Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 10:19

 

 

 

 

quetches.JPG
Dans les années cinquante, mon père prenait dix jours de vacances en septembre, pour aller à la chasse au perdreau en Anjou et voir ses parents qui avançaient en âge. Ma mère et mes deux frères, faisaient partie du voyage ainsi que la chienne, un pointer nommé Uhlan, qui tâchait de trouver sa place à l’arrière, au milieu des jambes des trois enfants. De Tarbes à Angers, la route est longue en Juva 4, une douzaine d’heures de nationale, bordée de pins et de platanes. A cette époque, l’école reprenait début octobre, après trois mois de vacances d’été bien méritées car les samedi entier étaient travaillés et il n’existait pas de vacances de demi trimestre.

 

J’accompagnais  mon père à la chasse, tenais le carnier et suivais le travail de la chienne. Marchant dans les champs de betteraves et de choux en faisant rouler sur les feuilles, les perles de rosée, je guettais le frrrrt annonçant l’envol successif des perdreaux rouges, la détonation du Darne, un fusil calibre 12, décoré de scènes de chasse, et repérais l’endroit de chute de l’oiseau. Du bout des doigts, je caressais voluptueusement les plumes ventrales, lancéolées, de l’oiseau encore chaud, avant de le ranger dans le carnier comme s’il n’était qu’endormi.

 

Contrepartie des sorties de chasse, nous rendions visite à nos tantes, oncles, cousins et cousines, dispersés entre Angers et Nantes, tous désireux de voir les petits cousins pyrénéens. Naturellement, dans le berceau du bien parler, nos expressions et notre accent du Sud-Ouest amusaient tout le monde. Je sentais confusément  que l’on nous faisait passer une sorte d’examen pour évaluer les effets d’une éducation dispensée en dehors de l’Anjou.

 

Mon grand-père, professeur de latin et grec, à l’Externat St Maurille, toujours très droit comme s’il attendait d’être pris en photo, nous tarabustait sur la liste des prépositions, des pronoms relatifs et des mots terminés par ou. Nous tachions de l’éviter mais l’avions considéré d’un autre oeil quand il s’était enfermé plus d’une heure dans les toilettes, avec Tintin au Congo, qu’une tante venait de nous offrir.

Ma grand-mère, une femme sainte et dévouée selon mon père, et qui avait élevé sept enfants, nous envoyait faire les commissions chez la boulangère et la crémière, deux bavardes dont la peau très blanche n’avait jamais dû voir le soleil. L’une des deux collectait les pièces de cinq francs, prix de la location d’une chaise, à la grand-messe paroissiale de Saint Joseph, procédure inconnue à Tarbes.

De mes deux tantes, chacune demandait, en aparté, laquelle des deux était la préférée. Les deux, répondais-je hypocritement pour conserver leurs bonnes grâces, matérialisées par quelques bonbons collants sortis d’une boite de fer blanc ou une pièce de monnaie qui me permettait d’acheter des planches de soldats à découper, au bazar du coin de la rue.

 

Lors d’une visite à mon oncle de Beaupréau, un médecin  chasseur et bon vivant, père de deux cousines du même âge que nous, 8 et 10 ans, nous eûmes le droit de jouer au jardin, sur une large pelouse bordée de quelques arbres fruitiers.

Après une série de colin-maillard et de rondes rythmées par « nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés », les cousines furent appelées pour leur leçon de piano et nous restèrent, tous trois, à explorer les lieux.  

En suivant le manège bruyant des moineaux, je découvris qu’un arbre, au fond du jardin était couvert de belles prunes violacées, beaucoup plus grosses que les prunes mangées jusqu’à ce jour. Nous décidâmes aussitôt d’y goûter puisque nous disposions d’une bonne heure avant le dîner.

Hubert, mon frère aîné, me fit la courte échelle pour me hisser jusqu’à la première branche maîtresse et je me débrouillai pour grimper jusqu’à un embranchement d’où je pouvais atteindre un grand nombre de fruits. Il grimpa à son tour en poussant un juron, arraché par le contact inamical de son genou avec le tronc rugueux, puis monta aussi haut que possible, le long d’une grosse branche.

