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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 13:22

   

granite.JPG

                                                                                                          

« Stop ! I don’t have any more money left1 ! » Hurla l’éleveur de moutons à l’oreille du foreur, tâchant de couvrir le bruit du compresseur. Arrêtant la rotation du train de tiges, le foreur appela le sourcier, à l’origine de la sélection des emplacements de forage et, après une brève discussion, répondit, confiant : « d’après notre expert, l’eau souterraine n’est plus qu’à quelques mètres seulement ! Il serait dommage de s’arrêter maintenant ! Non ? » Mais la décision de l’éleveur était prise, déçu par les annonces précédentes, prometteuses mais non matérialisées. En effet, l’outil de forage venait d’atteindre la profondeur de 98m sans rencontrer la moindre venue d’eau et depuis une quarantaine de mètres, la lente avancée de l’outil et la remontée régulière des cuttings de couleur claire indiquaient que l’on traversait des roches massives et sèches.

 

Dans le Sud-ouest australien et la région de Brookton où l’érosion des granites et pegmatites avait modelé un relief de collines basses,  chaque éleveur disposait d’un cheptel de plusieurs milliers de têtes d’ovins et cultivait en blé une partie de ses terres. Conséquence de la raréfaction des pluies, pendant les années 1970, le toit de la nappe phréatique, était descendu d’environ  4 mètres, mettant ainsi hors d’eau les pompes de la majorité des forages avec éolienne. Certains fermiers évoquaient l’effet des tremblements de terre puisque l’eau avait disparu, selon eux, après une série de secousses sismiques de faible amplitude, ressenties dans tout l’Ouest du pays. Les anciennes fractures servant de drains auraient ainsi été fermées ou colmatées tandis que de nouvelles fissures devaient probablement constituer un nouvel aquifère discontinu, qu’il convenait de mettre en évidence.

 

La Compagnie de forage locale, sollicitée par nombre d’éleveurs inquiets pour leur troupeau, mobilisa deux échelons de forage et fit appel à un sourcier de Perth pour l’identification sur le terrain de sites favorables. Ce spécialiste, respecté localement, détectait les zones fissurées aquifères en se déplaçant, muni d’une baguette métallique en arc de cercle. Connaissant bien la région, il avait remarqué qu’en surface, nombre d’éoliennes se trouvaient au contact ou en bordure d’une zone de thalweg, d’une dizaine à une trentaine de mètres de large et de couleur brune, tranchant sur le fond clair de l’arène granitique.

Ces secteurs correspondent à des intrusions éruptives (diorite) au sein des pegmatites et granites qui, localement fracturés, représentent autant d’aquifères localisés potentiels. L’eau y est parfois salée mais les moutons australiens sont capables de boire, sans danger, de l’eau avec quatre grammes de sel par litre. Le sourcier sélectionnait donc les sites favorables davantage à partir de données d’observation rationnelles qu’au vu des mouvements de rotation de sa baguette. Celle-ci était activée dans le seul but de confiner un caractère ésotérique à une recherche conventionnelle et par là, d’impressionner ses clients. En cas de forage sec, ce n’était pas lui le responsable mais  la baguette ou le foreur.

Toutefois, l’implantation d’un forage restait délicate car, pour être productif, l’ouvrage devait traverser la zone fracturée humide, entre 30 m et 40 m de profondeur, au mur de la roche saine. Qu’un ouvrage soit décalé de quelques mètres seulement, et l’on restait soit dans la diorite plus ou moins altérée à passées argileuses brunes soit au sein de la pegmatite non fracturée. Dans les deux cas, le forage était négatif.

Parce qu’un forage avait recoupé une venue d’eau profonde, vers 70 m de profondeur, le sourcier en avait déduit qu’il fallait partout atteindre une centaine de mètres de profondeur, donnée immédiatement intégrée par le foreur, ravi de cette suggestion. En effet, le prix du mètre de forage dans une roche dure et compacte tenant compte de la lente pénétration de l’outil et de son usure rapide, est  sensiblement supérieur à celui du mètre de terrain tendre.

