Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 21:52

Chapitre 4

 

Le 8, le réveil est à 4 heures. Attendant les ordres, nous avons la guigne de constater que nous faisons partie aujourd’hui de l’escorte du Général Moinier. C’est simplement notre tour et nous acceptons cette charge sans rechigner.

 

Les feux ennemis s’allument et nous avons compris que la bataille ne saurait  tarder. Déjà, l’avant-garde est bien engagée et laisse plusieurs blessés, derrière. Ils appartiennent au 3ème Goum ; le lieutenant Simon est passé devant avec ses intrépides goumiers et va déblayer la route, baïonnette au canon. Les balles passent en sifflant et en ronronnant au-dessus de nos têtes. Outre l’obstacle humain, un autre obstacle naturel se présente : le ravin de l’oued Ouislam,  structure profonde aux flancs rocheux presque verticaux et aux eaux torrentueuses. L’artillerie tire sans cesse pour tenir l’ennemi à distance mais le combat s’intensifie.

La position qui domine le ravin est enlevée et le 5ème Goum à pied, engagé dans les jardins, est obligé de se dégager à la baïonnette, ayant épuisé ses munitions. On entend sonner la charge, c’est le 3ème Goum à pied qui, étant descendu dans le ravin, a pris pied sur l’autre bord et grimpe sur la crête à la baïonnette. En attendant du renfort, il est obligé de contenir un fort parti de dissidents qui résiste âprement, utilisant les inégalités du terrain. Les batteries de montagne suivent de près et prennent position derrière les goumiers.

Une batterie de 65m/m passe le ravin et la mitraille crache de plus belle. Le peloton d’artillerie de 75 m/m a à déplorer un accident malheureux qui nous attriste tous : en descendant les lourdes pièces dans le fond du ravin, un sous officier glisse et tombe sous la roue d’une pièce qui le coupe en deux. Toute la colonne est passée et le combat continue. Les Marocains se cachent dans les champs de céréales et nous harcèlent.

 

Nous arrivons devant les jardins d’oliviers que nous arrosons d’obus ce qui provoque la fuite des ennemis, écoeurés. Nous approchons de la ville qui ne cherche pas à résister.

On dirait que tout est mort dans la grande cité. Nous obliquons à gauche pour nous fixer au sud des remparts, face à El Hajeb.

Les portes monumentales sont fermées et plus loin, sur les bastions, nous apercevons des curieux auxquels nous demandons les clefs. On nous répond qu’il n’y en a pas. Nous allons rendre compte puis un détachement du génie place quelques charges de poudre et fait sauter la porte. Au-dessus de cette porte du nom de Bal El Kesdir, se trouve un joli petit canon en bronze, témoin muet de notre entrée dans Meknès.

 

Une heure après, le prétendant Moulay el Zin, frère du sultan et responsable de la rébellion menée contre nous, entouré de tout son makhzen, vient se mettre à la disposition du Général Moinier.

Inquiet sur son sort, il est peu fier mais nous lui faisons bon accueil en le faisant camper avec nous,  sous la garde des tirailleurs sénégalais.

 

Pour nous reposer, nous restons les 9 et 10 juin à Meknès où un bataillon et demi doit y tenir garnison. On doit organiser divers services y compris l’installation d’un hôpital. Je vais visiter la ville avec mon camarade Serpinet, caporal de tirailleurs. De nombreuses constructions antiques et imposantes nous impressionnent et en particulier les murs des remparts, formant trois enceintes distinctes, en pisé de couleur ocre, et de 6 à 8 mètres de haut, sur lesquels on peut faire défiler des batteries d’artillerie attelées, des canons de 75 m/m par exemple. Des portes monumentales sculptées à l’orientale, la porte Bab Mansour El Aleuj en particulier, témoignent de l’intelligence et de l’habileté des ouvriers marocains. Le tout, vu à vol d’oiseau, offre un spectacle grandiose et original. Nous croyons être revenus au temps de la féodalité, les mœurs du pays étant les mêmes qu’au temps des seigneurs.

