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15 novembre 2016 2 15 /11 /novembre /2016 20:29

 

          

                                               MIGRATION  &  Le BECXIT

 

Parmi la gent ailée, retour de migration,

Ramiers, vanneaux, mauvis, martinets et bruants

Se plaignirent en chœur, de la raréfaction

De grains, insectes et baies, autrefois abondants.

Coupables désignés : un excès de chaleur

Asséchant rus, marais, et un sol induré

Prison pour les mollusques et animaux fouisseurs.

Chacun fut désormais prié d’énumérer

Lieux de provende et d’eau sur son parcours ailé.           

L'insectivore veut moustique et éphémère                         .              

Le granivore, manne en champs d’avoine et blé                               

Toutes données jugées d'emblée prioritaires.

Entre pays nordiques et contrées de soleil

Le migrateur eut l’heur de choisir à son gré                        

L’insecte, ver ou grain, moteur de son éveil,

Permettant de gagner son site d’émigré.

Plusieurs années durant, la solidarité

S’exprima librement dans les restos du bec

Au creux des oliviers, des saules et karités

Offrant chenilles, blé, maïs, larves et fruits secs.                              

Mais un couple râleur de sarcelles d'hiver                                          

Venu directement des bords de la Tamise

Vint rompre cet accord, suivi par les cols verts

Prétextant des vanneaux, sur les vers, la mainmise.

Tout ce qui vole et plane au pays d’Angleterre

Décréta un Becxit, un non manger commun,                     

Des voies de migration des moins communautaires                       

Et des destinations où domine l’embrun.                                                                                           

S'isolant, les oiseaux chers à sa Majesté                                              

Affrontèrent chasseurs, disette, et sol gelé,                                       

Et, plumage terni, se mirent à contester                                             

Le Becxit qu’il fallait pour sûr remodeler.

Mais sur le continent, soudés, les limicoles                                        

Refusent, de l’accord, le brut détricotage                                           

Où de simples canards hors de tout protocole

En repoussant contraintes exigent avantages.                                  

Alors ? Alors, l'ennui, la routine, le bagne                                           

Décident grues, courlis, goélands et souchets                   

A demander l’asile à la proche Bretagne

Qui leur fut accordé s’ils voulaient y nicher.

 

Partager sa pâture au-delà du Channel

Est soit prise de bec soit un rognage d’ailes.

 

 

 

 

Le Blaireau et le Renard

         

Au cœur de la forêt, un blaireau occupait

Un terrier assorti de multiples entrées,

Deux chambres bien garnies de litière guipée,

Reliées par réseau de galeries cintrées.

L’animal passe là l’essentiel de son temps

A dormir ou rêver fuyant l’éclat du jour

Mais dès la nuit venue, fouisseur impénitent,

Il déguste lombrics, guêpes et topinambours.

Museau au sol, tout ouïe, l’odorat en éveil,

Il traque la souris, ne dédaigne aucun fruit

Puis au petit matin, gagné par le sommeil,

Regagne son terrier et se couche sans bruit.

Vint un jour où fuyant limiers et vénerie

Un renard demanda refuge pour un temps,  

Le blaireau, complaisant, lui montra galeries

Et chambre inoccupée, l’enjoignant vivement

D’adopter règle et mœurs propres aux mustélidés,

       D'éviter de souiller du terrier les abords,                                             

       D'associer à prudence haute fidélité.                                       

       Le goupil bien logé, sur tout tomba d’accord                          

Mais aux bonnes intentions dûment manifestées                               

Succédèrent oubli, ruse, grogne, rapine                                  

Et sans-gêne, os rongés, excréments, saleté                           

Troncs et arbustes proches embaumés à l'urine.                                                        

Ecœuré le blaireau rompit ses relations                                  

Avec ce canidé, qui comble d’arrogance                                             

Invita sa renarde en sa parturition.                                          

Le puant s'incrustant, crût la désespérance                             

Du blaireau dépité dont le choix décisif

Fut de quitter son gite et de partir ailleurs                              

Où creuser un terrier à usage exclusif                          

Loin de tout animal et potentiel chieur.

 

Vivre en colocation n’est pas tâche facile

Choisir un compagnon ne doit rien au hasard

Offrir à l’étranger, sur sa mine, un asile

Peut transformer la vie en affreux cauchemar.           

 

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Published by Hoursentut - dans Fables
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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 23:31

Un recueil de 11 nouvelles concernant des missions de prospection géologique en Afrique de l'Ouest, en Libye, en Arabie Saoudite,en Australie, à Haïti, a été publié chez EDILIVRE,

Ces textes représentent des moments de vie, vrais, inattendus, souvent drôles où s'expriment à la fois la curiosité du naturaliste et le plaisir de la découverte.