 

Tandis qu’il commençait à remonter le train de tiges, le foreur qui venait de réaliser trois trous successifs secs ou de débit insignifiant songea à améliorer le taux de succès de ses forages pour, à la fois, mériter la confiance d’un maximum d’éleveurs et toucher le bonus, perçu lorsque le débit de l’ouvrage atteignait 3 m3/h.

Avec un taux moyen de succès égal à 40%, la Compagnie ne perdait pas d’argent mais une optimisation des moyens de sélection des sites de forage paraissait nécessaire pour augmenter de façon significative ses bénéfices.

Ayant eu récemment connaissance de l’apport des mesures géophysiques effectuées pour mieux définir le contexte géologique des structures nickélifères et aurifères de la région de Kalgoorlie, le Directeur de la Compagnie de forage remercia le sourcier et s’attacha les services d’un géophysicien expérimenté et d’un technicien opérateur. L’équipe géophysique fut louée pour une période de deux mois, à titre de test, utilisant les méthodes magnétique et électrique.

 

Au niveau des intrusions éruptives (dykes), et perpendiculairement à leur allongement, le technicien procéda d’abord à des mesures du champ magnétique total sur deux profils, d’une centaine de mètres de long et distants entre eux de 150 m. La diorite étant nettement plus magnétique que la pegmatite, l’examen des résultats permit de définir avec précision les limites et la continuité latérale de chaque intrusion de diorite.

Puis, sur les deux mêmes profils, au pas de 5 mètres, assisté de deux manœuvres, il effectua des mesures de traîné électrique pour enregistrer les variations latérales de résistivité observées au passage de chacune des deux zones de contact lithologique. Ce passage est d’habitude matérialisé par une chute des valeurs de résistivités, associée à l’effet conjugué de la pegmatite fracturée et de l’argile d’altération de la diorite. De plus, la comparaison entre mesures magnétiques et électriques fournit une indication sur l’inclinaison des zones de contact, information précieuse pour implanter le forage du bon côté du filon.  

Enfin, à l’aplomb de l’anomalie conductrice la plus significative, un sondage électrique vertical fut effectué pour étudier les variations de la résistivité en fonction de la profondeur, dans les 60 premiers mètres de terrain, essentiellement. L’analyse sur le terrain de ces données conduisit le géophysicien à retenir le conducteur profond assimilé à une zone humide, plus ou moins chargée en sel, au sein de la pegmatite fracturée et à ignorer l’anomalie conductrice superficielle, liée au développement des argiles d’altération ou de l’arène sablo argileuse, sans intérêt du point de vue hydraulique.

Il lui fut également possible de préciser, à partir de quelle profondeur, la pegmatite saine devenait trop compacte pour être aquifère.

 

Le travail méthodique de l’équipe géophysique permit de recommander trois sites favorables de forage par jour. Le foreur, d’abord sceptique sur la méthodologie mise en œuvre, fut rapidement convaincu par le taux de succès qui doubla au bout d’une semaine de prospection. Les forages étaient arrêtés dans la pegmatite dure, entre 40 m et 50 m, lorsque, sur 6 mètres de haut (2 tiges de forage), la seule roche saine avait été traversée. L’avancée rapide de l’outil de forage dans les roches fissurées autorisa la réalisation de deux forages par jour, ce qui réduisit le temps d’attente des éleveurs, impatients de voir la machine de forage arriver sur leurs terres. Le débit moyen des forages était légèrement supérieur à 3 m3/h.

Les quelques forages négatifs offraient un débit inférieur à 1 m3/h ou produisaient une eau par trop salée mais le nombre d’ouvrages secs fut très faible.

 

A l’issue du premier mois de travail, le foreur, satisfait par le nombre de forages productifs, se déplaça plus au Sud, dans la région de Narrogin. Les fermiers désiraient irriguer leur terre juste après avoir semé leur blé sur des centaines d’hectares.

