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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 21:17

Chapitre 3

 

Nous apercevons au loin la ville de Fès ainsi que le camp de la mehalla chérifienne. Après une longue halte où ceux qui ont à manger se restaurent et les autres sommeillent, la colonne se reforme pour faire son entrée triomphale dans la capitale marocaine, accueillie par les dignitaires du Makhzen et par le lieutenant-colonel Mangin.

Les six Goum à cheval sont en tête ce dont nous nous réjouissons. Tous les citadins sont dehors pour voir défiler la colonne française. Les musulmans ne sourient guère tandis que les juifs, vêtus de souquenilles avec leur ceinture de cuir, les souliers éculés, paraissent satisfaits de nous voir ici.

 

La tente du sultan se dresse au centre du camp de nos troupes et on aperçoit les canons de pacotille encore en batterie sur les terrasses du palais du sultan. Les chérifiens, sous le commandement d’un caïd Mia (capitaine) présentent les armes à notre passage. Longeant d’imposantes murailles, nous allons camper au Sud de la ville, à Dar Debibagh, dans le parc et jardins de la résidence d’été du sultan, avec eau courante et ombrage. De là, on aperçoit la ville de Fès et la montagne du Zaïagh qui la domine. Notre arrivée méritait le coup d’œil mais le défilé de la colonne qui a duré 4 heures était autrement impressionnant puisque l’ennemi, rendu prudent, a préféré se retirer plutôt que de combattre.

 

Le 22 mai est consacré à l’aménagement du camp, au fourbissage des armes, au nettoyage des harnachements et à une grande toilette pour nous. On va pouvoir se débarrasser des parasites (poux et tiques) dont aucun combattant de l’époque ne peut nier avoir été infesté.

Depuis notre installation, les visiteurs ne manquent pas : des gens opulents et bien mis, blancs comme neige, se promenant sur de superbes mules. Leur visage est aussi blanc que celui d’un mort sorti de terre.

Privés de pain depuis un mois, les kessera de farine blanche que l’on nous propose sont accueillies comme de la brioche.

 

Mais il nous faut marchander car les prix flambent : la galette vendue la veille 2 sous nous est offerte aujourd’hui à une peseta (16 sous) ! Nous ne l’entendons pas de cette oreille et nous nous évertuons à montrer à ces crapules de commerçants que nous ne sommes pas nés d’hier. La paie journalière d’un cavalier après deux ans de service est de 0,45 franc et l’indemnité  de vivres de 0,75 franc par jour. Une kessera de 16 sous représente donc les deux tiers de notre indemnité. Nous ne mangeons pas encore à notre faim.

 

Les marchands juifs sont par ailleurs très gentils et ne savent pas comment nous exprimer leur reconnaissance car nous les avons délivré de la semi captivité et de la peur, face au pouvoir musulman.

 

La durée de notre séjour à Fès n’est pas fixée et j’ai bien envie d’aller visiter cette grande ville, favorisée par le relief, par les eaux et par la verdure.

Auparavant, j’ai lavé et réparé mes effets et le 23, j’ai l’occasion de me rendre à Fès alors que le soleil se lève majestueusement, illuminant les tuiles vertes du palais du sultan.

La matinée s’éternise et enfin, à treize heures, mon camarade Serpinet m’emmène avec les hommes de corvée car les sorties en ville ne se font qu’en groupes armés. Il fait chaud et nous faisons à pied les 4 kilomètres de route qui séparent le camp de l’entrée de la ville. Auprès de la porte Bab el Mahrouk se trouvent des monceaux de cadavres d’animaux qui dégagent une odeur pestilentielle. Cette véritable infection nous oblige à nous boucher le nez pendant un long moment. Fès n’est pas très belle car il y manque les belles façades qui ornent les habitations françaises et les rues qui n’ont pas plus de trois mètres de large ne voient guère le soleil. Il n’y a pas de trottoir mais cela ne gêne pas les gens aisés puisqu’ils voyagent toujours sur le dos des mules, suivies au pas de course par leurs esclaves. Un grand nombre de magasins bourrés de marchandises bordent les rues dégoûtantes du Souk du Talaa.

