Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 19:16

Journal de Marche du Brigadier Léonard GARRY

 

Avril – Août 1911

Avril - Juin 1913

  

 

Note préliminaire

 

Les opérations militaires tirées du journal de marche du brigadier Léonard Garry  couvrent deux périodes de temps. La première, comprise entre le 23 avril et le 25 août 1911, concerne la mise en sécurité d’une ligne d’étapes, entre Rabat et Fez; la deuxième, s’étendant du 23 avril au 22 juin 1913, relate les premiers essais de pacification de la région du Tadla.

Ces opérations sont décrites ici, en huit chapitres.

                                                          

La Chaouïa, région de Casablanca, fut occupée par la France en 1907.

 

Après la tentative infructueuse de s’emparer, en mai 1910, de la personne du chef rebelle Ma el Aïnin, prétendant au trône, dans les régions sud de Tadla et les Sraghna, le 3ème Goum marocain stationne au poste dit : arrière-garde tactique de Dar Ould Chafaï, à 150 kilomètres au Sud de Casablanca. Le terme d’arrière-garde tactique est diplomatique pour ménager les susceptibilités des agents allemands au Maroc, mécontents des visées françaises sur ce pays.

 

En avril 1911, le sultan Moulay Hafid qui avait détrôné son frère le sultan Moulay Abdel Aziz, considéré comme trop conciliant avec les Européens et discrédité par l’occupation de portions du territoire marocain, est assiégé, à Fès, par les tribus Amazighs rebelles, venues du Moyen Atlas et mécontentes de ses perceptions abusives ainsi que de l’accueil fait aux Français. L’opportunité de pillage de la riche capitale et de son Mellah allume tous les désirs. Le sultan se résout alors à faire appel à la France et une colonne forte d’environ 8 000 soldats commandés par le général Moinier  s’aventure en pays insoumis pour dégager Fès, rétablir les communications entre la capitale et la cote, et réorganiser l’armée chérifienne (la mehalla).

 

 

 

 

 

 

Les opérations militaires, de Settat à Fès - Meknès

avril - août 1911

 

Chapitre 1

 

En janvier 1911, le 2ème Goum nous relève et nous rejoignons notre poste d’attache à Settat. Je suis détaché  comme instructeur au 3ème Goum marocain et avec moi, deux autres français, le caporal Serpinet et le brigadier Régnier. Notre vie de soldat, en région Chaouïa, est des plus agréable, en ce début de printemps : on y côtoie des Européens et Européennes et Casablanca n’est distante que de 75 kilomètres soit une journée à cheval. Mais, pour nous, soldats, l’inaction pèse parfois et l’envie d’aller nous battre contre les insoumis nous démange. Tenant compte des renseignements parvenant des confins de la province, nous sentons toutefois que notre départ ne saurait tarder ce que confirme un long télégramme de l’Etat-Major nous enjoignant de se diriger vers Fès, le plus tôt possible. En effet, les tribus berbères des environs de la Capitale se sont soulevées contre le sultan Moulay Hafid et entendent porter au pouvoir son frère Moulay el Zin. La ville se trouve alors encerclée, seulement défendue par la mehalla chérifienne.

 

Les détachements du 2ème et 3ème Goum basés à Dar Ould Chafaï, chez les Beni Meskine et venant de Berrechid nous rejoignent, à Settat, le 21 avril, 1911.

Rendus joyeux par ce départ imminent, (coulchi monjoud !), nous nous habillons de neuf, le fusil Lebel remplaçant le fusil Gras et le soir même, nous défilons devant le Lieutenant-colonel Simon, commandant du Cercle, qui manifeste une grande satisfaction devant la tenue et  l’allure guerrière des goumiers.

 

Le 22, jour de départ, le clairon du réveil aurait pu nous être épargné car, longtemps avant l’aube, une foule bruyante se tenait devant la porte du quartier, attendant  notre départ pour nous accompagner dans la traversée de la ville.