 

Après avoir vu un tas de curiosités incluant la visite du Mellah où nous avons  bu du vin cacher très alcoolisé qui nous a mis un peu en gaîté et la mosquée Berdaine ornementée de céramiques vertes, nous prenons le chemin de retour en passant par un nouvel itinéraire. On aperçoit au niveau des créneaux des remparts de vieux canons en bronze ayant probablement servi sous le temps de notre grand Napoléon.

Des arbres fruitiers de belle taille, cultivés dans d’immenses jardins, nous protègent encore du soleil ardent à cette heure et le parfum de fruits nous engage à en goûter quelques uns dont des nèfles. Retrouvant le camp à la même place, cette fois, nous faisons un bon dîner, d’une poule au pot, accompagnée de vin dont on avait perdu le goût depuis notre départ de Settat. 

Le 11 juin au matin, nous levons le camp et nous voilà en route, contournant les remparts en direction de Sidi Moulay Idriss, derrière la montagne des Béni Ahmar, le Zerhoun. Le pays est richement cultivé, l’eau y coule en abondance ; les flancs de la montagne sont couverts d’oliviers verdoyants. La route offre quelques passages difficiles pour l’artillerie attelée dont les pièces et caissons se retrouvent parfois sens dessus dessous ; c’est un travail pénible aussi bien pour les artilleurs que pour les chevaux et c’est une rude épreuve pour le matériel dont nous apprécions la solidité exceptionnelle.

Beaucoup de chameaux, ne supportant pas les efforts demandés tombent en gravissant les pentes abruptes et ne se relèvent plus. Nous apercevons au loin la ville sainte bâtie au sommet et sur les flancs d’une colline. Le coup d’œil est magnifique et unique. Les notables viennent à notre rencontre et demandent l’aman, la soumission et la paix. Les récoltes sont mûres et ils désirent les conserver car très conscients de la misère probable si les hostilités continuent. D’autre part, nous sommes obligés de les protéger contre les pillards berbères toujours à l’affût.

 

Le 12, nous avons une journée de repos à Sidi Moulay Idriss. Une colonne de renfort comprenant un Goum algérien nous rejoint. Les goumiers d’Algérie sont de fameux cavaliers montant des chevaux aussi secs que des chèvres. Ils ne ménagent pas leurs montures et savent découvrir et attirer l’ennemi dans leurs filets.

 

Le 13 juin, nous rejoignons le chemin de Fès en franchissant les hauteurs de Zegotta. Nous sommes de flanc garde à droite et franchissons à pied d’immenses et merveilleuses ruines romaines, vestiges d’une ville importante, Volubilis.

Un arc de triomphe domine tout ce dédale de murs et de pierres, riches en mosaïques. Des pierres et blocs énormes, parfaitement taillés se superposent sans qu’il y ait la moindre apparence de mortier pour les sceller. On imagine sans peine la somme d’efforts accomplis pour construire de tels monuments.

 

Nous nous trouvons au sommet de monts dominant toute la contrée. Les difficultés de terrain nous obligent souvent à mette pied à terre. La colonne est également retardée dans sa progression par une chaleur intense. Les habitants, en apparence soumis, moissonnent de superbes récoltes. Nous arrivons au camp Petitjean que notre captif Moulay el Zin, surpris, n’avait pas vu s’édifier, si près de chez lui.

Ce gros personnage n’a rien de terrible sur son grand cheval gris, harnaché de rose. Il n’est pas gai à la pensée de rencontrer bientôt son frère Moulay Hafid.

 

Le 14 juin, nous nous mettons en route à deux heures du soir, escortant un important convoi. A ce convoi appartiennent de nombreux volontaires kabyles de tous les âges, volontaires pour la durée des opérations.

Naturellement, ce n’est pas le dessus du panier et les cadres du train ont parfois des difficultés à en tirer de la bonne besogne. Nous sommes en vue de Fès et bientôt au pied des remparts.

La région est calme et le ravitaillement par convoi s’opère régulièrement. Accompagnant les convois, viennent des commerçants européens bien approvisionnés en marchandises, surtout en alimentation. Cela va bien améliorer notre ordinaire, si maigre et si peu varié depuis le 23 avril.

 

Notre popote qui se monte un peu en matériel est composée de 4 français : le caporal Vergnes de la Légion, le caporal Serpinet des tirailleurs, le brigadier Régnier des Chasseurs d’Afrique et  moi-même.