 

Il y a toutefois des quartiers très curieux munis d’édifices avec de jolies portes sculptées qui atteignent 6 à 7 mètres de hauteur, bardées de fer et plantées de clous, gros comme des œufs avec heurtoirs et  verrous monstrueux. L’éclairage y est fourni par de belles lanternes ajourées, fabriquées par les ferronniers de la Medina.

Le palais du sultan est très beau extérieurement. Les tours sont ornées de jolis dessins sculptés aux couleurs  vives, les plus diverses, mais nous n’avons pas le privilège de pénétrer dans le Mechouar.

Nous voilà dans le quartier des métiers où le tissage et la broderie se font à la main. On y aperçoit des enfants de cinq à six ans qui sont déjà des ouvriers confirmés.

 

Nous allons dans le quartier juif, le Mellah, quartier très populeux où nous achetons du pain quatre sous la boule et deux francs, le kilogramme de pommes de terre. Mellah signifie le saloir car les Juifs ont eu le privilège de saler pour les conserver, les têtes des rebelles qu’on exposait sur les remparts (il y a quelques siècles).

 

Il existe une école juive intitulée « alliance israélite ».

Prenant contact avec les habitants dont certains sont très accueillants, il nous faut déguster des friandises accompagnées de vin cacher et de mahia (alcool de figue). En faisant résonner quelques écus sur la mosaïque, nous devenons, selon la constitution de la famille, beau-frère ou gendre.

 

Le quartier « Sidi Moulay Idriss » est un secteur très religieux et il faut y pénétrer les pieds nus. Nous visitons le Fès Bali, Fès ancien, puis passons à côté de la medersa de Ras Cherratine, école coranique très ancienne et richement décorée avant de remonter vers le Fès Djedid, la ville nouvelle.

Le chemin du retour est long et fatigant avec, toujours présente, cette odeur nauséabonde à laquelle nous ne sommes pas habitués.

 

A peine arrivé au camp, nous apprenons que la colonne de renfort du colonel Gouraud a été attaquée dans le défilé des Beni Ahmar et qu’il faut aller d’urgence à son secours car c’est elle qui nous apporte un important ravitaillement. Cette colonne a été plusieurs fois accrochée le long de la route et de sérieux combats ont eu lieu à Kenitra le 19, chez les Beni  Hassen où le capitaine Petitjean a été tué, puis le 22 et le 25, face aux Beni Ahmar et Beni M’Tir. Ce dernier engagement a été très meurtrier pour les Marocains car le feu violent des canons, l’arrosage des mitrailleuses a stoppé nombre d’assaillants audacieux voire inconscients. Après le bombardement des maisons de Nzala, les Marocains abandonnèrent la lutte et s’enfuirent.

La colonne arrive enfin avec son convoi entier mais les cacolets et les ambulances sont remplis de morts et de blessés.

 

Nous restons au camp du 25 au 27 mai. Le 28, une mauvaise nouvelle nous arrive. Il faut aller dégager les abords de Sefrou, lieu de rencontre de plusieurs contingents hostiles, à 30 kilomètres au Sud-est de Fès.

Le peloton est flanc garde à gauche. En allant transmettre des ordres aux patrouilles dans un terrain très accidenté, mon cheval se foule un genou en franchissant un large fossé ce qui m’oblige à marcher à pied pendant 25 kilomètrespour rallier le peloton. Kif oualou ! Les fantassins se réjouissent de voir un cavalier démonté et le quolibet fuse. Cela ne me touche guère car nous autres cavaliers, allons à pied aussi bien que les fantassins, la légèreté et l’élégance en plus.

 

Après avoir lancé quelques obus sur le village de Bahlil, nous nous replions  sur le bivouac de Dar Debibagh, à Fès. De petits contingents des Aït Youssi nous harcèlent à l’arrière et nous tuent un homme.

 

En arrivant au camp, nous apprenons notre départ pour le lendemain, dans la direction du col de Zegotta. Nous partons donc le 29 mai pour aller chercher un convoi de 2000 chameaux. Nous campons le soir en face du village des Béni Ahmar auxquels nous devons rendre visite le lendemain.