Le petit nombre d’Européens qui se trouve à Settat s’était levé plus tôt pour voir défiler notre colonne de soldats, suivie des familles des goumiers.

Les adieux sont touchants : mêlant pleurs et gémissements,  de vieilles femmes poussent des hurlements en s’égratignant la figure avec les ongles, signe de chagrin profond chez ces indigènes.

Peu à peu, avec la distance, les cris s’atténuent, robes colorées et burnous blancs disparaissent et je pense que ces femmes auront vite fait de retrouver un autre compagnon car une femme arabe sans homme, c’est comme un spahi sans cheval ou un champ sans pluie.

 

Le Capitaine Capperon nous demande de préparer le bivouac à Berrechid et nous nous acquittons allègrement de cette tache. Quoique bien entraînés, les fantassins arrivent en sueur et s’installent au mieux sur un sol encore humide, en cette saison.

A chaque instant, nous parviennent des informations sur notre devenir : nous sommes censés escorter un convoi de munitions jusqu’à Fès car, parait-il, la mehalla du Commandant Bremond s’y trouve à court de cartouches et en ville, les tensions avec la population autochtone augmentent dangereusement.

 

Le 23, nous prenons la direction de Mediouna, célèbre forteresse qui nous donna du fil à retordre en 1908. C’est là que tient garnison le 4ème Escadron du 1er Spahi (l’Escadron de fer), commandé par le capitaine Devanlay et  auquel appartiennent beaucoup de mes camarades.  Dans l’espoir de mener bientôt des opérations communes, les verres de vin s’entrechoquent, à nos santés et à nos prouesses futures.

 

Le 24 avril, nous prenons la direction de Fedala, terme de la journée et arrivons en vue de l’océan dont les vagues viennent se briser en écumant sur la côte comme si elles voulaient engloutir le Maroc tout entier.

Les marches sont difficiles au bord de l’océan, le sable paraissant retenir en arrière les pieds de nos fantassins.

Arrivés les premiers à l’étape, d’autres Goum se joignent à nous par petites sections et du renfort arrive toute la journée.

Chaque Goum est composé de 50 cavaliers et de 150 fantassins, encadrés par un capitaine, quelques officiers et sous-officiers. Cette unité agit toujours en avant-garde ou en couverture du gros des troupes formant une colonne.

 

Le 25, nous entrons dans la localité de Bouznika où plus de 4000 hommes sont déjà rassemblés. A notre satisfaction, l’ordre de marche a placé les Goum en avant garde et dès le lendemain 26, nous escortons un convoi de ravitaillement en route vers Rabat.

Ces étapes effectuées en bordure de mer ne sont pas dénuées d’attrait car notre regard, tourné vers l’océan, ne se lasse pas de contempler l’eau bleue semée d’écume blanche. Le ciel m’apparaît même comme décoloré par l’excès de lumière et d’humidité marine.

A trois heures de l’après midi, nous arrivons à Rabat et disposons notre camp au pied du fort Rothenburg, fort construit en 1885 par les Allemands, en bordure de mer.

 

Le corps expéditionnaire est alors composé de trois groupements : une colonne légère d’avant-garde, sous les ordres du colonel Brulard et comprenant les goumiers recrutés en Chaouïa, un échelon de manœuvre, commandé par le général Dalbiez  et un échelon d’escorte des convois, fort de 1500 hommes d’infanterie coloniale, confié au colonel Gouraud.

 

Après avoir surveillé la préparation du camp comme de coutume, j’ai pu m’échapper pour aller visiter la ville en compagnie du Caporal Serpinet, mon meilleur camarade. Nous achetons du koubous (pain arabe) pour notre dîner, composé d’oranges et d’œufs crus.

Rabat commence à s’industrialiser tout en gardant son cachet de ville arabe et nous ne manquons pas de rendre visite à l’hôtel Moderne, hôtel tenu par un européen chez qui nous dégustons une bonne anisette. Nous avons également le temps de passer par la rue Souika, rue commerçante, sale et nauséabonde, foisonnante de bêtes et de gens. La rue sent l’huile bouillante, la graisse de mouton et les herbes violemment parfumées.