 

Notre cuisinier est le plus petit du Goum et nous l’avons baptisé le Japonais en raison de ses yeux en amande comme ceux de la race jaune. Il n’est pas exempt de garde et est vaillant mais la propreté n’est pas son fort. Nous le conseillons au mieux et ses talents culinaires se développent si bien que nous avons la consolation de pouvoir affirmer que nous mangeons maintenant très convenablement. Nous avons tous les quatre un tempérament qui ne s’assombrit jamais.

 

Du 15 au 22 juin, nous employons notre temps à parcourir les chemins entre le camp et la ville de Fès que nous visitons en nous distrayant autant que possible. La fontaine Nejjarine et la mosquée Karaouiyine représentent un réel trésor artistique..

Les malades affectés par la dysenterie, le paludisme ou le typhus sont de plus en plus nombreux et l’installation d’un hôpital est très urgente. Il faut estimer les invalides à un quart de l’effectif dans les troupes françaises alors qu’il est nul parmi les soldats indigènes.

Notre départ est annoncé mais sans autre précision sur la destination.

 

Le 22 juin, nous partons de très bonne heure afin d’éviter une marche trop pénible sous le soleil d’été. Nous nous dirigeons vers Meknès, accompagnés d’une colonne de Chérifiens dont la marche est des plus désordonnée. De plus, ces soldats de pacotille nous méprisent parce que nous sommes disciplinés mais les goumiers savent en arabe leur donner la réplique comme il convient.

 

Une bonne nouvelle nous parvient à notre arrivée à Meknès dont la plaine s’épanouit largement en direction de l’Ouest : le général Moinier est nommé général de division. Après avoir prononcé un brillant éloge des troupes qu’il a eu l’honneur de commander, le général offre un quart de vin aux français et un quart de café aux musulmans.

 

Le 26, nous allons à Kasbah el Hajeb, reformer une garnison qui sera tenue par la fameuse mehalla qui nous accompagne. Les étapes sont courtes en raison de la grosse chaleur qui accable surtout les fantassins. En sellant son cheval rétif, le brigadier Régnier se démonte une épaule et en est quitte pour rester à Meknès ce qui le chagrine fortement.

De loin, nous apercevons la kasbah el Hajeb au sommet des rochers. Nous sommes au pied de la montagne et de ses flancs abrupts dégringolent un grand nombre de cascades. Le coup d’œil est vraiment réjouissant. La vue nous est obstruée vers le Sud tandis qu’au Nord, nous dominons l’immense plaine des Béni M’tir.

 

Nous rejoignons Meknès le 29 juin, en une seule étape. Un violent orage nous surprend en cours de route et la foudre tombe sur le bataillon colonial touchant plusieurs marsouins qui sont sérieusement choqués. Nous nous reposons quelques jours à Meknès avant d’aller rendre visite aux Zemmour, pas encore soumis.

 

Le départ pour aller faire connaissance avec ces guerriers réputés a lieu le 2 juillet. Nous traversons le pays Gueroun en pleine moisson ; ce pays est fertile et la récolte prometteuse. Nous arrivons dans une immense cuvette entourée de montagnes zemmour.

L’eau y est rare et nous n’avons à notre disposition que le faible débit d’une source, l’Aïn el Orma. La chaleur est accablante. La fièvre typhoïde fait des ravages dans la colonne. Le 8 juillet, nous progressons en pays montagneux. On nous recommande beaucoup d’attention sur notre gauche car les Zemmour doivent nous attendre pour nous opposer une vive résistance.

 

Bien que montagneuse, la terre est toujours aussi fertile. Nous apercevons les éclaireurs ennemis sur les crêtes mais ils disparaissent bien vite tandis que nous progressons en terrain difficile, rocailleux au possible et couvert d’énormes buissons.