 

Le 30, nous voilà partis dans la montagne du Zerhoun, marchant flanc garde de droite, sur des sentiers de chèvres. Les pentes sont raides et nous sommes obligés de mettre pied à terre et de descendre les ravins en glissant sur le derrière ainsi que nos chevaux lesquels ne se soucient guère d’une pareille expédition. Un cheval tombe d’une dizaine de mètres mais il ne se fait aucun mal sérieux. Par contre un autre reste dans le fond du ravin, incapable de remonter. Nous arrivons enfin et non sans peine, au premier village.

Les autorités du village viennent faire leur soumission au Hakem et sacrifie au rite de la targuiba : le taureau a le jarret coupé avant d’être égorgé.

Nous redescendons ensuite de ce repaire aussi difficilement que nous y étions montés. Etait-ce fini ? Non. Notre commandant nous confie à présent la garde du flanc gauche et nous continuons à marcher en remontant vers le sommet de la montagne sacrée. Nos chevaux grimpent comme des chèvres. Lieu de naissance du premier roi du Maroc, Idriss 1er, le massif du Zerhoun est également célèbre par la cité de Volubilis, remarquable par la densité de vestiges romains

 

Il nous semble que nous nous dirigeons vers un gros village, sorte de nid d’aigle imposant, au milieu des rochers. Les chevaux, très courageux, nous aident à grimper, accrochés à leurs longues queues.

Aucun notable de ce village ne semble venir au devant de nous. Flairant une embuscade, nous montons encore en contournant le village pour le surplomber au niveau d’un grand rocher, distant d’environ 100 mètres. Nous allons apprécier alors l’efficacité de notre artillerie.

En effet, une batterie de 65 m/m de montagne se place à 300 mètres des maisons et tout en observant les habitants qui  se dérobent, le bombardement du village commence. La mosquée, touchée de plein fouet, est prête à s’écrouler, la maison du caïd sert de cible royale et les derniers fuyards restent sous les murs, foudroyés par nos obus.

 

En même temps, nos goumiers installés sur les hauteurs de la montagne ramènent un troupeau de 700 à 800 têtes de moutons et une cinquantaine de bœufs.

Le bombardement terminé, nous laissons la garde de nos troupeaux à l’infanterie puis allons piller le village. Les goumiers à pied ont déjà escaladé les murs et des craquements de portes se font entendre de tous les côtés.

 

Nous laissons nos chevaux dans une cour du village puis entrons dans les maisons sabre à la main. Il n’y a plus personne mais nos hommes s’y connaissent en pillage. Des chambres pleines de farine, des réserves d’huile, de beurre, tout cela est répandu au sol, à l’intérieur des logements ; les coffres et les portes sont défoncés avec fracas. Une fois  la fouille terminée, nous allumons le feu dans les matelas de soie et de velours. Après l’intérieur, nous allons examiner les abords extérieurs où nous découvrons douze étalons dans une cour fermée puis des bourricots qui vont nous servir à remporter notre butin : plateaux de cuivre, pots de beurre, pains de sucre, volailles, machines à coudre, cages à tourterelles. J’ai trouvé aussi plusieurs paquets de cartouches, modèles 74, prises chez le caïd ainsi que sa correspondance que j’ai brûlée.

Nous saccageons et brisons tout ce qui ne peut être emporté avec une ardeur folle.

 

Le colonel Gouraud est satisfait de notre travail car il désirait châtier les auteurs des accrochages du 19 mai et de l’attaque en traître, meurtrière, du 25 mai. Après cela, nous descendons vers la plaine, à l’ombre des oliviers, pour aller camper au col de Zegotta.

Pendant ce temps, s’effectue l’échange des convois entre les colonels Brulard et Comte, ce dernier nous apportant le ravitaillement. Bon repas le soir, rien ne manque et nous nous gavons littéralement en prévision du prochain ramadan car si l’intendance a récupéré l’essentiel de la razzia, nous avons pu cacher quelques sucreries et volailles.