Près d’une fontaine, des nègres emplissent leurs outres et gerbas en peau de chèvre.

 

Une surprise agréable nous attend à notre retour au camp : un bon verre de tafia  provenant d’un tonnelet brisé car tombé après son arrimage défectueux sur un chameau. Nos camarades, témoins de l’incident, hommes débrouillards et soigneux qui ne laissent rien traîner de récupérable avaient tôt fait de remplir leur bidon de ce liquide réconfortant qui est partagé le soir même, entre frères.

Le dîner est simple mais réparateur, à base de quartiers d’orange, d’oeufs crus battus et de kessera.

Par contre, trouver le sommeil fut difficile, les 400 cavaliers du Chérif El Omrani, rallié à notre cause, ayant campé, près de nous, et mené un vacarme indescriptible, toute la nuit.

 

La journée du 27 ne manque pas d’intérêt car nous traversons la ville indigène de Bab el Alou au son de la musique des Goum et de la nouba, accompagnée de celle du tabor de la ville, sous l’œil du Consul de France à Rabat.

En même temps, les chorfas font distribuer et lire dans les mosquées la proclamation suivante: « Ô croyants, des gens de désordre se sont élevés parmi vous, ils vous ont enivrés avec l'odeur de la poudre et captés avec leurs mensonges. Refroidissez vos esprits, ô Musulmans et écoutez la vérité. Oui, nous avons débarqué un grand nombre de soldats et de canons, non pour conquérir des terres dont nous avons assez... Ce que nous désirons, c’est que nos frères européens qui vivent au milieu de vous, cessent d'être menacés dans leurs vies et dans leurs biens... ».

Fiers de passer les premiers sur une terre partiellement soumise, accompagnés par le sourire bienveillant de jeunes juives montées sur les terrasses des maisons, nous descendons la rue des Consuls et passons par la porte Bab el bahr pour arriver en bordure d’un fleuve d’estuaire, l’oued Bou Regreg qui, à cette heure, est à marée basse.

L’oued n’étant pas guéable, nous devons faire monter les chevaux dans de petites barques pour traverser l’étendue d’eau sur une distance d’environ 600 mètres.

 

Drôle d’embarquement : les chevaux sont obligés de sauter dans les barques à fond glissant et plusieurs se blessent les membres postérieurs. Même opération pour débarquer avec des chevaux apeurés et craignant de nouvelles blessures. La voix et les caresses les calment quelque peu et tous arrivent sur le sol ferme sans dommage majeur.

 

Il reste encore à faire traverser les chameaux ; ceux-ci sautent dans la barque sans trop se faire prier mais s’y trouvant bien, refusent de débarquer de l’autre côté. Quelques uns, indociles, font chavirer la barque et s’en vont à la dérive retrouvant le sol ferme plus loin, au gré de la marée montante. A notre tour de jouer les spectateurs amusés.

Pour le transbordement de l’artillerie de 75m/m, les artilleurs ont aménagé des bacs en attachant plusieurs barques entre elles et utilisant des bois trouvés sur place. La traversée commencée à six heures du matin s’est achevée à midi, dans de bonnes conditions.

Les chameaux sont rechargés et la colonne s’ébranle en direction de la ville et du plateau de Salé. Passant par la porte de Bab el Mrissa, en quête d’un endroit pour camper, au-delà des maisons et terrasses de Salé, la Barbaresque, nous affrontons le regard pas toujours amène des indigènes. Finis ici les visages réjouis des Rbati.

Rabat et Salé, cités jumelles se ressemblent  comme leurs murailles et comme leurs cimetières étalés au bord de la mer mais leurs habitants ne s’aiment guère, les Slaouis étant perçus comme de dangereux fanatiques.

 

Quelle végétation en sortant du plateau de Salé : des orangers à fleurs blanches odorantes et encore pourvus de fruits (chose étrange) ! C’est en bordure de ces jardins que nous établissons notre camp, à environ 3 kilomètres de la ville.