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Published by Hoursentut - dans Souvenirs de jeunesse
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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 09:19

Chapitre 8

 

Aujourd’hui, je suis détaché auprès du colonel Magnin en compagnie du spahi Ben Mahdi, de l’encadrement du Goum et du goumier Ben Zari. Nous sommes chargés d’assurer la liaison entre le colonel et les diverses unités composant le groupe qui forme l’arrière-garde.

 

Partout dans la montagne, les Marocains crient et appellent à la guerre sainte en invoquant le nom d’Allah. Ils se préparent à nous infliger un nouvel échec, celui-la décisif.

Quelques obus bien placés les obligent à un peu de prudence. Leur nombre va en grossissant et la lutte s’intensifie. Les éléments de tête rencontrent peu de résistance. Notre groupe est fortement pris à partie. En approchant de Ksiba, le combat devient général sur tous les côtés. Le groupe de tête enlève quelques crêtes et arrive sur un petit plateau qui domine l’agglomération de Ksiba. A notre droite, l’ennemi, retranché au sein de crêtes rocheuses boisées, utilise à merveille les abris naturels et ouvre un feu très nourri à courte distance.

 

Nous n’apercevons que le visage des tireurs au moment où ils ajustent leurs coups. La distance entre leur ligne et celle de nos fantassins varie entre 100 et 200 mètres. Plus besoin de se servir de hausse pour ajuster sa cible.

Quant à l’artillerie de montagne, la distance moyenne est de 500 mètres. L’avant-garde est en vue de la Casbah et la colonne se resserre tandis que le convoi est protégé sur notre gauche. Les deux batteries de 65 m/m se rangent sur une ligne à 500 mètres de Ksiba et entreprennent un bombardement en règle. Quatre cent vingt obus ont été tirés en un quart d’heure.

Les coloniaux partent alors à l’assaut de la casbah, à la baïonnette. Les Chleuh se replient sur de nouvelles positions, en montagne, et continuent un combat acharné, à courte distance.

L’artillerie reprend ses tirs pendant quatre heures en changeant d’objectifs, à une distance comprise entre 400 et 600 mètres. Nos fantassins profitent de la nature du terrain qui leur offre de nombreux abris. Leur tir tout comme ceux des artilleurs sont efficaces et entament la résolution des avant-postes marocains. Une nouvelle charge à la baïonnette est exécutée et pendant deux heures, le combat est acharné.

 

L’adversaire reçoit continuellement du renfort et se maintient malgré les pertes.

Comme notre plan ne prévoit pas l’installation d’un poste permanent à Ksiba, il va falloir amorcer un mouvement de décrochage et de repli qui s’avère dangereux. Nous pratiquons par échelons et bonds successifs. Le premier consiste à descendre une falaise raide en bordure du plateau que nous occupons puis à traverser une vallée étroite. Le deuxième élément de repli s’exécute dès que le premier est en mesure de le soutenir par ses feux. La tête de la colonne fait demi-tour avec le convoi.

 

Les Chleuh, enhardis par notre début de retraite, entourent sur trois côtés ceux des nôtres encore en place sur le plateau. Du corps à corps s’engage fréquemment et nous restons les derniers à nous défendre en compagnie du groupe Magnin composé d’un bataillon de la coloniale. Le colonel m’envoie rechercher un passage dans la falaise pour permettre à l’artillerie de campagne de descendre dans la coulée. Elle va prendre position de l’autre côté et protégera ainsi notre retraite.

 

Etant donné le risque de cette mission, il ordonne à son spahi porte fanion de m’accompagner mais - serait-ce la peur comme je le suppose – le cavalier  m’abandonne et je dois accomplir seul ma mission. Je découvre un passage et, retourne sur le plateau où, les canons partis, l’infanterie a fort à faire.

Soudain j’aperçois la compagnie coloniale groupée pour le repli qui a négligé d’assurer ses arrières, grave imprudence et inconscience même.

En effet, à cet instant précis, je vois surgir à quelques dizaines de mètres un groupe important de fantassins Chleuhs, avançant  baïonnette au canon. J’ai juste le temps de crier à l’unité prise à revers « demi-tour ! Vous êtes chargés ! ». Le déploiement est instantané et les assaillants refoulés à la baïonnette. Il n’empêche que ces coloniaux me doivent une fière chandelle.