 

Pas très rassurant, ce secteur ! Lorsque nous atteignons les dernières crêtes dominant la vallée de l’oued Beth, je n’y comprends rien : ces terribles baroudeurs déguerpissent avant même que nous ayons le temps de leur causer tant soit peu. Mais plus loin, les collines et mamelons sont à nouveau bien garnis d’ennemis. Redescendus dans la vallée, au moment où le peloton se prépare à franchir un petit oued à fond vaseux et aux parois verticales, nous sommes alors attaqués à bout portant par un important groupe de cavaliers qui étaient camouflés. Il nous est impossible de tenter le passage de l’oued et nous nous replions sous une grêle de balles. L’infanterie et l’artillerie rentrent aussitôt en action et dégagent le terrain aux abords du ravin.

 

Le Goum algérien se porte au galop pour occuper un mamelon proche mais est délogé par les Marocains entre les mains desquels reste un tué.

Le colonel Gouraud donne l’ordre de mettre le feu aux meules de blé et nous allumons une série d’incendies sans cérémonie. Mais le feu se communique rapidement à toute la vallée et ce n’est bientôt plus qu’un immense brasier dans lequel nous manoeuvrons pour ne pas rôtir.

Nous franchissons des barrages de feu au galop. La terre brûle nos pieds et ceux des chevaux. La chaleur combinée du sol brûlant et du soleil est insupportable et il n’y a pas une goutte d’eau à portée pour humecter nos lèvres. Nous baroudons quand même jusqu’à 4 heures du soir puis rentrons les derniers pour établir le camp, le visage noirci par les cendres et la poussière, heureux de trouver un peu d’eau boueuse comme premières gorgées apaisantes. Je pense que ces vaillants zemmour vont enfin se décider à entrer en contact pacifique avec nous après une journée qui leur a coûté cher.

 

Nous restons le 4 juillet à Souk el Arba des Zemmour où se trouve situé notre camp. L’oued Beth nous offre son eau rafraîchissante pour nous baigner et retrouver une apparence civilisée. Nous avons encore repos le 5 mais le lendemain, nous partons en tournée de police à travers la tribu zemmour. Le départ du camp est rendu pénible par l’ascension de pentes très raides. Les chameaux qui tombent chargés ne se relèvent plus et les artilleurs de 75 m/m rencontrent des difficultés inouïes pour faire gravir la montagne à l’ensemble des pièces.

 

Enfin, nous voilà parvenus sur le plateau. Des groupes de cavaliers nous observent sur notre gauche et progressent parallèlement à nous. Ces groupes nous paraissent animés de sentiments douteux à notre égard et nous redoublons de vigilance.

Toutefois aucun coup de feu n’est tiré et leur comportement nous parait étrange : nous tendent-ils un piège ? C’est possible. Je ne me sens pas très vif aujourd’hui car j’ai un abcès dentaire qui provoque douleur et fièvre. Les Marocains s’approchent de nous de plus en plus et lorsque nous arrivons dans une zone de marais qui nous permet d’abreuver nos chevaux, les cavaliers zemmour, sans rien dire, se mélangent à nous, près de l’abreuvoir.

Ils inspectent en tous sens la façon dont nous sommes équipés et armés. Veulent-ils se soumettre ? Enigme ! Ils nous accompagnent pendant un bon kilomètre puis se dispersent ; traversant au galop nos rangs de fourrageurs ils se mettent à nous tirer dessus.

De ce petit coup d’audace, nous n’avons à déplorer que 2 blessés parmi les nôtres. Les cavaliers du 6ème Goum ramènent un cheval et un fusil récupéré auprès d’un ennemi. Nous sommes accompagnés maintenant de coups de fusil et ce sont des escarmouches qui ont lieu tout le long du chemin.

En fin de journée, nous arrivons à Souk el Khemis où nous campons. Malade et fatigué, je me couche sans manger.

 

Nous levons le camp, le 07, accompagnés au départ de quelques coups de fusil.

Les récoltes sont restées dans les champs et je crains qu’elles ne soient détruites si les propriétaires ne viennent pas faire leur soumission. Que de gibier dans cette région, perdreaux, lapins et outardes. Partout des figuiers dont les fruits sont à maturité et font notre bonheur, cueillis sur l’arbre même. Nous retrouvons plus loin un paysage mamelonné. Au fond d’une vallée coule un oued bordé de lauriers roses, l’oued Tiflet, si je ne me trompe pas.