A peine installés, nous sommes obligés de nous déplacer, trois kilomètres plus à l’Est, pour laisser la place à la colonne Brulard, forte d’environ 2500 hommes, qui traverse le fleuve à son tour. Le colonel, craignant la présence éventuelle de crocodiles dans l’oued, a testé la sécurité des eaux en faisant traverser à la nage deux mulets qui n’ont pas été inquiétés.

En outre, nous avons reçu le renfort de deux batteries d’artillerie et de deux sections de mitrailleuses.

 

Le départ de la colonne Brulard vers Kenitra a lieu, le 28 avril. Réveillés à deux heures et demi du matin, nous devons assister, pendant trois heures, au défilé de la colonne, étirée sur plusieurs kilomètres. Puis, comble de la malchance, on nous confie le convoi de chameaux dont les goumiers à pied gardent les arrières pendant que nous, fiers cavaliers, sécurisons le flanc droit. Nous sommes préparés à un engagement le long de la route car les douars traversés sont tous déserts, signe d’hostilité. L’étape du jour est pénible pour les fantassins qui ont fait 38 kilomètres dans le sable, sans eau et sans laisser un seul traînard. De notre côté, nous avons fouillé quelque peu les abords de la forêt de chênes liège de la Mamora, surnommée le bled de la peur, d’où pouvaient surgir des dissidents embusqués.

 

Les lapins pullulent dans cette région et les terriers des garennes cachés dans les pâquerettes s’effondrent sous les pieds des chevaux provoquant des chutes heureusement sans conséquence. Enfin, apercevant au loin la casbah de Kenitra et l’oued Sebou, la colonne fatiguée reprend courage et atteint enfin cette bourgade.

 

Le camp est installé derrière la casbah, sur une zone sableuse, noyée de pâquerettes. De temps en temps, de petits groupes poursuivent les malheureux lapins qui viennent se réfugier jusque dans nos tentes, devenues pièges. Cela a cependant l’avantage d’améliorer l’ordinaire.

Quant à nous trois, collègues instructeurs, nous dégustons un coq que j’ai acheté en route. Il est si gros et dodu que, malgré notre appétit féroce, il nous fera trois repas.

 

Nous sommes cantonnés à Kenitra et attendons les renforts et le ravitaillement nécessaires pour poursuivre notre marche vers Fès. Nous ne savons pas ce que nous devons faire, les berbères marocains paraissant nous laisser tranquilles pour l’instant.

Du coup, j’en profite pour aller à la pêche, mon passe temps favori. Tous les matins, le brouillard se lève de part et d’autre de l’oued Sebou et vient nous entourer. Les lignes sont montées pour la pêche mais celle-ci ne peut commencer qu’après le lavage de nos effets salis par la poussière et la transpiration.

Le 30 avril, me voilà parti à la pêche et la chance me sourit puisque je peux offrir à mes camarades une friture et deux anguilles, d’autant plus appréciées que le poisson est rare au menu des goumiers.

 

Le ravitaillement se faisant difficilement, le Colonel Brulard est obligé d’avoir recours aux douars dont la population n’a pas encore fui. Il en profite pour faire une manœuvre dans la plaine des Beni Hassen en présence de la cavalerie qui assure le service de sécurité car nous sommes en pays hostile et rien ne nous fait croire qu’il n’y a aucun danger. Les indigènes nous certifient qu’il n’y a pas d’orge ici mais certains de nos goumiers affirment qu’ils peuvent en découvrir si on les y autorise. Nous mettons pied à terre et malgré les vives protestations des Marocains, nous prospectons et dénichons plusieurs silos d’orge remplis jusqu’à la gueule.

 

Nous garnissons nos sacs, chargeons les mulets, payons les propriétaires du bien acquis et regagnons le camp sans être inquiétés. La nourriture  des chevaux et mulets (11 kilogrammes de foin et/ou orge par animal et par jour) se trouve assurée aujourd’hui.

