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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 09:47

 

A six mois, mon petit frère se couvrit d’impétigos sur tout le corps, pustules qui mirent

des semaines à disparaître et auxquels succéda de l’asthme sous forme de crises parfois violentes qui le tenaient  éveillé, assis dans son lit, une grande partie de la nuit. Ma mère, inquiète, le veillait dès l’apparition du moindre sifflement ou râle et lui préparait une tisane à base d’eucalyptus ou d’autres plantes en décoction. L’état du petit restait préoccupant et seule une journée sèche ou très ensoleillée était capable de provoquer un mieux notable. Après avoir consulté, sans résultat probant, plusieurs médecins et quelques rebouteux de la région Midi Pyrénées, la cause du mal fut établie : une allergie à la poussière de maison et aux fleurs de troènes, arbustes formant toute une haie du jardin de mon père.

 

Un nettoyage en règle de chaque pièce avec isolation sous plastique des matelas en laine et coupe  systématique des fleurs de troène au sécateur n’apportant pas l’amélioration souhaitée, mon père acheta une bergerie à la montagne, là où, en principe, l’air est pur et le soleil plus franc. L’endroit choisi fut Gripp, un hameau de quelques maisons, situé à 1000 mètres d’altitude dans la vallée de l’Adour, au-dessus de Sainte Marie de Campan lorsqu’on monte vers le col du Tourmalet, et à environ 35 kilomètres de notre maison familiale de Séméac.

 

La grange qui servait de refuge aux moutons pendant l’hiver était toute en longueur et comportait un grenier unique où s’entassait le foin, sous une toiture en chaume.

Mon père découpa l’espace d’en bas en salle à manger, petite cuisine et quatre chambres de taille inégale pour accueillir deux parents et quatre garçons dont deux jumeaux dans la même chambre, mon frère Richard et moi-même. Le grenier fut nettoyé et servit de débarras.

Parce que les granges dans cette vallée ont une porte étroite et basse, mon père fut obligé de descendre le niveau du sol, tout autour de la bergerie, d’environ cinquante centimètres, en enlevant la terre végétale à la pelle et à la pioche. Mes frères et moi fûmes chargés d’évacuer la terre à l’aide d’une brouette de chantier. Je me souviens des cals aux mains, récoltés durant cette opération qui dura une bonne semaine et de la colère rentrée envers l’asthmatique, le responsable de ces efforts physiques non consentis.

 

Lorsque trois tilleuls, deux hêtres, un sapin et trois jeunes bouleaux, ces derniers prélevés à flanc du coteau boisé voisin, furent plantés et un gazon semé tout autour de la maison – en réalité un ray grass fruste -, nous eûmes le droit de partir à la découverte des environs.

 

 La maison à laquelle on accédait par un chemin vicinal non bitumé se trouvait sur une terrasse glaciaire, de deux cents mètres de large, entre la rivière Adour, cours d’eau rapide et bordée de frênes, de bouleaux et de cerisiers, quarante mètres plus bas et les premières pentes boisées, d’environ trois cents mètres de haut, constituées de schistes  et de moraines conduisant à un plateau, le Sarrat de Gaye, secteur de rares cultures (blé, pomme de terre, foin) et d’élevage (moutons et vaches).

 

A dix ans, j’étais soudainement émerveillé et attiré par la variété des paysages qui s’offraient à ma vue et par la dimension des champs et des bois à parcourir. Juste au-dessus des herbages laissés en friche car trop pentus pour la motofaucheuse, la forêt se développait, majestueuse au départ, avec de très grands hêtres puis, plus dense et hétérogène avec des sapins et  des bouleaux distribués le long des ruisseaux et zones humides. Enfin au sommet et avant d’arriver au plateau  du Sarrat, les noisetiers et petits bouleaux dominaient.

 

 Avant d’atteindre le bois, et parce que les clôtures et barbelés n’étaient pas encore connus ou nécessaires, il fallait éviter de traverser les champs de foin ou de regain, le  principal revenu des paysans, et utiliser, comme eux, les rares sentiers qui permettaient d’aller voir leurs vaches et moutons au Sarrat.

