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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 13:03


Le ciel s'obscurcit, l'orage menace mais bizarrement, Mathilde est sereine. Appliquée, le sourire aux lèvres, elle frotte avec un torchon de cuisine rose la lame tranchante d'une feuille de boucher.

Face à la fenêtre de sa cuisine, le regard par-dessus les toits éclairés par le jour levant, lui revient l’histoire de Pacotte, un boucher dijonnais, qui, par une nuit de tempête, a  assassiné, à la fin du siècle dernier, trois membres d’une même famille avec un couteau de boucher.

Cette feuille est une véritable arme ! murmure-t-elle, caressant de l’index la lame d’acier qui lui procure, un instant, un sentiment d’indépendance et de sécurité. Mais Mathilde ne se voit pas bondir avec cet instrument pour assassiner. Qui ? Pour quelle raison ? Son mari ? Louis est sans doute  trop autoritaire et casanier à son goût mais de là à le supprimer, non ! Il faut un puissant motif pour passer à l’acte, une injustice flagrante et insupportable, celle, par exemple, qu’aurait un esclave maltraité et humilié par son maître.

Bouchonnant nerveusement le torchon rose entre ses mains, Mathilde imagine alors son propre espace de liberté et réalise que la routine des tâches domestiques est vraiment pesante et qu’à soixante ans, il serait temps de consacrer toute son énergie à vivre autre chose et d’une autre manière. Comment cette idée a-t-elle pu germer dans son terreau fait de dévouement et d’abnégation ? Ce doit être une goutte de trop dans le vase déjà rempli par des années d’effacement au service de son mari et de ses enfants ou simplement l’effet des premiers éclairs qui zèbrent le ciel ou encore la lecture récente de la biographie de Louise Michel ? Elle ne peut dire pourquoi mais, ce matin, alors que les premières grosses gouttes martèlent sa véranda, Mathilde se sent tout autre.

 

Jeune fille à l’Institution Notre Dame de Gennes, juste avant la guerre de 14-18, elle a appris que les filles font la volonté de Dieu en étant soumises. Eduquée à la dure par des sœurs intraitables qui la faisaient mettre à genoux, bras en croix, pour le moindre manquement à la discipline, elle a  reçu un minimum d’affection de la part de ses parents, son père médecin de campagne, toujours par monts et par vaux  et sa mère couturière, brodant des napperons à la maison et sur demande.

 

Elle a rencontré son mari, au cours d’une fête de bienfaisance en faveur des Gueules Cassées puis lors de concerts champêtres donnés au Mail de la ville, où il se produisait comme premier violon. Dix ans plus âgé qu’elle et s’exprimant d’une voix éraillée par les gaz du Chemin des Dames, il a eu deux enfants d’un premier lit, sa femme étant morte en accouchant du second fils. Emue par cette infortune, elle a dit oui à Louis et lui a donné cinq autres enfants, trois garçons et deux filles.

 

ciel-ligure.JPG

Mathilde mène la vie calme et en apparence sereine des angevines des années 1960. Elle fait son ménage, ses courses chez la crémière et la boulangère, deux bavardes de son âge, et va au marché, deux fois par semaine. Point de télévision mais une grosse radio à bouton de bakélite, mise en route pour les nouvelles du matin et le jeu des mille francs. La revue Constellation et le Reader’s Digest constituent ses lectures favorites, après le café de midi et avant de dormir.

Les jours de soleil, elle se rend au Mail pour y deviser de tout et de rien avec les connaissances de quartier. Femme de professeur, elle jouit d’une certaine considération, le latin et le grec étant à l’origine de la langue et de la science, langue du pape et des réalisations antiques.

 

A la retraite après vingt cinq ans d’enseignement du latin et du grec à l’Externat Saint Maurille, Louis donne maintenant des leçons aux élèves de première pour les aider à devenir bachelier et pour améliorer ses ressources.

Grand et bel homme avec sa moustache, sa redingote et son chapeau, il porte à sa femme une affection sincère mais celle du pater familias, empreinte d’un peu de commisération pour la gent féminine. Mathilde est une brave personne, confie-t-il.

 

Créationniste, il est convaincu que l’homme a  été créé ex nihilo et que la femme a  été modelée pour les besoins de l’homme, la mise au monde d’enfants, leur éducation primaire et aussi, les travaux domestiques. La femme est à l’homme un mal agréable, lui a  révélé son confesseur et Louis n’à aucun doute sur le fait que Mathilde a  trouvé un plein accomplissement et un juste équilibre sinon le bonheur à ses côtés. A l’occasion, un dîner au restaurant et une place de concert la remercient épisodiquement de son travail diligent à la maison.