 

Le 6 mai, je passe la plus grande partie de la journée au bord de l’eau, et rentre pour la soupe lorsqu’une nouvelle alarmante nous oblige à sauter le dîner : à une dizaine de kilomètres, à l’orée de la forêt de Mamora, le convoi de ravitaillement sur chameaux a été attaqué.  L’officier ainsi que deux hommes du train sont morts ; une grande partie des chameaux et du chargement ont été emportés par les dissidents Zemmour.

 

Tous les Goum se préparent donc à partir, y compris deux pelotons de spahis et une compagnie de tirailleurs. Nous prenons les devants sur une piste défoncée et si poussiéreuse que nous ne nous voyons pas, les uns les autres. Prenant le trot pour permettre au reste du convoi de sortir de ce secteur difficile, nous rencontrons de part et d’autre de la piste, des chameaux à la débandade ayant perdu leur chargement et leur bât.

Cent mètres plus avant, plusieurs sokhars (chameliers) haletants nous disent qu’ils viennent d’être attaqués par des guerriers Zemmour et que nous pouvons encore surprendre les pillards occupés à choisir ce qui leur convient le mieux dans les denrées du convoi : sucre, café, pain, farine, etc., laissant traîner au sol les sacs d’orge et d’avoine, éventrés.

La piste est jonchée de débris de selles et de sacs ainsi que de cadavres de chameaux. La nuit se fait noire et l’on entend un râle, celui d’un homme mortellement blessé que nous ne pouvons sauver. Pour éviter toute attaque surprise, il nous faut prendre une position défensive en attendant que le jour se lève, le lendemain.

 

Allant nous poster sur un mamelon, je rencontre un tringlot resté caché dans les blés et qui se demande  si, réellement, il est en vie. Il a assisté à l’attaque puis a couru jusqu’au camp pour chercher du renfort et nous a accompagné sur les lieux.

 

Encore tout bouleversé, les manches de sa chemise retroussées et tenant sa carabine comme s’il se trouvait toujours aux prises avec les assaillants, il me raconte en détail comment l’attaque s’est déroulée :

« Je m’étais attardé derrière le convoi quand tout d’un coup, je vois surgir des blés une cinquantaine de Marocains qui se lancent vers le convoi en criant et tirant ; d’autres arrivent encore par derrière et je n’ai rien fait d’autre que vider mon chargeur sur ces sauvages, en me sauvant. J’ai averti l’officier mais en peu de temps, c’est la débandade, des chameaux tombent, l’officier est blessé, le brigadier Pinson tué et le convoi reste aux mains des pillards.

J’ai lancé mon cheval, bride abattue, en direction du camp de la colonne dont j’ignorais l’emplacement et la distance. Je n’osais pas m’approcher craignant de tomber sur un campement de Marocains. Après avoir agité prudemment mon casque, j’ai reconnu nos troupes et poussé un énorme soupir de soulagement.

Je suis allé rendre compte au Colonel de ce qui était arrivé et suis revenu avec vous. »

Lui demandant s’il a mangé, il me répond qu’il n’a rien pris depuis la veille. Je lui donne le morceau de kessera et le bout de viande, fourrés dans ma poche, au moment de notre départ précipité. Il avale le tout avec une telle hâte que j’ai l’impression qu’il va s’étouffer. Par contre, je n’ai rien à lui donner à boire.

 

Nous mettons nos chevaux à l’abri derrière un mamelon et un homme sur deux, en position sur la crête, en tirailleur couché. Nous commençons à nous assoupir, la tête sur le coude lorsque le lieutenant De Mazerat se met à crier : halte là ! Il n’y a pas de réponse mais le bruit des cailloux roulés par le groupe qui continue d’avancer dans le noir, est très perceptible. L’officier fait quelques pas et dit : c’est vous Olivier ? persuadé qu’il s’agit des premiers éléments du 3èmeGoum, arrivant à pied.