 

Quelle rude tache  que de protéger la retraite avec des effectifs réduits. Les renforts ennemis affluent toujours. Le combat se déroule à moins de 50 mètres et nos fantassins conservent en permanence leur baïonnette au canon puisque les charges se succèdent. Mon goumier Ben Zari reçoit une balle en pleine tête, tombe de cheval, roule sur 10 mètres et se fige inanimé. Un groupe de coloniaux réussit à grand peine à l’emporter. Les Sénégalais fléchissent ; officiers et sous-officiers frappent à coup de canne et d’épée les éléments prêts à abandonner, sans parvenir à  ramener l’ordre.

 

Le colonel Magnin me dépêche auprès des compagnies de réserve pour qu’elles fassent masse avec nous et mènent la charge. Soulevés par l’exemple de leur chef et par la sonnerie de la charge, nos soldats, dans un bel élan, repoussent une fois encore les assaillants qui laissent à terre beaucoup de morts.

Le répit est cependant bref et la situation très critique car la fusillade redouble.

 

Nos chefs font preuve d’un courage et d’une lucidité extraordinaires. Le colonel m’envoie maintenant à la recherche d’un clairon. A mon appel, un soldat colonial me dit : en voilà un, qu’y a-t-il ? Je le conduis près du colonel qui lui fait sonner le « cessez le feu »  et ensuite «  la retraite ».

 

Les évènements se précipitent et je ne puis, de ce fait, rapporter beaucoup de détails sur la suite des évènements.

Le groupe Magnin se compose maintenant d’un bataillon colonial, commandant Rivet, la Compagnie chérifienne, capitaine Fumet, et quelques soldats isolés.

 

Après le repli du bataillon Rivet, les Chleuh s’acharnent sur la compagnie Fumet. Le colonel Magnin tourne bride au galop pour rejoindre cette compagnie et une nouvelle charge à la baïonnette est effectuée.

Au cours de ces assauts, nous ne perdons ni notre calme ni notre sang-froid, persuadés que notre action facilite le retrait de l’artillerie dans de bonnes conditions.

Pendant deux heures, nous soutenons un combat des plus serrés et à des distances rapprochées, entre 20 et 100 mètres. Les coloniaux et les Marocains de la compagnie Fumet savent utiliser les abris, minimisant nos pertes.

 

Du groupe Magnin, il ne reste plus que quatre cavaliers montés : le colonel, le commandant Rivet, le porte fanion du colonel et moi. Le commandant Rivet dénommé « PanPan » n’est pas descendu de sa jument de la journée. Toujours monté, il a participé à tous les assauts de son bataillon en chantant  panpan sur l’air de la charge.

La soif nous tenaille et, bien que l’eau coule en abondance dans les seguias, nous n’avons pas le temps de nous désaltérer.

 

Dès que l’artillerie a pris position de l’autre côté de la vallée, nous amorçons un repli difficile car effectué le long d’un sentier rocheux, long et à pic. Nous sommes toujours harcelés de près par les Marocains. Nous nous dépêchons pour prendre position dans la coulée, en protection des derniers éléments qui se préparent à descendre.. Dès qu’un échelon est en position de soutien, un autre se replie en vitesse. L’artillerie tire maintenant à la cadence maximum mais n’endigue pas le flot ennemi qui augment sans cesse. Sa mobilité impressionnante et sa connaissance du terrain lui confèrent certes un avantage sérieux.

 

Nous sommes obligés de changer d’itinéraires pour atteindre la plaine du Tadla car le couloir étroit par lequel nous sommes entrés demeure barré par un fort contingent

ennemi. Le nouveau défilé, celui de Foum Taksout, n’est guère meilleur car accidenté, étroit et couvert de fourrés.

Le convoi s’y engage sans trop de difficultés. Au passage, la bonne fortune lui sourit puisqu’il rencontre des chameaux, chargés de boissons diverses, appartenant à un commerçant européen du souk. Les soldats, tenaillés par la soif, dévalisent la cargaison et boivent jusqu’à satiété. La boisson alcoolisée et inattendue a eu le plus heureux effet en stimulant au maximum leur ardeur combative, mise à l’épreuve depuis la matinée.

Cependant, les Chleuh, plus mobiles que nous, ont réussi à nous devancer dans ce nouveau défilé et sont embusqués dans les buissons d’où ils font feu à bout portant sur la colonne très étirée.

 

Notre groupe continue sa marche et est remplacé à l’arrière par celui du colonel Mathieu. Toujours aux ordres du colonel Magnin, je marche à sa suite. Près de moi, un Sénégalais est touché d’une balle dans la cuisse, tirée à bout portant.