Richard, mon jumeau, moins cascadeur, déclara qu’il les ramasserait par terre si on voulait bien secouer quelques branches pour en décrocher les fruits mûrs. Moins avide et pressé que nous, il avait trouvé quelques prunes tombées dans l’herbe, fruits plissés et plus ou moins blets, les plus goûteux en réalité.

 

Pendant les dix premières minutes, chacun entreprit de mordre goulûment et en silence dans toutes les prunes à sa portée, des bleue clair, encore fermes et à la peau soyeuse sous le soleil, des violacées molles et juteuses, souvent attaquées par les oiseaux, des bleue foncé, à peau lisse. Nous crachions les noyaux sans prendre la peine de les nettoyer à fond et en visant Richard à genoux dans l’herbe.

 

Après une halte qui nous permit, en nous repositionnant, de défatiguer nos mollets tendus par l’effort et d’échanger nos impressions sur les caractéristiques des prunes les meilleures : les oblongues bleu foncés et à plis, nous nous remîmes à cueillir et savourer chaque fruit en le choisissant soigneusement. Une ivresse, sorte d’euphorie digestive montait peu à peu et, avec elle, le besoin de parler de tout et de rien, des robes des cousines, des pronoms relatifs, d’Uhlan qui aurait adoré ces prunes. Un instant, le fou rire s’empara de nous en imaginant la tête de grand père allant dignement mais fermement à l’épicerie, changer le paquet de café en grain, déclaré imbuvable. Il ignorait qu’Hubert avait, la veille, ajouté une bonne dose de poivre noir aux grains de café restés dans le moulin.

 

Richard avait déjà abandonné la recherche de prunes dans l’herbe et, repus, nous rejoignîmes le sol. Je me sentis un peu lourd comme une grive saoulée de raisin et qui peine pour s’élever au-dessus des rangs de vigne. J’estimai à au moins soixante le nombre de prunes ingérées et baignai dans une béate satisfaction après cette razzia menée en terre étrangère.

 

Au repas du soir, je bus abondamment et pignochai dans les plats. Mon manque d’appétit fut mis au compte du changement d’air et des fatigues du voyage.

Notre tante nous montra nos chambres, une bleue pour Hubert et une verte pour les jumeaux et, après une brève toilette, nous nous endormîmes rapidement.

 

Dans la nuit, je fus réveillé par un mal de ventre, d’abord sourd et localisé puis aigu et mobile. Mon intestin était parcouru de contractions, d’un train d’ondes totalement incontrôlables, même en interrompant la respiration. Je cherchai une position de répit en repliant les genoux sous le ventre mais bientôt la douleur s’amplifia et le besoin d’aller aux toilettes se fit impérieux. Je me levai promptement, tachai de m’orienter dans le noir pour dénicher le commutateur mais en vain, trébuchai sur le lit de mon frère que j’enjambai de mon mieux et finis par agripper la poignée de la porte. Une fois dans le couloir et toujours dans l’obscurité, j’essayai de trouver la porte des toilettes mais la maison de l’oncle ne m’était pas familière et je pénétrai dans la cuisine. Au même moment, mon intestin trop longtemps contenu commença à se libérer et, dans ma précipitation pour retourner dans le couloir, je renversai un tabouret qui roula sur le carrelage. Bien que serrant les fesses, je ne pus m’empêcher de jouer au petit poucet, le long du couloir. Affolé et le souffle court, je tâtonnai fébrilement le long du mur lorsque la lumière jaillit et mon oncle, en pyjama rayé, alerté par le bruit, réalisa immédiatement en poussant un formidable « Animal cochon ! ». Saisi de honte, je balbutiai : « je n’ai pas trouvé les toilettes ». « La première porte à droite, peu dégourdi !» ajouta t-il. Je m’engouffrai dans les toilettes et y restai le temps qu’il faut, aidé de ma mère, levée en hâte pour réparer les dégâts. J’appris alors que le prunier donnait des quetsches, nom désormais gravé dans ma mémoire de gourmand précoce.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Hoursentut - dans Souvenirs de jeunesse
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Histoires naturelles
  • : Récits et nouvelles correspondant à des souvenirs de jeunesse et à des missions géologiques et géophysiques en Afrique et iles lointaines.
  • Contact

Recherche

Liens