La réponse est une fusillade nourrie qui, par miracle, ne touche personne. Retiré derrière le peloton, le lieutenant ordonne des feux de salve à ses hommes tandis que nos carabines tirent dans la nuit. Les assaillants s’enfuient mais nous pensons que leur retrait n’est que momentané.

En effet, deux heures plus tard, ils reviennent avec des renforts et montent à l’assaut de la colline en criant et poussant des injures. Une fusillade s’échange à bout portant, dans la nuit noire. L’efficacité de notre riposte en salves continues fait perdre pied aux  assaillants qui abandonnent le terrain et nous goûtons enfin le repos et le calme jusqu’au petit jour.

La fraîcheur du matin nous oblige à battre la semelle pour nous réchauffer. En premier, nous allons récupérer le cheval du brigadier Régnier, tombé dans un silo au cours d’une patrouille de nuit. Nous le retrouvons droit sur ses postérieurs, enfoncés dans le silo, position gardée pendant plus de 3 heures, sans blessure apparente. La brave bête !

 

Nous nous mettons alors sur les traces des dissidents, espérant retrouver des chargements abandonnés. Hélas, nous ne rencontrons que des cadavres de chevaux et de chameaux baignant dans leur sang. Patrouillant un moment dans la forêt, nous sommes déçus de n’y rencontrer âme qui vive puis regagnons le camp  de Kenitra pour nous permettre de faire reposer hommes et chevaux.

Un détachement part au-devant d’un nouveau convoi, à son tour sérieusement attaqué puisque six hommes de l’escorte et un maréchal ferrant  des logis du train ont été tués tandis qu’une partie du convoi était abandonné.

 

Le lendemain 8 mai, nous allons escorter un autre convoi venant de Salé et pourvu de pièces d’artillerie. Nos patrouilles s’aventurent dans la forêt, sans y rencontrer de Marocains et à peine sortis des arbres, nous apprenons la mort du goumier Djilali du 5ème Goum, envoyé par le lieutenant Lahure porter l’ordre de nous replier. Les dissidents l’ont éventré et brûlé. Des cris de vengeance fusent de toutes les bouches des goumiers : qu’on applique la loi du talion ! Chemin faisant, nous récupérons les arabas du convoi pillé la veille et apercevons, à la lisière de la forêt, trois groupes de cavaliers venus attaquer le convoi que nous sommes chargés de protéger.

Des coups de feu nous sont adressés mais quelques coups de canon bien dirigés suffisent pour disperser ces dissidents. Nous regagnons alors le camp sans être menacés.

 

L’ordre de mobilisation générale des tribus  a dû être donné car des groupes de cavaliers marocains apparaissent à quelques kilomètres puis se rapprochent, certains éléments s’enhardissant au point  de provoquer la mehalla chérifienne, à une cinquantaine de mètres d’eux.

Les dissidents sont nombreux et font preuve de mordant si bien que le baroud s’engage sérieusement. Il faut l’intervention d’une section d’artillerie et l’appui de plusieurs Goum pour obliger nos adversaires à abandonner la partie. Il y a plusieurs tués de notre côté dont un caïd Mia (officier) du Tabor chérifien.

 

Pendant ces opérations côté forêt, d’autres contingents de Marocains ont attaqué nos troupes du côté de la plaine des Beni Hassen. Un feu bien dirigé de nos pièces les a dissuadés de poursuivre leur action de harcèlement.

Ces accrochages de jour sont plutôt distrayants mais nettement moins appréciés,  la nuit, surtout lorsqu’ils se répètent. Les cris de « aux armes ! » naissent sans arrêt et nous obligent à occuper les tranchées, à chaque alerte.

 Comme la grande majorité de ces alertes ne sont pas sérieuses, nous finissons par ne plus nous inquiéter et restons calmement dans la tente, tâchant de retrouver le sommeil.

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Hoursentut - dans Histoire coloniale
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Histoires naturelles
  • : Récits et nouvelles correspondant à des souvenirs de jeunesse et à des missions géologiques et géophysiques en Afrique et iles lointaines.
  • Contact

Recherche

Liens