Avec l’aide d’un colonial, nous l’emportons pour le hisser sur un cacolet, tout près. Dès les premiers pas du mulet, un autre coup de feu atteint le blessé en pleine tête. Un jet de sang nous éclabousse mais sans lâcher prise, nous parvenons à saisir l’animal sur lequel nous l’attachons fermement.

 

L’ennemi, descendu en surnombre, a pénétré dans nos lignes et certains de nos éléments fléchissent. La panique s’empare de certaines unités qui subissent de ce fait de lourdes pertes. Les troupes noires et indigènes se sauvent de toutes parts et sont massacrées à coups de poignards. Une compagnie de zouaves fléchit et se sauve. C’est honteux pour des soldats européens ! Pas un d’entre eux seulement n’a le courage de crier « En avant ». Ce sont des fantassins isolés de tous les Corps qui  se rassemblent et constituent une section de tireurs.  Encore échauffés par l’alcool, ils forment un barrage à l’avancée des Marocains puis contre attaquent vigoureusement. Les Sénégalais abandonnent une mitrailleuse aux mains des Chleuh.

 

Le capitaine Fumet, de la compagnie chérifienne est assailli par cinq Marocains qui le lardent de coups de couteau. L’un de ces couteaux n’est autre que celui enlevé au boucher de l’intendance, un Sénégalais. A terre, Fumet abat trois de ses agresseurs au révolver puis ayant épuisé ses munitions, ne pouvant mettre fin à ses jours, il tue le quatrième avec le couteau de boucher. Doté d’une force herculéenne, en s’échappant, il brise les reins d’un quatrième sur les rochers. Finalement, le capitaine s’en tire avec la tête lardée de quatre coups de couteau.

 

Nos artilleurs manoeuvrent à une allure record pour se porter en avant et les mises en batterie se multiplient. Ils mitraillent dans la mêlée sans distinction et parviennent à dégager momentanément quelques éléments dans l’impossibilité de se replier. Les servants artilleurs disponibles font usage de leur mousqueton et les corps à corps sont atroces. De nombreux Sénégalais sont capturés avec leurs armes en criant « Camarades » mais les Chleuh ne font pas de quartier et les égorgent.

 

Arrivés enfin sur la crête dominant la plaine, nous poussons un soupir de soulagement non dissimulé car l’ennemi n’osera pas nous poursuivre en terrain découvert, sur le plat. Je marche à pied depuis longtemps car mon cheval étant exténué ne peut plus avancer. Je ne veux pas l’achever et ai le plus grand mal à le faire bouger.

 

Les blessés sont nombreux et chaque animal sain, cheval ou mulet en porte un. Il m’est impossible d’évaluer le nombre de morts, de blessés et de disparus, quelques centaines au total, sans doute. Je me dis que j’ai encore eu de la chance aujourd’hui.

Nous atteignons la plaine à bout de forces et réservons le meilleur accueil à une eau boueuse circulant dans une rigole.

 

Le colonel Magnin m’interpelle : Eh bien ! Petit brigadier ! Tu la trouves bonne cette eau ! Tu as vu comme on s’est bien débrouillé là-haut sur le plateau ! Je le regarde, muet, me contentant de hocher la tête.

 

Il est vrai que la dernière phase du combat, la plus meurtrière, nous a été épargnée car nous avons été relevés à l’arrière garde. Si nos successeurs s’étaient comportés avec autant d’acharnement que nous, les pertes auraient été inférieures. Mais un répit nous était nécessaire après l’effort presque surhumain qui nous avait tous littéralement épuisés.

 

Désigné à la formation du bivouac, ma besogne achevée, je vais rendre compte au colonel Magnin et lui demande s’il a encore besoin de mes services.

Me remerciant chaudement pour ce que j’ai accompli  à ses côtés, au cours de cette pénible journée, je puis disposer. Cherchant en vain à étancher ma soif, tandis que la nuit tombe, je regagne  ma guitoune pour un repos que j’espère entier.

 

Le bilan de la journée est maintenant à peu près établi : cent cinquante tués ou disparus et plus de cent blessés, bilan énorme. Démoralisés, nous avons du mal à nous endormir, malgré notre grande fatigue. Les fantassins ont combattu toute la journée, baïonnette au canon, entre sept et vingt heures.

Les pertes berbères sont estimées à quatre cents tués.

 

Au repos durant la matinée du 11 juin, nous levons le camp et nous acheminons en direction de Tadla, à quatorze heures, en suivant la seguia de Foum Taksout.