 

Se dirigeant vers la cuisine pour préparer le café, Mathilde tourna le bouton du  grand poste de radio pour écouter les nouvelles de 8h 30. Louis n’émergerait pas avant dix heures, même un jour d’orage.

Quand la cafetière commença à cracher sa mousse brune au-dessus du filtre, elle descendit dans la rue, salua la boulangère et acheta deux croissants au beurre.

Revenue dans la cuisine, elle se mit à tremper les cornes de croissant dans le bol de café et sourit, se demandant pourquoi il n’était pas convenable de tremper. Sottises que toutes ces recommandations surannées ! pensa-t-elle.

Elle avisa le contenu de son porte-monnaie, constata qu’il lui restait assez d’argent pour faire les courses de la journée puis laissa en vue sur la table de la cuisine, le message, hâtivement écrit : Ne m’attends pas pour déjeuner.

 

 Elle agrippa son parapluie, quitta l’appartement et descendit l’escalier d’un pas léger pour son âge. Se dirigeant vers le Mail, elle rencontra Geneviève, une amie de collège, mariée à un médecin généraliste réputé, très compétent et un bourreau de travail.

A son air absent, Mathilde se rendit compte que quelque chose la tarabustait mais elle n’eût pas à la questionner car Geneviève se lança dans une tirade : tu sais ! Pierre est impossible ! Il ne pense qu’à son travail et à sa collection de timbres. Pour le pont du 1er mai, j’avais prévu d’aller au bord de la mer mais tout ce que j’obtins, ce fût un dîner à l’extérieur suivi d’une séance de cinéma, rien de plus. Je vais m’inscrire à l’auto-école du Boulevard pour passer mon permis et j’irai me promener toute seule ou avec toi, si tu le désires, à La Baule ou à Pornic. Quelle bonne idée ! s’exclama Mathilde. Je crois que nos époux doivent réaliser que nous existons en dehors de la cuisine, de l’aspirateur et du fer à repasser. Deux à trois jours de vacances nous feront du bien et à eux aussi, trop habitués à nous considérer comme des geishas dociles.

Louis est incapable de se faire cuire un œuf, ajouta Mathilde ; quelque peu maniaque, il lui faut même, son couteau et son verre attitrés.

Les hommes, avec l’âge, deviennent égoïstes ou capricieux comme des enfants, renchérit Geneviève ; il est temps qu’ils sachent qu’une femme, c’est davantage qu’un ventre à bébé ou une compagne docile.

 

Satisfaite de cette remise en question commune du pouvoir masculin, Mathilde se sentit étonnamment légère et proposa à Geneviève de l’accompagner jusqu’à la place du Parlement pour prendre un café mais celle-ci la remercia car retenue par une conférence du Rotary sur les indépendances africaines

 

Descendant vers la Maine, Mathilde se promena un long moment sur les quais observant le lent et inexorable défilé de l’eau sous forme d’une masse quasi silencieuse et sans cesse renouvelée. Ma vie s’écoule comme cette eau. Faut-il que je provoque une crue pour être vue et entendue ! dit-elle tout haut.

Elle remonta en ville, déjeuna, seule, d’un croque monsieur et d’une glace à la pistache en se demandant ce qu’allait faire Louis, à midi. Un peu contrarié par le fait de devoir se débrouiller seul, il ferait l’inventaire du frigo, mangerait les restes de poulet froid, terminerait le fromage blanc en le nappant de miel et réchaufferait le café non bu du matin.

Puis il irait se promener boulevard d’Alsace, fustigeant les conducteurs des dernières Vespa, au pot d’échappement trop bruyant. Il s’arrêterait dans la librairie David pour feuilleter les derniers livres parus. Les romans historiques avaient sa faveur lorsqu’ils ne dénaturaient pas la vérité. Elle préférait les histoires d’amour concernant les familles royales et admirait George VI.

 

Cela lui donna l’idée d’aller voir Sissi Impératrice, film pour tout public, où l’héroïne, une jeune fille de la cour d’Autriche ne se laisse pas marcher sur les pieds. A la sortie du Rex, l’esprit encore habité par les fastes de la cour, elle acheta du lait, du jambon et quelques tomates puis rejoignit son domicile alors que 18 heures sonnaient à l’église Saint Joseph. Louis n’était pas là et elle se demanda où il avait pu aller. Sans doute s’attardait-il à la librairie voisine pour y consulter les  derniers ouvrages édités ? Ou bien voulait-il montrer que lui aussi pouvait matérialiser un besoin de liberté ? Cela n’avait pas de sens, Louis ayant appris à agir à sa guise et sans la moindre contrainte, après quatre ans de guerre.

