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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 09:19

Chapitre 8

 

Aujourd’hui, je suis détaché auprès du colonel Magnin en compagnie du spahi Ben Mahdi, de l’encadrement du Goum et du goumier Ben Zari. Nous sommes chargés d’assurer la liaison entre le colonel et les diverses unités composant le groupe qui forme l’arrière-garde.

 

Partout dans la montagne, les Marocains crient et appellent à la guerre sainte en invoquant le nom d’Allah. Ils se préparent à nous infliger un nouvel échec, celui-la décisif.

Quelques obus bien placés les obligent à un peu de prudence. Leur nombre va en grossissant et la lutte s’intensifie. Les éléments de tête rencontrent peu de résistance. Notre groupe est fortement pris à partie. En approchant de Ksiba, le combat devient général sur tous les côtés. Le groupe de tête enlève quelques crêtes et arrive sur un petit plateau qui domine l’agglomération de Ksiba. A notre droite, l’ennemi, retranché au sein de crêtes rocheuses boisées, utilise à merveille les abris naturels et ouvre un feu très nourri à courte distance.

 

Nous n’apercevons que le visage des tireurs au moment où ils ajustent leurs coups. La distance entre leur ligne et celle de nos fantassins varie entre 100 et 200 mètres. Plus besoin de se servir de hausse pour ajuster sa cible.

Quant à l’artillerie de montagne, la distance moyenne est de 500 mètres. L’avant-garde est en vue de la Casbah et la colonne se resserre tandis que le convoi est protégé sur notre gauche. Les deux batteries de 65 m/m se rangent sur une ligne à 500 mètres de Ksiba et entreprennent un bombardement en règle. Quatre cent vingt obus ont été tirés en un quart d’heure.

Les coloniaux partent alors à l’assaut de la casbah, à la baïonnette. Les Chleuh se replient sur de nouvelles positions, en montagne, et continuent un combat acharné, à courte distance.

L’artillerie reprend ses tirs pendant quatre heures en changeant d’objectifs, à une distance comprise entre 400 et 600 mètres. Nos fantassins profitent de la nature du terrain qui leur offre de nombreux abris. Leur tir tout comme ceux des artilleurs sont efficaces et entament la résolution des avant-postes marocains. Une nouvelle charge à la baïonnette est exécutée et pendant deux heures, le combat est acharné.

 

L’adversaire reçoit continuellement du renfort et se maintient malgré les pertes.

Comme notre plan ne prévoit pas l’installation d’un poste permanent à Ksiba, il va falloir amorcer un mouvement de décrochage et de repli qui s’avère dangereux. Nous pratiquons par échelons et bonds successifs. Le premier consiste à descendre une falaise raide en bordure du plateau que nous occupons puis à traverser une vallée étroite. Le deuxième élément de repli s’exécute dès que le premier est en mesure de le soutenir par ses feux. La tête de la colonne fait demi-tour avec le convoi.

 

Les Chleuh, enhardis par notre début de retraite, entourent sur trois côtés ceux des nôtres encore en place sur le plateau. Du corps à corps s’engage fréquemment et nous restons les derniers à nous défendre en compagnie du groupe Magnin composé d’un bataillon de la coloniale. Le colonel m’envoie rechercher un passage dans la falaise pour permettre à l’artillerie de campagne de descendre dans la coulée. Elle va prendre position de l’autre côté et protégera ainsi notre retraite.

 

Etant donné le risque de cette mission, il ordonne à son spahi porte fanion de m’accompagner mais - serait-ce la peur comme je le suppose – le cavalier  m’abandonne et je dois accomplir seul ma mission. Je découvre un passage et, retourne sur le plateau où, les canons partis, l’infanterie a fort à faire.

Soudain j’aperçois la compagnie coloniale groupée pour le repli qui a négligé d’assurer ses arrières, grave imprudence et inconscience même.

En effet, à cet instant précis, je vois surgir à quelques dizaines de mètres un groupe important de fantassins Chleuhs, avançant  baïonnette au canon. J’ai juste le temps de crier à l’unité prise à revers « demi-tour ! Vous êtes chargés ! ». Le déploiement est instantané et les assaillants refoulés à la baïonnette. Il n’empêche que ces coloniaux me doivent une fière chandelle.

 

Quelle rude tache  que de protéger la retraite avec des effectifs réduits. Les renforts ennemis affluent toujours. Le combat se déroule à moins de 50 mètres et nos fantassins conservent en permanence leur baïonnette au canon puisque les charges se succèdent. Mon goumier Ben Zari reçoit une balle en pleine tête, tombe de cheval, roule sur 10 mètres et se fige inanimé. Un groupe de coloniaux réussit à grand peine à l’emporter. Les Sénégalais fléchissent ; officiers et sous-officiers frappent à coup de canne et d’épée les éléments prêts à abandonner, sans parvenir à  ramener l’ordre.

 

Le colonel Magnin me dépêche auprès des compagnies de réserve pour qu’elles fassent masse avec nous et mènent la charge. Soulevés par l’exemple de leur chef et par la sonnerie de la charge, nos soldats, dans un bel élan, repoussent une fois encore les assaillants qui laissent à terre beaucoup de morts.