La chaleur est suffocante car nous incendions toutes les récoltes des dissidents.

 

Vers 15 heures, un violent orage nous force à l’immobilité. La grêle tombe drue et les grêlons ont la taille d’une olive. Nous les suçons pour nous rafraîchir et la baisse de température qui suit l’orage  facilite notre arrivée à Tadla, peu après seize heures où

nous retrouvons nos places au bivouac.

 

Les obsèques de nos morts ont lieu le 12 juin et se déroulent durant la journée entière. Nous avions trouvé les corps dépecés et mutilés du commandant Picard et des autres Français dans la casbah détruite de Ksiba. Le colonel Magnin prononce d’émouvantes allocutions. Il jette sans cesse un regard vers la partie de cette montagne d’où Moha ou Saïd nous a battus et chassés. Il ne peut retenir ses larmes.

 

Les opérations se terminent et nous prenons quelques jours de repos à Tadla puis retournons à El Boroudj. Les 90 kilomètres sont avalés en deux jours de marche, les 15 et 16 juin.

 

Les caporaux français et moi avons la satisfaction de trouver une baraque en bois pour nous loger, du luxe, à côté des guitounes.

 

Le 22 juin, je suis chargé d’accompagner un petit convoi entre Oued Zem et El Boroudj   Dans la première localité où je vais récupérer les bagages du lieutenant Foiret, je rencontre le colonel Magnin qui me fait l’honneur d’un entretien de plus de dix minutes au cours duquel il évoque le souvenir des deux terribles journées de combat à Ksiba. Il m’invite à lui rendre visite toutes les fois que j’aurai l’occasion de passer à Settat, résidence de son commandement territorial et à lui présenter les nombreuses photos prises au cours des opérations.

En attendant, je lui en laisse une collection.

 

 

 

 

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Published by Hoursentut - dans Histoire coloniale
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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 09:10

Chapitre 7

 

Nous partons le 19 mai pour El Boroudj, notre poste d’attache. Nous y séjournons quelques jours puis rejoignons Tadla via Oued Zem, le 25 mai, en accompagnant un convoi de ravitaillement et de matériel de construction pour la casbah de Tadla.

La colonne se compose de deux compagnies sénégalaises, d’une unité coloniale, d’une section d’artillerie (canon 75 m/m) et d’un détachement du train. La chaleur est accablante. Nous trouvons de l’eau potable en quantité suffisante en arrivant au bivouac.

Les habitants de Tadla se sont réfugiés avec tous leurs biens dans la montagne, chez les Chleuh. Maintenant, ils soufrent de la faim et voudraient bien revenir.

 

Le 26 mai, nous levons le camp à quatre heures et nous sommes en pointe d’avant-garde. La région traversée est déserte. Nous rencontrons de nombreuses gazelles et levons beaucoup de lièvres. Mon sloughi en attrape deux que nous dégustons à l’étape.

 

La chaleur est suffocante et, en raison du manque d’eau dans la région, la soif nous torture de bonne heure.

Vers quatre heures, un fumeur imprudent met involontairement le feu aux herbes sèches. Activé par un fort chergui, l’incendie prend des proportions inquiétantes. La colonne court beaucoup de risques. Tous les efforts tentés pour circonscrire l’incendie restent vains. Les chameaux du convoi sont cernés par les flammes et quatre d’entre eux sont carbonisés. La lutte contre ce fléau est dirigée par le Colonel Magnin et les efforts faits pendant plus de deux heures ne donnent aucun résultat.

L’incendie s’est étendu sur des kilomètres carrés et ne s’éteindra qu’à la nuit, faute d’aliments.

 

Il reste encore un long trajet à parcourir avant d’arriver au point d’eau que la colonne atteint péniblement.

Les habitants de la région réquisitionnés par les officiers du Service des Renseignements apportent le précieux liquide dans des outres en peaux de chèvres.

 

Nous arrivons à Oued Zem, le 27 mai. Cette étape est jalonnée de nombreux puits ce qui permet d’étancher la soif des hommes et des animaux. Pour rester opérationnel, chaque cheval a besoin de boire 20 litres d’eau par jour.

Nous campons près de nos camarades de l’escadron chérifien et restons le 28 mai à Oued Zem. Une mutation nous retire le Capitaine De Mazerat que nous regrettons bien vivement. Il est remplacé par le lieutenant Foiret du 4ème Goum dont le commandement échoit maintenant au capitaine De Mazerat.

