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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 09:55

baignoire.JPG                                                 
         

Je ne sais pas à quel âge on se rend compte que l’on existe, en tant qu’être vivant, c'est-à-dire que l’on a fait le tour de soi-même et pas seulement mordu ses orteils et sa menotte ? A un an peut-être, lorsque l’on commence à marcher ?  Et quand sait-on que l’on est un garçon ou une fille ? Plus tard, quand on n’est plus appelé bébé mais petit garçon ou petite fille, à l’entrée en maternelle, je suppose.

 

Pour moi, j’ai conscience d’avoir été là lorsque mon frère aîné de deux ans m’a retiré des mains et de force, un camion de bois que l’on m’avait offert ; je pouvais avoir 3 ans. Naturellement, j’avais aussi conscience de l’existence de mon frère jumeau mais comme ma mère nous biberonnait et  poussetait ensemble, tous deux habillés pareillement, j’avais l’impression qu’il n’était qu’une autre facette de moi-même.

 

Dans la baignoire en zinc, j’avais constaté que nous trois, garçons, étions construits pareillement ce qui me semblait tout à fait normal. Quant aux petites filles, rencontrées seulement dans la rue, elles m’apparaissaient différentes avec leurs cheveux longs, leurs robes et leurs poupées, comme faisant partie d’une autre espèce. Cela existait bien chez les oiseaux  du jardin, différenciés essentiellement par la couleur de leur plumage.

 

Ma première interrogation ou curiosité concernant le sexe, pensée qui ne m’empêcha pas de dormir ni mes frères d’ailleurs, vint en observant la petite voisine, prénommée Bruna, fille d’Italiens immigrés qui s’étaient installés en banlieue de Tarbes, juste après la guerre. Une haie de lauriers séparait nos deux maisons mais, en se couchant au ras du sol, je pouvais voir en silence ce qui se passait dans son jardin. La petite, âgée de 4 ans avait souvent les fesses nues et nous l’avions dénommée « Bruna, fesses en l’air ». A sept ans, j’avais admis que l’absence de sexe visible chez elle était la conséquence de son très jeune âge et que cela pousserait plus tard comme le faisait la barbe de mon père ou les poils de Madame Barrère, une paysanne du marché, dont le visage était orné de deux touffes de longs poils entourant deux grains bruns de beauté. Je n’en avais pas parlé à ma mère car je me satisfaisais de cette explication personnelle.

 

Un autre questionnement, un peu plus tardif, est lié à l’école primaire de garçons, Arago, établissement qui  jouxtait celui de l’école des filles, Jean Macé. Filles et garçons étaient alors instruits séparément et seuls nous parvenaient les cris aigus des filles, pendant la récréation. Un copain de CE 1 s’était décaleçonné à la sortie des classes, devant un groupe de filles qui remontaient la rue de l’école. L’effroi, les cris et la fuite des filles me stupéfièrent comme si elles avaient aperçu un démon. Ma mère m’expliqua que l’on ne montrait pas son derrière en dehors du cabinet parce que ce n’était pas propre. Mon copain n’avait sans doute pas bien lavé ses fesses bien qu’il ait été vu de face.

 

L’autre maison adjacente à la nôtre était un restaurant qui servait de cantine aux ouvriers qui travaillaient aux Usines Alsthom. La patronne avait une fille de notre âge prénommée Josette.

Ici aussi, une haie, mais de troènes, adossée au grillage, faisait écran entre les deux maisons mais comme pour Bruna, nous rampions entre les troncs des arbustes, sous le feuillage dense, pour appeler Josette et lui demander de nous exécuter les danses qu’elle apprenait en gymnastique.

Ravie, elle s’élançait avec application, gracieuse, toute à sa performance tandis que nous essayions de voir sous sa robe. Après compilation de nos données visuelles respectives, il se trouva que  Josette portait une culotte bordée d’une frise rose, mieux ajustée et plus jolie que nos slips de coton épais et rien de plus.

 

A 8 ans, je devins louveteau, état qui me permit de connaître de nouveaux camarades et d’obtenir un badge de cycliste et de nageur, disciplines où je me sentais à l’aise. La cheftaine était blonde, une vingtaine d’années à peine, et je tombai fou amoureux d’elle. Pendant les sorties nocturnes avec feux de camp, je ne voyais qu’elle, sorte de déesse blonde, et peu m’importait ce qui arrivait à Mowgli ou  Bagheera.  Lorsqu’ un jour, elle annonça son mariage prochain, je ressentis une violente douleur mêlée d’injustice et d’amertume.

 

Avec mes frères, j’avais demandé à ma mère comment se passe la naissance des bébés. Sa réponse était qu’il naissait dans le ventre et j’imaginais que le ventre s’ouvrait comme la mer morte pour laisser passer l’enfant. Il suffisait de trouver la clef du nombril. Puisque ma mère avait eu trois garçons dont deux jumeaux et qu’elle ne parlait pas des moments de la naissance, c’est que cela se faisait tout seul, comme le sommeil ou les bâillements. Mon père, avait précisé que c’est Dieu qui envoie les enfants aux parents donc il n’y avait pas de souci à se faire. Du ciel, le père Noël gâte les enfants que Dieu a envoyés sur terre, accompagnés de leur ange gardien : tout cela était logique et bien conçu.