Elle trouva sa cuisine en ordre et en déduisit que Louis avait déjeuné ailleurs, probablement de quelques pâtisseries locales qu’il goûtait particulièrement.

 

Tandis qu’elle rangeait ses achats, Louis entra, accrocha son chapeau à la patère et, avisant sa femme dans la cuisine, lui dit : à la bonne heure, te voilà ! Qu’as-tu pu faire toute cette journée en ville, je commençais à m’inquiéter, tu n’es pas malade au moins ?

Mathilde savait ce que le mot de malade voulait dire pour son mari : non point une déficience physique passagère et somme toute banale mais une sorte de dérangement occasionnel de l’esprit, propre à toute femme, et qui se manifeste par une envie soudaine: par exemple, un besoin de chocolat ou monter à cheval, choisir un chapeau de mariage incongru, garder la fenêtre ouverte en hiver, mettre à la cave un masque Dogon authentique, paniquer devant une araignée ou une iule.

Non, je vais très bien, répondit-elle ; j’avais juste envie de voir Angers au mois de mai et m’évader, au moins dans ma tête.

Nous aurions pu nous promener ensemble, ajouta Louis. Oui, je sais ! soupira Mathilde, accomplir notre heure de marche habituelle en s’arrêtant devant les vitrines des librairies puis s’asseoir pour regarder les  jeux des enfants du Mail. J’ai besoin de voir, d’entendre, de sentir des choses nouvelles, bref, de vivre tout simplement. J’irai d’ailleurs prochainement à Pornic avec Geneviève sur la côte.

Drôle d’idée ! répondit Louis pour qui la mer constituait le difficile gagne pain des seuls marins et pêcheurs qui n’avaient nul besoin de citadins étrangers, parasites bruyants.

 

L’accès d’indépendance de sa femme ne durerait pas, pensa-t-il et l’invitation prochaine émanant de sa fille à Nantes comblerait probablement ce désir de voyage.

Louis se dirigea vers les toilettes avec Le petit courrier de l’Ouest tandis que Mathilde déposait ses courses à la cuisine et se préparait un thé accompagné de crackers. Il fallait, songea-t-elle, combattre l’égoïsme de son mari. Pourquoi ne ferait-il pas aussi une partie des courses ? Il n’allait qu’à la pharmacie et chez le torréfacteur pour choisir son mélange d’arabica et de robusta. Si elle ne l’imaginait pas discutant de Virgile avec la crémière, Il pouvait monter le courrier, aller chez le cordonnier, établir un calendrier prévisionnel de sorties, au théâtre ou au concert – il n’aimait pas le cinéma, jugé un art trop populaire -  et chez ses enfants dont la majorité résidait dans l’Ouest du pays.

 

Quand Louis revint au salon, elle lui exposa les causes de son insatisfaction et de sa tristesse : l’absence de connivence entre eux, le côté répétitif des tâches domestiques, le manque de nouveauté et d’imprévu dans leur vie déjà trop réglée, comparable à celle de retraités rassis qu’ils n’étaient pas.

Louis écouta sa femme un peu surpris et répondit : même avec exagération, il y a du vrai dans ce que tu dis ! Laisse moi y réfléchir, veux-tu !

Ce début de compréhension inattendu de la part de son mari réjouit Louise qui se plut à imaginer un nouveau Louis prévenant et disponible – un Louis d’or –

Ajustant son tablier, elle commença à préparer le dîner dont un potage au potiron suivi d’une escalope à la crème, l’un des mets préférés de Louis. Pendant le potage, Louis s’intéressa à la journée de sa femme et au contenu historique de Sissi.

Tandis qu’elle retournait à la cuisine, elle sursauta à l’injonction devenue pourtant familière : Mathilde, mon couteau !

Elle regarda la feuille de boucher, pendue au-dessus de la cuisinière, soupira puis retrouvant son calme et consciente d’avoir dissimulé le Laguiole dans un pot de fleur, le matin même, elle répondit : Je ne l’ai point vu à la cuisine ! Tu as dû le laisser dans ta chambre.

Louis se leva, bougon, alla à la cuisine, ouvrit plusieurs tiroirs mais ne put trouver son couteau favori. Contrarié, il n’ouvrit pas la bouche jusqu’à la fin du repas. Mathilde réalisa tristement que le Louis d’or serait long à gagner.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Hoursentut - dans Façon d'être
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