Le camp définitif qui va s’installer ici portera ce nom. Nous arrivons au camp et procédons à l’installation de sentinelles. Les Marocains essayent de nous les enlever. Un de nos goumiers, pas assez méfiant a failli y laisser la vie. Interpellé amicalement par un zemmour, le goumier laisse approcher son interlocuteur à quelques mètres. Ce dernier décharge son fusil Winchester sur notre naïf heureusement, sans résultat. Une courte poursuite s’engage et le calme est rétabli.

 

Les groupes hostiles devenant de plus en plus importants, il faut utiliser le canon 65 m/m de montagne pour les disperser.

Un fort détachement de notre colonne va à la rencontre des forces du général Ditte, venant de Rabat. Des fumées montent à l’horizon, ce sont les récoltes des insoumis qui flambent.

 

Parce que les coloniaux ont déclaré forfait, les effectifs de la colonne se composent désormais de troupes indigènes, de la Légion, de l’Artillerie et des Services.

 

Nous reprenons le chemin de Meknès, le 11 juillet.

Le général Moinier se rend à Rabat, terrassé par la fièvre et c’est sur un cacolet qu’il donne ses ordres. Nous comprenons que la fatigue n’épargne personne.

 

Nous séjournons les 13 et 14 juillet à Souk el Arba puis déménageons pour bivouaquer à Aïn el Orma.

Le 15 juillet, nous déambulons en direction de Meknès. J’accompagne le colonel Gouraud. N’ayant pas eu lieu le 14, la revue va être passée le 15, à l’arrivée à Meknès.

Cette revue est ma foi originale. Les troupiers sont en loques. Les légionnaires, manches de bourgerons retroussées au-dessus du coude, décolletés jusqu’aux épaules, suant à grosses gouttes, défilent à belle allure. Ensuite c’est le tour de la compagnie montée (moitié des hommes à pied, moitié à mulets) constituée de gars à qui on peut demander n’importe quoi. Toute la colonne, fantassins, artilleurs, cavaliers, défilent.

 

Nous formons ensuite le camp. Mais cré ! Bon sang ! Où nous a-t-on fourrés ? Dans des chardons de 2 mètres de haut, secs et piquants à l’extrême. Nous les fauchons à coups de sabre. Ils vont quand même nous être utiles pour préparer la popote. L’emplacement choisi est occupé par des quantités de scorpions. Nous sommes près de la ville et des commerçants viennent s’installer aux abords de notre camp.

 

Voilà 10 jours que nous sommes là à nous prélasser, faisant honneur à une bonne cuisine. C’est bien notre tour de connaître le repos et la bonne chère. J’ai la joie de retrouver l’un de mes camarades de jeunesse, maréchal-ferrant au 4ème spahis, le gars Léon Martin. Inutile de vous tracasser pour savoir comment on a fêté cette rencontre et si on a causé du pays, des courses de bécane, des filles etc.

 

La journée du 25 juillet est marquée par une petite histoire assez comique : ayant des chevaux malades dont celui qui n’était pas remis de la balle reçue dans les pieds, le maréchal des logis fait appeler le brigadier algérien et lui dit : « Lemouda, prends deux goumiers et la bourrique, tu vas aller dans le moulin de la ville chercher du son pour les chevaux malades. Du son ! Tu sais ! Quand on a écrasé le blé, il y a la farine et le son. Tu as bien compris ce que je veux ?

Oui marachagi ! ji compri, en arabe le makhala.

Exactement, va et ne perd pas de temps ! »

 

Dans la soirée, nous voyons arriver nos énergumènes et la bourrique, couverte de sang, chargée de deux sacs à distribution d’où suintait un liquide rouge.

Le sous-officier croit rêver devant ce tableau : « Cré nom de dieu ! Qu’est-ce que tu m’apportes là ? Mais marachagi, ti m’as dit d’y porter du san, j’y porté du san de beuf. Espèce de triple buse, je t’avais pourtant bien expliqué et tu m’as dit que tu avais bien compris.

Oui, pour  moi, du son, du san, ci la même soge, kif kif ! »

Le brigadier avait oublié la traduction en arabe et ma foi, du son ou du sang, pour lui, c’était pareil puisqu’il le prononçait ainsi. Nous avons bien ri.