Les dykes de diorite étant ici plus rares, la prospection électrique fut axée sur les dépressions séparant les collines granitiques. En ces points bas, l’arène sableuse provenant de l’altération du granite peut atteindre une vingtaine de mètres d’épaisseur dont le tiers inférieur est le plus souvent aquifère.

Le toit du granite sain, imperméable, se trouvant à une profondeur réduite, de l’ordre de 25 m-30 m, il fut possible au foreur de réaliser trois forages par jour. Le taux de succès s’équilibra autour de 75% avec un débit  moyen de 2 m3/h.

A midi, la satisfaction des fermiers vis-à-vis des équipes géophysique et de forage s’exprima souvent par le don de crêpes, de lait et de gâteaux au miel, consommés sur le terrain.

 

Pendant la dernière semaine de travail, le foreur prétendit qu’un forage ayant atteint le granite sain à une trentaine de mètres et de débit 2 m3/h devait être poursuivi jusqu’à 50 m car le granite avait toute chance d’être encore fracturé ce qui ferait passer le débit au-dessus de 3 m3/h. Mais la dizaine de forages ainsi réalisés démentit cette assertion car un seul ouvrage vit son débit augmenter de 300 litres par heure.

 

A la fin du deuxième mois de prospection, le Directeur de la Compagnie de forage convoqua le géophysicien et lui dit : « je suis particulièrement satisfait de votre travail car 95 forages sur les 130 réalisés sont productifs. Ce résultat a considérablement accru la confiance des fermiers et de facto mon carnet de commande. Cependant, je n’ai pas l’intention de continuer avec vous. »

Surpris, le géophysicien répondit : « mais pourquoi, puisque vous avez accru vos bénéfices ? »

« C’est exact, de l’ordre de 15% et c’est à vous que je le dois », articula le Directeur qui ajouta : « le problème vient des foreurs. Avant votre arrivée, un seul forage était exécuté par jour, de profondeur moyenne 90 m dont plus de la moitié du métrage en roche dure. Nous trouvions moins d’eau qu’aujourd’hui mais cela était en partie compensé par le bonus roche dure, devenu systématique. De plus, une fois la machine installée, le foreur savait qu’il ne bougerait pas et qu’il pouvait donc organiser sa journée en incluant des pauses café et lunch. Aujourd’hui, l’avancement de l’outil en terrain fracturé ou aéré est rapide et la profondeur des ouvrages, inférieure à 40 m, ne me laisse pratiquement pas de bonus. »

Choqué par cette analyse, le géophysicien répliqua : «  Mais l’eau ! Avez-vous pensé aux fermiers, plus rapidement satisfaits, avec une eau plus abondante et moins chère, qui vous rapporte davantage ? » 

« Certes, j’en suis conscient », articula le Directeur. «  Mais il me faut tenir compte de la santé du foreur, stressé par le rythme des opérations de forage puisque avec son équipe, obligé de déplacer et réinstaller sa machine, une à deux fois par jour, il doit se contenter d’un sandwich, avalé à la hâte. Un mécanicien a menacé même de démissionner si le rythme actuel de forage se maintenait. »

« En quelque sorte, votre objectif prioritaire est le bien être de vos foreurs et l’argent que vous pouvez tirer au détriment de l’éleveur » souligna le géophysicien. « En sachant pertinemment qu’au-delà de 50 m de profondeur, vous forez dans du terrain compact et sain, avez-vous conscience que vous volez l’argent des fermiers ?

Esquissant un sourire, le Directeur répondit doctement « Vous savez, les fermiers d’ici sont fortunés et prêts à payer davantage pour obtenir l’eau qui leur fait défaut actuellement. Ils répercuteront sans doute ce coût sur la vente de leurs bêtes ou du grain. Ce sont des hommes d’affaire, comme moi, pas des mécènes ! » 

Tout était dit. Le géophysicien, écoeuré, se retira.

 

1 Stop, je n’ai plus d’argent !

 

 



 

 

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Published by Hoursentut - dans géologie
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