’imaginais en charge de la gestion des pièces détachées et des stocks.

L’autre femme, au visage blanc et rosé sur les joues comme Blanche neige et trois cerises en guise de boucle à chaque oreille, se tenait bien droite sur la selle, son chemisier blanc et sa jupe multicolore flottant avec les sautes de vent. Son coup de pédale était souple et circulaire ; elle enroulait comme sans effort. Je l’imaginais en charge des factures ou du secrétariat ou encore de l’infirmerie. Elle devait apportait un peu de soulagement et de féminité aux ateliers ou seul l’acier des futures locomotives devait reluire.

 

A  quatorze ans, je n’avais accompli qu’un court circuit de la carte du tendre, juste un échauffement,  et je n’imaginais pas alors la diversité des chemins et le temps requis pour obtenir le badge d’amour remis par une femme, la mienne. enfant-et-mouche.JPG

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 15:22

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Parce qu’un forage minier coûte cher, il est d’usage de localiser l’emplacement jugé le plus favorable à l’aide de mesures géologiques et géophysiques plus ou moins sophistiquées qui ne sont pas toutes neutres vis-à-vis de l’environnement mais évite de réaliser plusieurs forages négatifs.

 

Avant l’utilisation du GPS, les mesures de distance sur le terrain étaient effectuées à l’aide d’un topofil, instrument comprenant un compteur mécanique  associé à une bobine de 2500 mètres de fil de coton blanc résistant  que l’on déroule en marchant. Le fil abandonné sur place, dans une prairie, et sur quelques centaines de mètres fut brouté par une vache du Maine-et-Loire. Le fil passa en entier dans l’estomac du bovin qui n’eût la vie sauve qu’avec l’intervention du vétérinaire, libérant le bonnet d’un écheveau volumineux de coton mêlé à de l’herbe.

 

Une autre vache, limousine celle-là, n’eût pas cette chance lorsqu’elle s’avisa de mâchouiller un câble d’injection de courant lors de mesures de polarisation induite. Les quelques ampères l’immobilisèrent sur place, tétanisée et pour un compte définitif. Naturellement, la compagnie de prospection, assurée pour ces dégâts collatéraux, indemnisa l’éleveur.

 

Le cas du stress causé à un taureau de Mayenne, lors d’une prospection électrique, apparaît a priori comme moins évident mais jugez-en plutôt : un prospecteur et deux manœuvres s’acquittaient de mesures de potentiel dans une friche en déroulant du câble électrique, à partir d’une bobine de bakélite montée sur un chevalet de bois avec manivelle de déroulage. Dans le pré voisin séparé de la friche par une haie basse d’épineux, doublée de deux rangs de barbelés se tenait un taureau, à la robe fauve, quelque peu argentée par la rosée matinale.

Impassible au début, l’animal finit par s’approcher de la haie, sans doute intrigué par le crissement ou le couinement émis par la bobine à chaque tour de manivelle. Habitué à la curiosité manifestée chez les chevaux par le grincement aigu de la bobine sur son axe, rappelant vaguement un hennissement, le technicien n’avait jusqu’à présent noté que de l’indifférence de la part des bovins.

 

Le taureau regarda fixement la bobine en mouvement puis le technicien, fit quelques pas à gauche puis à droite comme pour trouver un passage dans la haie. S’éloignant ensuite, il fit demi-tour et s'approcha de la haie, l’œil inexpressif. Ce petit manège dura une dizaine de minutes, le grincement plaintif paraissant agacer l’animal, rendu de plus en plus nerveux.

 

Alors que l’équipe finissait d’enrouler le câble avant de se déplacer sur le profil de mesures voisin, le taureau, s’étant éloigné d’une vingtaine de mètres, après un beuglement sourd, fonça  à toute allure vers la haie et la sauta allègrement, frôlant un manœuvre, figé par la peur. Continuant sa course, il traversa la friche au galop, passa au-dessus d’une seconde haie, de belle manière pour une bête d’une demi-tonne et disparut dans la campagne.

 

Passé le moment de surprise et d’incompréhension quant à la cause réelle de cette charge inattendue, l’équipe reprit le travail et acheva son programme de mesures. Le taureau ne se montra pas de la journée et je l’imaginai, calmé au milieu d’un troupeau de vaches, à quelques centaines de mètres de là.

 

Il n’en était rien comme me le confirma son propriétaire, éleveur, dès le lendemain. Ce dernier, prévenu dans l’après-midi de la fugue du taureau, l’avait retrouvé à deux kilomètres de là, dans une pâture et avait cherché à l’approcher mais, en vain. Chaque fois, l’animal, ivre de liberté ou devenu fou, démarrait au petit trop droit devant lui, puis accélérait, se jouant des clôtures et des ronces, empruntant même pour un temps, une départementale. Au désespoir, le propriétaire s'était résolu à l’abattre au mousqueton, ayant réussi à l’approcher d’assez près avec son tracteur.

 

L’éleveur ne fût pas long à incriminer l’équipe géophysique, responsable selon lui, de l’état de nervosité de l’animal. Celui-ci qui accusait le poids respectable de six cents kilos était une bête destinée à la boucherie. Sa fin prématurée représentait, selon le propriétaire, une perte substantielle de trois cents kilos de viande, préjudice dont il réclamait avec force, réparation.

 

Laissant les assurances se débrouiller avec cette affaire, une déclaration de sinistre fut rédigée à l’amiable et signée par les deux parties : A. Bouvier pour l’équipe géophysique, M. Menneboeuf (sic) en tant que propriétaire du taureau.  Je ne sais pas ce que l’assureur décida au vu des signataires de la déclaration.

 

Nous ne sûmes jamais si le propriétaire fut indemnisé mais l’équipe, magnanime, ne réclama ni les oreilles ni la queue.

 

 

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