Mais lorsque nous apprîmes l’arrivée d’un petit frère pour le mois de juillet, j’ai songé que, puisque nous étions déjà trois garçons, Dieu pouvait envoyer d’abord un frère à Bruna et à Josette et que nous pouvions attendre. En outre, il nous faudrait alors partager les gâteaux en une part de plus et cela n’était pas le bienvenu.

 

Lorsqu’ une petite voisine mourut de leucémie, j’ai alors pensé que Dieu l’avait reprise pour la soigner et la renvoyer plus tard, à ses parents, guérie.

 

Aucune éducation sexuelle n’étant dispensée à l’école, dans les années 1950, mes parents, catholiques pratiquants, se montraient peu prolixes sur le sexe. Ils pensaient que le sujet serait abordé, si nécessaire, à la puberté et sinon, le plus tard serait le mieux. Mon père avait cru bon de gratter, sur une photo d’un livre consacré à l’Andalousie, le zizi d’un jeune gitan nu, attirant par là notre attention, effet contraire à celui souhaité.  Il clôturait tout début de discussion sur les filles par l’adage : « c’est la mère de tes enfants que tu dois épouser et non une femme ».

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A douze ans, en sixième et au moment du déjeuner, j’avais rapporté de la récréation à la maison  la nouvelle  concernant Nicole, une autre voisine : elle était la poule de Bertrand, un camarade. Que n’avais-je pas dit là ? J’eus à subir un interrogatoire en règle sur ce que j’entendais par là, sur les fréquentations de mes camarades et sur le respect dû aux filles ponctué par : nous ne sommes pas des bêtes !

 

La même année, pendant les grandes vacances à la montagne, j’accompagnais volontiers une jeune fermière à sa grange où elle allait traire quotidiennement ses quatre vaches. Sur le chemin qui montait assez fort, je contemplais les muscles blancs des mollets, tendus par l’effort, les virevoltes de la jupe noire rayée de filets blancs et sa nuque mobile. En même temps, je sentais un effluve sauvage où la transpiration se mêlait au parfum du chèvrefeuille. Dans la grange d’où se dégageait une forte odeur de fumier chaud, elle s’asseyait sur son tabouret de traite, le seau galvanisé entre les jambes et commençait à tirer sur les mamelles.

Debout, je la regardais faire, captivé par la rapidité et la régularité du geste et attiré par l’amorce du sillon blanc en haut de sa poitrine, juste au-dessous de son sourire quand elle se tournait vers moi. Au fil des traites, j’ai compris rapidement qu’une fille était plus qu’un oiseau de  plumage variable.

 

La lecture, l’année suivante, de La Mare au Diable me fit rêver et je m’identifiai facilement à Germain, dans la quête d’une autre, encore très mystérieuse.

Mon regard sur les filles  avait définitivement évolué et la femme de trente ans m’attirait davantage que la jeunette, encore surprise par ses formes nouvelles dont l’ingénuité et l’innocence m’avaient pourtant conquis comme Romy Schneider, dans Sissi.

 

Dans mes souvenirs d’adolescent, la musique, comme les lettres reste, aussi, associée au charme féminin.

Les jours où mon père était absent, ma mère fermait les yeux lorsque je mettais un disque sur la platine située dans son bureau. J’aimais  beaucoup le concerto pour violon de Mendelssohn joué par Zino Francescatti, un  grand artiste qui, s’il n’avait été comblé par le violon, aurait désiré être jardinier.

Après le déjeuner et avant d’aller au Lycée, j’avais là une petite demi-heure où la musique me transportait ailleurs. Par la fenêtre qui donnait sur la rue, j’observais en même temps le flot des cyclistes qui regagnaient l’usine Alsthom pour un après-midi de travail.

 

Dans les années 1955, aucun ouvrier n’avait de voiture à Tarbes, les plus fortunés disposant de vélo solex tandis que la masse laborieuse allait à vélo, à cinq ou six de front. Parmi le flot continu des cyclistes composé d’une majorité d’hommes, j’avais repéré deux femmes.   L’une d’environ 40 ans, courbée sur un vélo d’homme, gris, était grande avec un visage anguleux, un nez fort et de longues jambes. Elle portait souvent un chemisier de couleur et une jupe grise découvrant des mollets allongés et musclés disparaissant plus bas sous des chaussettes blanches. Ses chaussures à talon plat étaient rivées sur les pédales. Son coup de pédale était régulier et efficace et son guidon tenu fermement. Je l’imaginais en charge de la gestion des pièces détachées et des stocks.

L’autre femme, au visage blanc et rosé sur les joues comme Blanche neige et trois cerises en guise de boucle à chaque oreille, se tenait bien droite sur la selle, son chemisier blanc et sa jupe multicolore flottant avec les sautes de vent. Son coup de pédale était souple et circulaire ; elle enroulait comme sans effort. Je l’imaginais en charge des factures ou du secrétariat ou encore de l’infirmerie. Elle devait apportait un peu de soulagement et de féminité aux ateliers ou seul l’acier des futures locomotives devait reluire.

 

A  quatorze ans, je n’avais accompli qu’un court circuit de la carte du tendre, juste un échauffement,  et je n’imaginais pas alors la diversité des chemins et le temps requis pour obtenir le badge d’amour remis par une femme, la mienne. enfant-et-mouche.JPG

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Published by Hoursentut - dans Souvenirs de jeunesse
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