Le répit est cependant bref et la situation très critique car la fusillade redouble.

 

Nos chefs font preuve d’un courage et d’une lucidité extraordinaires. Le colonel m’envoie maintenant à la recherche d’un clairon. A mon appel, un soldat colonial me dit : en voilà un, qu’y a-t-il ? Je le conduis près du colonel qui lui fait sonner le « cessez le feu »  et ensuite «  la retraite ».

 

Les évènements se précipitent et je ne puis, de ce fait, rapporter beaucoup de détails sur la suite des évènements.

Le groupe Magnin se compose maintenant d’un bataillon colonial, commandant Rivet, la Compagnie chérifienne, capitaine Fumet, et quelques soldats isolés.

 

Après le repli du bataillon Rivet, les Chleuh s’acharnent sur la compagnie Fumet. Le colonel Magnin tourne bride au galop pour rejoindre cette compagnie et une nouvelle charge à la baïonnette est effectuée.

Au cours de ces assauts, nous ne perdons ni notre calme ni notre sang-froid, persuadés que notre action facilite le retrait de l’artillerie dans de bonnes conditions.

Pendant deux heures, nous soutenons un combat des plus serrés et à des distances rapprochées, entre 20 et 100 mètres. Les coloniaux et les Marocains de la compagnie Fumet savent utiliser les abris, minimisant nos pertes.

 

Du groupe Magnin, il ne reste plus que quatre cavaliers montés : le colonel, le commandant Rivet, le porte fanion du colonel et moi. Le commandant Rivet dénommé « PanPan » n’est pas descendu de sa jument de la journée. Toujours monté, il a participé à tous les assauts de son bataillon en chantant  panpan sur l’air de la charge.

La soif nous tenaille et, bien que l’eau coule en abondance dans les seguias, nous n’avons pas le temps de nous désaltérer.

 

Dès que l’artillerie a pris position de l’autre côté de la vallée, nous amorçons un repli difficile car effectué le long d’un sentier rocheux, long et à pic. Nous sommes toujours harcelés de près par les Marocains. Nous nous dépêchons pour prendre position dans la coulée, en protection des derniers éléments qui se préparent à descendre.. Dès qu’un échelon est en position de soutien, un autre se replie en vitesse. L’artillerie tire maintenant à la cadence maximum mais n’endigue pas le flot ennemi qui augment sans cesse. Sa mobilité impressionnante et sa connaissance du terrain lui confèrent certes un avantage sérieux.

 

Nous sommes obligés de changer d’itinéraires pour atteindre la plaine du Tadla car le couloir étroit par lequel nous sommes entrés demeure barré par un fort contingent

ennemi. Le nouveau défilé, celui de Foum Taksout, n’est guère meilleur car accidenté, étroit et couvert de fourrés.

Le convoi s’y engage sans trop de difficultés. Au passage, la bonne fortune lui sourit puisqu’il rencontre des chameaux, chargés de boissons diverses, appartenant à un commerçant européen du souk. Les soldats, tenaillés par la soif, dévalisent la cargaison et boivent jusqu’à satiété. La boisson alcoolisée et inattendue a eu le plus heureux effet en stimulant au maximum leur ardeur combative, mise à l’épreuve depuis la matinée.

Cependant, les Chleuh, plus mobiles que nous, ont réussi à nous devancer dans ce nouveau défilé et sont embusqués dans les buissons d’où ils font feu à bout portant sur la colonne très étirée.

 

Notre groupe continue sa marche et est remplacé à l’arrière par celui du colonel Mathieu. Toujours aux ordres du colonel Magnin, je marche à sa suite. Près de moi, un Sénégalais est touché d’une balle dans la cuisse, tirée à bout portant.

Avec l’aide d’un colonial, nous l’emportons pour le hisser sur un cacolet, tout près. Dès les premiers pas du mulet, un autre coup de feu atteint le blessé en pleine tête. Un jet de sang nous éclabousse mais sans lâcher prise, nous parvenons à saisir l’animal sur lequel nous l’attachons fermement.

 

L’ennemi, descendu en surnombre, a pénétré dans nos lignes et certains de nos éléments fléchissent. La panique s’empare de certaines unités qui subissent de ce fait de lourdes pertes. Les troupes noires et indigènes se sauvent de toutes parts et sont massacrées à coups de poignards. Une compagnie de zouaves fléchit et se sauve. C’est honteux pour des soldats européens ! Pas un d’entre eux seulement n’a le courage de crier « En avant ». Ce sont des fantassins isolés de tous les Corps qui  se rassemblent et constituent une section de tireurs.  Encore échauffés par l’alcool, ils forment un barrage à l’avancée des Marocains puis contre attaquent vigoureusement. Les Sénégalais abandonnent une mitrailleuse aux mains des Chleuh.