Le lendemain, pendant que ceux qui avaient travaillé la veille se reposent au camp, les autres s’en sont allés bombarder un autre village de montagne qui ne voulait pas se soumettre. Les goumiers ont fait encore une bonne razzia. Après cette démonstration de force les habitants du Zerhoun vont venir se rendre et demander l’aman.

 

Le premier juin, le convoi arrive et nous allons camper à une douzaine de kilomètres de là pour abréger l’étape du lendemain. Avec les renforts du convoi Comte, nous devons en même temps établir un poste à cet endroit qui portera le nom de Fort Petitjean en mémoire du capitaine de tirailleurs tué le 19 mai, à 2  Kilomètres de Kenitra, lors d’une attaque des Beni Hassen.

 

Nous partons le 2 juin pour Fès et le réveil est sonné à 2 heures du matin. La colonne s’ébranle tout doucement et nous nous rendons à la pointe de l’avant-garde.

Après avoir traversé le pont Mikkes, nous apercevons quelques éclaireurs ennemis qui s’approchent et font feu sur nous puis, comme notre petit groupe de cavaliers ne parait pas constituer pour eux un objectif prioritaire, ils se faufilent dans les ravins et attaquent la colonne sur son flanc droit, mettant à profit les plis du terrain. Le passage du convoi est rendu très pénible car il nous faut tenir l’engagement pendant six heures pour sortir du défilé. Le combat devient violent et les corps à corps fréquents Un légionnaire est blessé à l’épaule d’un coup de pierre. Notre médecin major, le toubib Auvert, est atteint d’une balle en soignant un blessé sur la ligne de feu et meurt aussitôt. Chacun est très peiné de cet accident car le major était très estimé par toute la troupe. Je me dis que c’est d’ailleurs presque toujours les meilleurs qui tombent les premiers.

  

Dégagés, nous revenons dans la plaine et installons le camp à Ras el Ma (la tête de l’eau), pour la nuit. De cette journée pénible, nous garderons toujours un souvenir très vivace.

 

Ce ne sont plus ici les repas plantureux préparés à partir de la razzia menée chez les Béni Ahmar mais un repas fait d’un peu de biscuit cuit dans l’eau, aliment unique pour une journée, commencée à 2 heures du matin et s’achevant à la nuit tombée.

Nous sommes en vue de Fès et le matin nous ne partons pas de bonne heure car il est onze heures quand nous arrivons au camp de  Dar Debibagh. L’après midi, on nous parle déjà de repartir, mais de quel côté, nous n’en savons rien, probablement en direction de Meknès car les Aït Youssi y ont proclamé un nouveau Sultan, Moulay Zin, demi-frère de Moulay Hafid. Celui-ci est inquiet pour son autorité chancelante.

Nous pensons au Mellah, c’est de nôtre âge mais on est aussi soldat et désirons voir du pays ! Zid el Goudem !

 

La diarrhée et la fièvre typhoïde commencent à éclaircir les rangs des soldats français mais les goumiers et troupes indigènes ainsi que leur encadrement tiennent bon.

 

Nous restons le 4 à Fès et les évènements de cette journée me semblent étranges car les abords du camp sont envahis de Marocains au comportement suspect ce qui me fait prévoir une attaque prochaine.

En effet, dès l’après midi,  des éléments clefs de la mehalla  chérifienne se font enlever ; des douars fidèles installés sous notre protection, distants d’environ trois kilomètres, sont brûlés et pillés. Voilà Fès à nouveau menacé. Les harkas se sont reformées à proximité et il faut envisager d’être attaqué, la nuit prochaine. Des ordres nous parviennent, nous demandant d’aller sur Meknès, dès le lendemain matin. Le réveil est à une heure et demie.

 

Mais au moment où les feux s’allument pour faire le café, une fusillade très vive et continue éclate aux abords du camp. Les balles passent un peu haut mais quelques unes portent bien quand même. La riposte est immédiate et les feux sont éteints aussitôt. Canons et mitrailleuses convenablement placés interdisent l’invasion de nos quartiers. Nous passons les musettes d’orge sur la tête de nos chevaux puis plions bagages dans l’obscurité. L’attaque se prolonge et la confusion règne.