 

Le 29 mai, nous filons sur Boujad pour y protéger un bataillon de tirailleurs chargé de l’aménagement de la piste reliant Oued Zem à Kasbah Tadla.

Pendant quelques jours, nous assurons la protection des convois et cette activité, trop statique, ne nous plait guère.

 

J’ouvre ici une parenthèse : pendant notre absence correspondant à l’aller à et retour d’El Borroudj, nous avions laissé deux goumiers à cheval à Tadla, à la disposition du Bureau de Renseignements, sous les ordres du lieutenant Delhomme.

 

Au cours d’une sortie sur la rive gauche de l’Oum Er Bia, empruntant le pont des Portugais, ces deux goumiers ainsi que deux autres appartenant au 4ème Goum, partis en éclaireurs se font surprendre et coupés du pont par un groupe important de cavaliers marocains qui tentent de s’emparer vivant de nos quatre soldats isolés.

Après une brève lutte, la poursuite s’engage pendant une vingtaine de kilomètres jusqu’aux abords de Kasbah Zidania. Les chevaux sont exténués et c’est une lutte au corps à corps qui s’engage et au cours de laquelle les quatre chevaux sont tués.

Un goumier du 3ème Goum, nommé Djilali, accompagné d’un collègue du 4ème Goum tombent mortellement atteints. Les deux survivants continuent leur retraite en utilisant les replis de terrain et combattent jusqu’à épuisement des munitions. Ils réussissent à franchir le fleuve et trouvent asile dans une tribu récemment soumise.

Les poursuivants abandonnent alors leur chasse à l’homme en raison de l’extrême épuisement de leurs chevaux.

Les deux goumiers rescapés sont rentrés le lendemain à Tadla, assez déprimés. Le souvenir de cette affaire épique restera pour toujours gravé dans leur mémoire.

Le cadavre du goumier Djilali a pu être récupéré. En raison de la putréfaction avancée du corps, nous le plaçons dans un cercueil, ce qui est contraire à la coutume musulmane et aménageons une sépulture dans le cimetière musulman de Boujad.

 

Le 4 juin, au soir, nous recevons l’ordre de rejoindre la colonne du colonel Mathieu vers Tadla que nous atteignons à dix heures et demie.

La situation politique de la région est inchangée. Les habitants de Kasbah Tadla ont fui dans les montagnes et sont alors sous protection des Chleuh. De vieilles femmes se font émissaires ou espionnes et sont chargées de remettre des lettres au colonel Mangin.

Il n’est pas possible aux citadins réfugiés dans la montagne de faire acte de soumission car leurs biens, troupeaux, femmes et enfants sont entre les mains des montagnards rebelles qui menacent d’exécuter leurs enfants s’ils se soumettent. D’autre part, si les soumissions tardent, les récoltes risquent d’être incendiées. Ils sont donc embarbouillés.

Telle est la situation à Tadla, au début juin de l’an 1913.

 

Après deux journées calmes passées à Tadla, des ordres sont donnés dans la soirée du 7 juin pour effectuer une opération sur le village de Ksiba, agglomération importante et résidence du chef rebelle réputé et très actif, Moha ou Saïd.

 

Le départ a lieu à minuit. La mission délicate confiée au 3éme Goum à cheval consiste à encadrer 1200 cavaliers des tribus Béni Zemmour, Ould Brahim et Smaala, nouvellement soumises. Trois groupes de 400 cavaliers chacun sont formés et encadrés par une escouade de goumiers. Le capitaine De Mazerat assure le commandement général de cette armée auxiliaire de partisans avec l’appui suivant :

1er groupe : le maréchal des logis Bennacoeur ;

2ème groupe : le lieutenant Foiret et le maréchal des logis Vaugier ;

3ème groupe : le lieutenant Emmanuelli et le brigadier Garry.

 

A la pointe du jour, nous arrivons à la casbah de Ghorm el Alem, au pied des pentes de l’Atlas. Les premières crêtes sont déjà occupées par les dissidents, retranchés derrières des murets en pierres sèches.

L’artillerie ouvre un feu nourri pendant que les fantassins montent à l’assaut des positions adverses. Une fois enlevées nous accédons à un plateau, premier gradin de la montagne. Le terrain est ensuite très accidenté et offre d’énormes difficultés à nos troupes. L’ennemi, abrité dans les rochers oppose une résistance farouche. Un passage très étroit, au fond d’une gorge, entre deux hautes falaises, interdit toute progression à l’artillerie tractée. Les attelages de mulets, bien que doublés, ne réussissent pas à gravir les pentes raides – canons et caissons chavirent et basculent dans le ravin. A l’aide de cordes, une compagnie de tirailleurs remet les véhicules sur leurs roues.