 

Le capitaine Fumet, de la compagnie chérifienne est assailli par cinq Marocains qui le lardent de coups de couteau. L’un de ces couteaux n’est autre que celui enlevé au boucher de l’intendance, un Sénégalais. A terre, Fumet abat trois de ses agresseurs au révolver puis ayant épuisé ses munitions, ne pouvant mettre fin à ses jours, il tue le quatrième avec le couteau de boucher. Doté d’une force herculéenne, en s’échappant, il brise les reins d’un quatrième sur les rochers. Finalement, le capitaine s’en tire avec la tête lardée de quatre coups de couteau.

 

Nos artilleurs manoeuvrent à une allure record pour se porter en avant et les mises en batterie se multiplient. Ils mitraillent dans la mêlée sans distinction et parviennent à dégager momentanément quelques éléments dans l’impossibilité de se replier. Les servants artilleurs disponibles font usage de leur mousqueton et les corps à corps sont atroces. De nombreux Sénégalais sont capturés avec leurs armes en criant « Camarades » mais les Chleuh ne font pas de quartier et les égorgent.

 

Arrivés enfin sur la crête dominant la plaine, nous poussons un soupir de soulagement non dissimulé car l’ennemi n’osera pas nous poursuivre en terrain découvert, sur le plat. Je marche à pied depuis longtemps car mon cheval étant exténué ne peut plus avancer. Je ne veux pas l’achever et ai le plus grand mal à le faire bouger.

 

Les blessés sont nombreux et chaque animal sain, cheval ou mulet en porte un. Il m’est impossible d’évaluer le nombre de morts, de blessés et de disparus, quelques centaines au total, sans doute. Je me dis que j’ai encore eu de la chance aujourd’hui.

Nous atteignons la plaine à bout de forces et réservons le meilleur accueil à une eau boueuse circulant dans une rigole.

 

Le colonel Magnin m’interpelle : Eh bien ! Petit brigadier ! Tu la trouves bonne cette eau ! Tu as vu comme on s’est bien débrouillé là-haut sur le plateau ! Je le regarde, muet, me contentant de hocher la tête.

 

Il est vrai que la dernière phase du combat, la plus meurtrière, nous a été épargnée car nous avons été relevés à l’arrière garde. Si nos successeurs s’étaient comportés avec autant d’acharnement que nous, les pertes auraient été inférieures. Mais un répit nous était nécessaire après l’effort presque surhumain qui nous avait tous littéralement épuisés.

 

Désigné à la formation du bivouac, ma besogne achevée, je vais rendre compte au colonel Magnin et lui demande s’il a encore besoin de mes services.

Me remerciant chaudement pour ce que j’ai accompli  à ses côtés, au cours de cette pénible journée, je puis disposer. Cherchant en vain à étancher ma soif, tandis que la nuit tombe, je regagne  ma guitoune pour un repos que j’espère entier.

 

Le bilan de la journée est maintenant à peu près établi : cent cinquante tués ou disparus et plus de cent blessés, bilan énorme. Démoralisés, nous avons du mal à nous endormir, malgré notre grande fatigue. Les fantassins ont combattu toute la journée, baïonnette au canon, entre sept et vingt heures.

Les pertes berbères sont estimées à quatre cents tués.

 

Au repos durant la matinée du 11 juin, nous levons le camp et nous acheminons en direction de Tadla, à quatorze heures, en suivant la seguia de Foum Taksout.

La chaleur est suffocante car nous incendions toutes les récoltes des dissidents.

 

Vers 15 heures, un violent orage nous force à l’immobilité. La grêle tombe drue et les grêlons ont la taille d’une olive. Nous les suçons pour nous rafraîchir et la baisse de température qui suit l’orage  facilite notre arrivée à Tadla, peu après seize heures où

nous retrouvons nos places au bivouac.

 

Les obsèques de nos morts ont lieu le 12 juin et se déroulent durant la journée entière. Nous avions trouvé les corps dépecés et mutilés du commandant Picard et des autres Français dans la casbah détruite de Ksiba. Le colonel Magnin prononce d’émouvantes allocutions. Il jette sans cesse un regard vers la partie de cette montagne d’où Moha ou Saïd nous a battus et chassés. Il ne peut retenir ses larmes.

 

Les opérations se terminent et nous prenons quelques jours de repos à Tadla puis retournons à El Boroudj. Les 90 kilomètres sont avalés en deux jours de marche, les 15 et 16 juin.

 

Les caporaux français et moi avons la satisfaction de trouver une baraque en bois pour nous loger, du luxe, à côté des guitounes.

 

Le 22 juin, je suis chargé d’accompagner un petit convoi entre Oued Zem et El Boroudj   Dans la première localité où je vais récupérer les bagages du lieutenant Foiret, je rencontre le colonel Magnin qui me fait l’honneur d’un entretien de plus de dix minutes au cours duquel il évoque le souvenir des deux terribles journées de combat à Ksiba. Il m’invite à lui rendre visite toutes les fois que j’aurai l’occasion de passer à Settat, résidence de son commandement territorial et à lui présenter les nombreuses photos prises au cours des opérations.

En attendant, je lui en laisse une collection.

 

 

 

 

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Published by Hoursentut - dans Histoire coloniale
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