Le cheval du maréchal des logis se détache et vient flairer le mien que j’étais en train de brider. A ce moment, une balle siffle et me passe entre la tête et la selle de l’animal puis s’en va traverser la tête du cheval du maréchal des logis.

 

Je suis couvert de sang ainsi que mon cheval. Les dissidents s’acharnent contre une compagnie coloniale qu’ils croyaient formée de Sénégalais.

 

Ils paient cher leur audace, les coloniaux n’étant pas des gens qu’on intimide aisément ; leurs feux de salve font de nombreux morts. Vers quatre heures, nous sommes moujoud et tous les Goums à cheval, sabre à la main, parcourent les environs du camp pour protéger le départ de la colonne, sans rencontrer de résistance. Ceux d’en face se sont retirés mais ne s’estiment pas vaincus.

 

En effet, au loin de grands feux attirent le regard : tous les douars abandonnés brûlent et nos ennemis font appel à tous les volontaires. Encore une journée difficile qui a l’air de se préparer. Nous retrouvons dix sept cadavres marocains autour du camp. Nous avons eu un mort et deux blessés de notre côté.

 

Prenant la route  en direction de l’ennemi, nous sommes encore d’avant-garde et cet honneur nous échoit souvent. Pour éviter les mauvaises surprises au combat, nous vérifions notre paquetage, les arrimages et la sangle. Dès sept heures, de grands rassemblements de Marocains apparaissent sur les mamelons, à environ  deux kilomètres du camp.

Cette fois-ci les ennemis sont nombreux et nous tombons nez à nez avec les éclaireurs marocains qui incendient les douars.

Le lieutenant Mordacq, commandant la cavalerie des Goums envoie un compte rendu de la situation au colonel Gouraud mais  celui-ci est encore loin en arrière. Pendant ce temps, les ennemis nous aperçoivent et se déploient en venant sur nous, en partie cachés par des blés, hauts. L’ennemi est maintenant à portée de tir et le combat promet d’être sérieux car l’effectif marocain est supérieur au nôtre. Trois Goums à cheval soutiennent le premier choc pendant que la colonne prend ses meilleures dispositions.

 

Après avoir défendu notre flanc pendant un moment, nous autres sommes cernés sur trois côtés et les ordres ne nous parviennent plus. Nous combattons à pied et par échelons et commençons à tirer à 100 mètres. Mais un cavalier avec une seule carabine sans baïonnette, c’est kif oualou (rien) et nous pensons au cheval laissé derrière. Quel souci ! La position est critique ; après un bon baroud, nous remontons précipitamment à cheval. Serrés de près par les Marocains qui chargent à une cinquantaine de mètres, nous mettons sabre à la main et faisons face.

 

Nous avons un tué, touché d’une balle aux reins et 4 blessés, en moins de cinq minutes. Nous passons au galop par-dessus le 4ème goum à pied, couché dans les blés, qui reçoit les Marocains à bout portant. L’ordre de nous replier arrive et c’est heureux car il s’en fallait de quelques minutes avant que l’ennemi ne nous attrape par la peau des fesses !

Le mouvement à cheval a été exécuté avec une rapidité surprenante. Les hommes sont choqués et les chevaux fous. Un journaliste marocain, Georges Mercier, fondateur de la « Vigie Marocaine », armé d’une carabine de guerre, a même fait le coup de feu à nos côtés avec un cran digne d’éloges.

 

Les quatre batteries d’artillerie ne cessent de tirer tandis que nos camarades du Goum à pied marchent en tête et prennent tous les mamelons à la baïonnette. Le caporal Serpinet, chef de section, se distingue en enlevant une crête à la baïonnette. Le front du combat, en forme de fer à cheval, s’étend sur environ huit kilomètres.

 

Le cheval de notre commandant, Henri Simon, vient d’être tué sur la ligne de feu.

Le combat se continue avec acharnement jusqu’à quatre heures du soir. La ville de Bahlil est bombardée puis pillée. Il ne parait rester pas la moindre âme qui vive car les habitants ont fui avant notre arrivée. Cependant un sergent de la légion est tué à bout portant en pénétrant dans la ville. Le génie fait alors sauter plusieurs immeubles à la mélinite. Nous voilà campés à présent et nous rêvons d’un bon dîner.