 

Nos 75 m/m sont obligés de revenir en arrière sur le plateau où des éléments d’infanterie assurent leur protection, près du marabout de Sidi Ben Daoud.

 

Pendant ce temps, la colonne s’engage, n’ayant comme appui que deux batteries de 65 m/m de montagne. Nous pénétrons avec notre cavalerie dans une vallée resserrée entre des collines rocheuses escarpées et boisées dans lesquelles est rassemblé un grand nombre de Chleuh.

Un rapide mouvement en avant s’amorce en tête duquel se trouve le 3ème escadron chérifien du capitaine Deschamps et deux pelotons du 4ème spahi, sous les ordres du commandant Picard. Viennent ensuite les groupes des 1200 partisans, encadrés par les cavaliers du 3ème Goum.

 

Les cavaliers des tribus ne connaissent aucune discipline et la confusion bat son plein. Il faut fréquemment et violemment employer la cravache pour tenter de remettre de l’ordre mais les menaces et punitions ne suffisent pas.

Les cravaches sont vite usées et remplacées par le plat de sabre dont l’effet se révèle plus efficace.

 

La vallée, abondamment irriguée, est brusquement envahie par l’eau. Ce sont les Chleuh qui ont provoqué cette inondation pour ralentir notre avance.

Le combat est sérieusement engagé en avant et à droite. L’ennemi dispose de tous les avantages du terrain et s’acharne de plus belle. L’objectif est la casbah de Ksiba.

Le mouvement doit s’effectuer en vitesse et avec surprise.

 

Le commandant Picard lance toute la cavalerie au galop et dans ce mouvement, les partisans croient qu’il s’agit de s’emparer des troupeaux en fuite et veulent eux-mêmes saisir ce butin mobile. C’est une débandade complète et toute autorité se trouve réduite à néant.

Mon cheval est dessanglé et perd la couverture. Je mets pied à terre et selle à nouveau, en un tournemain, secondé par un goumier.

 

Les partisans n’ayant plus de chef continuent leur course effrénée vers un petit village situé sur la gauche, à flanc de coteau, puis s’arrêtent, abandonnant les cavaliers du commandant Picard lancés très en avant. Je reste isolé avec mon cavalier goumier et tente de rejoindre la tête au galop. Une grêle de balles venant des rochers au pied desquels nous passons s’abat sur nous. La cavalerie régulière (escadron chérifien, spahis et goumiers) accentue l’allure et se trouve à une centaine de mètres de moi.

Soudainement, une cinquantaine de Chleuh surgissent à mes trousses puis me barrent la route. J’esquive tandis que des camarades spahis cherchent à récupérer un des leurs, blessé et tombé à terre.

Pendant qu’ils hissent le blessé sur un cheval, je tiens tête à une trentaine d’ennemis embusqués derrière les rochers, à une distance d’environ 70 mètres. J’épuise toutes les munitions de ma cartouchière de ceinture mais la récupération du blessé a réussi.

 

Notre cavalerie s’enfonce alors dans un cul de sac en terrain chaotique et abondamment fourré. Les Chleuh débouchent de toutes parts et attaquent avec rage. Le combat en ordre est rompu et une lutte individuelle et âpre s’engage désespérément. Chefs spahis et goumiers montrent des prodiges de courage mais la lutte par trop inégale nous cause des pertes importantes. Aucun secours ne peut nous advenir pour l’instant, l’infanterie étant prise à partie à l’arrière et à plus d’une heure de marche. Les partisans fléchissent et le capitaine De Mazerat tue trois fuyards au révolver, sans réussir à rameuter ceux, proches de l’abandon.

 

J’essaie de reprendre en main plusieurs centaines de partisans hésitants et démoralisés. Ces indigènes, de plus en plus affolés, font feu dans toutes les directions, sans objectif précis. Je me trouve au milieu de cette fusillade et bientôt particulièrement visé.

En effet, ils tirent dans ma direction, parfois à bout portant, le fusil tenu horizontalement sur l’épaule. Mais il est dit que mon heure n’est pas venue car je suis indemne. La menace de faire usage de ma carabine sur eux les rend encore plus fous. Ils se mettent à hurler en esquissant un simulacre de mouvement en avant. Puis c’est de nouveau la panique et la fuite. J’en suis réduit à combattre seul face à des cavaliers ennemis qui se sont très approchés. Mon goumier ne me quitte pas. Je pleure de rage devant l’impossibilité de porter secours à mes camarades que l’on massacre.