 

Au début des années 1950, l’exode rural dans les Pyrénées centrales n’avait pas encore vidé les campagnes et les citadins étaient trop occupés à acquérir leur habitation principale pour songer à une maison secondaire. Le ski et sports de neige étaient alors pratiqués essentiellement par les habitants des vallées et par les citadins proches. On faisait une centaine de kilomètres pour atteindre les stations de La Mongie ou de Barèges mais pas trois cents kilomètres. On ne rencontrait guère de Parisiens dans les montagnes, en dehors du mois de juillet où, en compagnie des Belges, Italiens, Hollandais et Espagnols, ils suivaient les cyclistes du tour de France à l’assaut des cols pyrénéens. On n’entendait alors parler ni des bouchons de Bison Futé  ni de la pollution de l’air.

 

Nous passions à Gripp les week ends et  une grande partie des congés scolaires.

Tandis que Richard collectionnait les timbres à la maison et passait son temps à déchiffrer les filigranes à l’aide de benzène et du catalogue Yvert et Tellier ou se lançait dans la construction d’un robot avec sa grosse boîte de meccano, je longeais l’Adour en compagnie d’Hubert, mon aîné de 2 ans, pour y surprendre le cincle plongeur ou la bergeronnette. Dans un pré marécageux, en bordure de rivière, nous levions fréquemment une huppe, occupée à vermiller. Nous eûmes la chance de découvrir un nid de merles dans un sorbier puis, plus tard, un nid de queue rouille dans une anfractuosité d’un mur de grange. Le va et vient des parents apportant un insecte et repartant occasionnellement avec une crotte sertie dans un cocon blanc, nous captivait et à la fois titillait notre envie d’attraper les oisillons.

Nous n’y touchâmes pas – mon père nous avait défendu de les perturber – mais décidâmes de voir de plus près la faune des bois traversés en montant au Sarrat. Nous fabriquâmes une fronde en utilisant une fourche de noisetier et une chambre à air usagée de vélo. Le cuir et le fil provenaient du cordonnier, un ami de mes parents, à Séméac.

 

Notre connaissance des animaux et oiseaux de la campagne et des bois était basée sur la lecture assidue du Chasseur français, revue mensuelle que recevait mon père et qu’il reliait, les 12 numéros d’une même année formant un pavé de dix centimètres d’épaisseur.

Il avait apporté à Gripp les revues des dernières années, de 1946 à 1954, qui occupaient totalement les deux rayons d’une petite étagère de bois blanc. Mes parents avaient l’habitude de lire au lit avant de s’endormir, mon père, le Chasseur français et ma mère les récits édifiants du Reader Digest.

 

Chaque revue comportait une série de rubriques : chasse, chien, pêche, sports, jardin, campagne, vie pratique, pour Madame et la France d’Outremer. Les dessins à la plume – pas d’insertion photographique à l’époque – illustraient aussi bien un conte de brousse africaine que la description d’une belette, du rouge-gorge, du chevesne ou de la prêle queue de cheval.

Mon attention se portait surtout sur les mœurs des oiseaux rencontrés dans les bois, les grives et les geais en particulier et leur piégeage. J’étais fasciné par la pie de mars ou merle à plastron qui se déplace en bandes à la limite des neiges et par le coucou que je rencontrais en fin de printemps sur les pommiers sauvages en bordure de bois.

 

Hubert et moi étions peu performants avec nos frondes, tirant souvent trop loin un oiseau sur ses gardes ou un écureuil fuyant à la cime d’un hêtre. Seuls un jeune geai et une grive inconsciente avait été touchés et capturés pendant les dernières vacances d’été.

Nos reconnaissances dans les bois se faisaient le long des sentiers en marchant lentement pour éviter de trahir notre présence sur les feuilles mortes et en nous arrêtant fréquemment pour écouter les bruits de la forêt mais, assez souvent, nous étions repérés par les geais qui donnaient l’alerte à tout le secteur. Seuls les écureuils trop occupés à se chamailler ou à se nourrir, montant et descendant en spirale le long des troncs prêtaient peu d’attention au vacarme des geais. Lorsqu’ils se voyaient découverts, ils quittaient leur noisetier pour se cacher derrière un tronc plus épais de sapin ou de bouleau. Parfois, irrités par notre intrusion dans leur domaine, ils émettaient un claquement sec répété avant de se perdre dans les hautes branches de sapin.

 

Hubert avait lu dans le Chasseur français de novembre 1950, le récit d’un chasseur de gélinotte qui, à l’affût, au pied d’un sapin, avait éveillé la curiosité d’un écureuil au point qu’intrigué par cette masse immobile, l’animal s’était enhardi au point d’emprunter le bras du chasseur pour rejoindre le sol. « L’écureuil a l’habitude de voir un homme en mouvement mais une masse immobile au pied d’un sapin, cela éveille naturellement sa curiosité », était-il écrit.