 

Me voilà possesseur d’une paire de godasses flambant neuf. Ce n’est pas pour faire de la fantaisie car il y a deux mois que je n’ai plus de chaussures. Quel bon pernod ne savourent t-on pas maintenant. Les soukiers sont arrivés comme descendus des cieux et ne manquent pas de liquides délicieux.

 

Un cimetière est nécessaire en urgence car les décès par dysenterie et typhoïde se comptent chaque jour au nombre de 5 ou 6.

 

Ah ! Que ces artilleurs sont impressionnants ! Pour aller à l’abreuvoir avec leurs gros chevaux, ils passent en bordure de nos guitounes et soulèvent une poussière très dense et ceci 2 fois par jour. Quel poison ! L’eau n’est pas abondante dans notre secteur et il faut courir 2 kilomètres pour ramener de l’eau potable. Notre cuisinier, aux jambes courtes, trouve son travail un peu fatigant quoique bien nourri et bien payé. Mais il n’est pas exempt de garde et le travail accompli pour nous est considéré par lui comme du supplément.

 

Le 6 août a lieu une prise d’armes pour récompenser quelques actions d’éclat et quelques braves. Il fait toujours une chaleur d’enfer. Quelques unités construisent des gourbis avec des tiges d’aloès et des roseaux.

 

Nous autres, nous ne sommes pas si pressés de construire ou travailler. Le pressentiment d’un départ brusque ne nous engage à rien de suivi. En effet, le commandement a enfin trouvé un emplacement où nous serons en partie protégés des rayons brûlants du soleil.

 

 Nous transportons nos pénates de l’autre côté de la ville, dans un grand bois d’oliviers. Cette fois nous pensons y rester quelques jours. Le lieutenant de Mazerat se fait confectionner un noualla qui sera plus agréable à habiter qu’une tente qu’il faut ouvrir et fermer tout le temps. A notre popote des brigadiers et caporaux, le confort est en progression constante. Le vin et le tafia ne manquent pas. Le caporal Vergnes, vieux légionnaire au caractère un peu aigre et changeant compose les menus. Le caporal Serpinet fait fonction de fourrier, chef de section et distributeur de vivres. Il s’y entend parfaitement et les goumiers sont satisfaits. Notre japonais a repris courage. Il n’a plus le soleil sur le crâne, la journée entière. Il proteste seulement quand on étrangle les coqs car si on ne sacrifie pas ces volatiles, le soir, ils réveillent tout le camp de bonne heure, le matin. Dans ce cas, nous lui tordons le cou mais la religion musulmane interdit de manger de la viande animale non saignée et notre cuisinier ne peut alors y toucher.

 

Réellement, nous sommes gâtés. Voilà maintenant que nous avons tout notre nécessaire et la Croix-Rouge se mêle de nous apporter un supplément de bien être.

Cet organisme est certainement utile. Il a apporté à la colonne beaucoup de bonnes choses mais distribuées à l’inverse des besoins. Il y avait du champagne dans de nombreuses caisses, du savon, des cigarettes et beaucoup d’autres articles. Comme ce n’était pas du domaine du petit troupier de procéder à la distribution, il a fallu qu’il se contente de ce qui lui était offert. Les goumiers comme leur cadre ont été servis en paquets de cigarettes et un minuscule morceau de savon blanc, de quoi laver à peine la chemise qui nous restait. Je crois inutile de relater les réflexions que nous avons faites avec sur notre visage, une moue de désillusion significative !

Cela n’empêche pas de prendre goût à notre séjour, sous les oliviers, si bien que nous craignons de ne pas en user longtemps et justement, nous recevons l’ordre de déguerpir, abandonnant cabane et fourneau.

 Mais cette fois, il semble que c’est pour prendre le chemin de retour vers la Chaouïa. Les goumiers sont transportés de joie. En effet, ils commençaient à être inquiets sur le sort de leurs épouses, plus ou moins fidèles.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Hoursentut - dans Histoire coloniale
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Histoires naturelles
  • : Récits et nouvelles correspondant à des souvenirs de jeunesse et à des missions géologiques et géophysiques en Afrique et iles lointaines.
  • Contact

Recherche

Liens