 

En allant à l’abreuvoir, nous découvrons un joli carré de fèves qui nous remplit de bonheur car avec cela, du biscuit et un morceau de barbaque, nous festinerons. J’ai dû passer deux heures à faire la queue pour obtenir un seau d’eau potable, en marchant plus de trois kilomètres car les camps ont une grande extension et nous ne sommes pas toujours placés au meilleur endroit. La journée nous a coûté une dizaine de tués et vingt cinq blessés dont un tué et douze blessés parmi les Goums. Ces braves goumiers, encore jeunes dans nos rangs ont fait l’admiration de tous les officiers supérieurs de la colonne. On ne s’attendait pas à un aussi bon résultat. Cette journée est l’une des plus significatives et positives pour nous.

 

La nuit du 5 au 6 juin fut très tranquille. Le 6, nous décampons et nous prenons la direction de Meknès mais sommes obligés d’attendre que toute la colonne soit partie car nous formons, cette fois, l’arrière garde, position la plus risquée.

Au départ, quelques dissidents isolés nous adressent quelques coups de fusils distants auxquels nous ne répondons pas.

Le long de la route, nous nous heurtons à un fort campement des Béni M’Tir ; après quelques coups de canon bien ajustés, la smala est à nous mais le campement n’est composé que de femmes et d’enfants que nous laissons aller en liberté. Où sont les hommes ?

Vers 10 heures, nous rencontrons un grand ravin dont les abords sont à protéger pendant le passage de la colonne ce qui prend trois heures de temps. J’admire le travail des artilleurs en charge des pièces de 75 m/m car ils doivent doubler les attelages et se révéler aussi des conducteurs experts.

Nous faisons halte pour camper vers six heures du soir et allumons nos feux pour préparer les repas mais cela attire l’attention de l’ennemi qui allume aussi de grands feux.

 

Le 7, nous sommes d’avant-garde, à notre grande satisfaction, et nous allons flanc garde à gauche. Nous traversons un terrain rocailleux et inculte mais plein de gibier. L’horizon nous parait montagneux. Vers 7 heures, les Marocains allument des feux soit autant de signaux guerriers. Une heure plus tard, nous repoussons de petits groupes ennemis pendant que l’escadron de spahis du capitaine Devanlay, en tête de colonne, nettoie les crêtes de terrain en chargeant au sabre.

 

Mais que de travail pour les artilleurs !  La route est coupée de ravins étroits, au fond desquels coule un oued fangeux. Il faut donc terrasser ; les conducteurs crient, frappent et les pauvres chevaux y mettent toutes leurs forces comme si eux-mêmes sentaient le danger. Le combat ne dure pas longtemps ; une quinzaine d’obus bien dirigés ont fait comprendre à nos adversaires comment il fallait déménager. La chaleur est torride et quelques villages sont incendiés. Un passage difficile nous occupe encore pendant deux heures puis nous reprenons notre chemin vers Meknès.

 

Après avoir traversé une plaine inculte, nous rentrons dans une contrée très riche et très peuplée. Etant resté en arrière, je ne sais pour quel motif, je me détourne de mon chemin comme si quelque chose m’attirait. Je grimpe une pente très raide puis, à mon grand étonnement, je tombe sur un champ de pomme de terre.

Quelle fortune ! Je me débrouille et je gratte la terre avec les mains telles des pioches pour atteindre les tubercules.

Avec l’aide du maréchal des logis, je réussis à en caser une quinzaine de kilos sur mon cheval.

Quel repas de patates nous allons faire ce soir ! Dire que ces tubercules valent deux francs le kilogramme, à Fès. De plus, nous trouvons plus loin des quantités d’oignons et mon cheval  se voit rechargé d’oignons.

Nous montons nos guitounes à huit kilomètres de Meknès, entre deux larges casbahs abandonnées que les sapeurs du génie ont fait sauter.

 

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Published by Hoursentut - dans Histoire coloniale
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