L’écureuil des Pyrénées devait être a priori aussi curieux que son cousin des Alpes et Hubert, animé par toute nouvelle expérimentation cynégétique, ne doutait pas du comportement identique de la part des écureuils de Gripp.

Nous commençâmes à chercher un site comparable à celui décrit dans l’article, avec davantage de grands sapins que de hêtres. Nous n’avions jamais vu de gélinotte à Gripp mais étions persuadés que les écureuils rencontrés sur les noisetiers devaient se retirer dans les sapins pour y digérer tranquillement.

 

Un matin, nous nous dirigeâmes vers une colline avec dominance de grands sapins, désignée sous le nom de mamelon car représentant une structure isolée en avant des premiers chaînons calcaires, parcourus par les moutons en étiage. Assez pentue, elle n’était traversée que par un chemin dit de Maintenon car la Dame vint en son temps prendre les eaux thermales à Bagnères de Bigorre et se promener dans les forêts couvrant les avant monts dominés par le Pic du Midi. Le sommet du mamelon était couvert d’herbes avec seulement quelques bosquets de houx servant de refuge aux vaches pendant les jours chauds de l’été.

 

Nous atteignîmes le chemin de Maintenon et grimpâmes une trentaine de mètres plus haut pour nous arrêter au niveau d’un faux plat occupé par un groupe de grands sapins dont les branches basses étaient couvertes de lichens argentés. Le soleil n’était pas encore assez haut pour allumer la cime des arbres et comme nous étions en octobre, il faisait frais en sous bois. Hubert s’installa au pied d’un sapin, à une trentaine de mètres de l’arbre que j’avais choisi car une vieille souche permettait de m’asseoir. Je me recroquevillai pour donner moins de prise au froid et à l’humidité, le visage tourné vers le sol pour éviter qu’un écureuil ne reconnaisse un humain. Vu d’en haut, je devais ressembler à une boule bleue, couleur de mon blouson, boule jugée suffisamment atypique en ces lieux pour questionner tout écureuil de passage. Hubert avait un pull-over lie de vin visible de loin et s’était juché sur une boule de granite qui servait d’appui au sapin.

Sans bouger, nous attendîmes le bon vouloir des écureuils. Notre attente était soutenue par nombre de bruits dont certains nous étaient familiers : le tambourinage d’un pic épeiche, le cri d’effroi du merle, le sifflement aigu de la buse et les petits bruits caractéristiques des bousiers et autres insectes travaillant tout près de nous. Un moment, un bruit de branche secouée me fit croire à l’approche d’un écureuil mais il ne s’agissait que d’un lérot regagnant son gîte.

Au bout d’une heure, aucun écureuil ne s’était manifesté et l’examen attentif des cimes de sapin n’indiquait la présence d’aucun panache roux en mouvement si bien que, transi, j’abandonnais mon poste et rejoignis Hubert, déçu par l’échec de notre tentative attribuée à l’absence momentanée d’écureuil dans le secteur. Notre confiance dans l’écrit du Chasseur français n’était point ébranlée.

 

Il en fut de même lorsque l’été suivant, nous traînâmes, à l’entrée de la nuit, des entrailles de poule dans la partie basse du bois puis dans l’herbe du pré en dessous, jusqu’à une doline près de laquelle nous nous embusquâmes pour attendre le goupil. C’était par une de ces nuits de début août où la lune éclaire comme en plein jour et  les étoiles filantes font la course dans le ciel. Un vent du Sud  nous soufflait de l’air chaud dans le visage tandis que nous guettions tout mouvement à la sortie du bois.

Nous avons surveillé jusqu’à trois heures du matin sans apercevoir la bête rousse. Peut-être le renard nous avait-il senti ou même avait-il assisté de loin à notre mise en scène pour l’appâter ? Il n’était cependant pas question de mettre en cause la procédure d’affût expliquée dans le Chasseur français.

 

Enfin, lorsqu’en classe de sixième, je puisai abondamment dans la prose de récits de chasse pour la rédaction de paysage de neige ou de forêts en automne et ne récoltai qu’un 8 sur 20 avec la mention : soyez original, je plaignis en secret mon professeur de français, un breton, sans doute habitué aux nuances de brumes de son pays mais si peu au fait des beautés de la nature  telles que décrites dans le Chasseur français.

 

 

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Published by Hoursentut - dans Souvenirs de jeunesse
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