Mon cheval tombe, épuisé ; ses flancs sont à vifs. Je ne consens toutefois pas à l’abandonner et emploie tous mes efforts à le remettre sur pieds, sans penser seulement que ma vie est suspendue à un cheveu. Le moment n’est pas au découragement qui serait certainement fatal. Je suis couvert de sang. Le carnage continue à un rythme croissant, un contre cinq et au corps à corps.

 

Les assaillants sont en partie des soldats réguliers de Moha ou Saïd, armés de fusils à tir rapide, munis de baïonnette.

Le terrain où s’est réfugié l’escadron est impraticable vu le nombre de rochers. J’ai du mal à trouver les mots pour écrire la scène de ce carnage. Les blessés sont mutilés et emportés par l’ennemi.

 

Une des premières victimes est le commandant Picard, chef de cavalerie. Son cheval blessé et refusant d’avancer, il est atteint par plusieurs balles et pris par cinq  Chleuh qui le coupent en morceaux. Le lieutenant Mazimbert est tué en voulant sauver son chef en même temps que deux brigadiers, un spahi français et deux spahis tunisiens, tous sacrifiant leur vie pour sauver celle de leur chef.

Mais que l’infanterie est lente à rallier !

 

L’escadron chérifien compte 23 hommes hors de combat dont 17 tués. 34 chevaux sur 81 restent sur le terrain. 18 goumiers restent en vie avec le capitaine De Mazerat et le lieutenant Foiret. Nos pertes sont comparativement légères : 3 hommes blessés et 3 chevaux tués. Le capitaine De Mazerat et le lieutenant Foiret doivent leur salut à leurs chevaux anglo-arabes, tout à fait exceptionnels, puisqu’ils ont franchi une barre rocheuse emportant, chacun,  un cavalier démonté sur le dos.

 Les secours arrivent mais en fin de tuerie. Ne pouvant plus avancer avec mon cheval, je recueille les blessés et les cavaliers démontés tandis que le maréchal des logis Vaugier exécute un combat à pied avec les goumiers contre des adversaires occupant une crête à proximité.

 

Le maréchal des logis chef Jacquet de l’escadron chérifien arrive. Il est muet. La peine et l’émotion l’étouffent. Nous ne pouvons retenir nos larmes. Les pertes en hommes et en chevaux atteignent 50%, y compris celles des deux pelotons du 4ème Spahis tunisien. Le lieutenant Jeannerod de l’escadron chérifien a eu deux chevaux tués sous lui. Un maréchal des logis chef du 4ème Spahis, démonté, se réfugie, dans un ravin, au fond d’une crevasse, en sûreté. L’attente lui semble bien longue. Pendant une heure et demi, il se désole et se laisse aller au désespoir, se réservant une balle de révolver pour se donner la mort plutôt que d’être pris vivant.

De sa cachette, il entend les balles siffler et aperçoit les ennemis mais évite d’être éventé. Enfin, il perçoit tout près les claquements des Lebel de notre infanterie qui dégage le lieu à la baïonnette.

Ouf ! Le sous-officier sort de sa cachette alors que l’infanterie mène toujours le combat pour repousser l’ennemi.

Nous nous rassemblons à l’abri et ne pouvons parler, totalement hébétés. Seuls des regards, chargés de souffrance et de tristesse s’échangent dans un silence poignant.

 

Le bombardement de la casbah de Ksiba et de celle de Moha ou Saïd avec obus à mélinite occasionne de gros dégâts. Tous les occupants fuient dans la montagne et nous apercevons parmi les fuyards, les uniformes rouges de nos spahis dont les Chleuh sont déjà revêtus.

 

Il est 16 heures quand le mouvement de la retraite vers Sidi Ben Daoud s’amorce. Je suis en pointe d’arrière-garde avec mon escouade. Le décrochage est difficile mais assez court. La colonne se glisse, silencieuse, entre deux montagnes.

Le combat diminue d’intensité au fur et à mesure que nous nous éloignons. Quelques Chleuh, déguisés en spahis, après avoir dépouillés nos morts, nous provoquent et nous harcèlent encore un moment puis le calme revient, le calme qui suit une journée meurtrière.

Toute la colonne campe auprès du marabout de Sidi Ben Daoud, sur le plateau qui domine la plaine de l’Oum Er Bia.

La journée a été également meurtrière pour l’ennemi qui abandonne la poursuite. Leur souci  doit  se porter sur leurs morts et blessés ainsi que sur les nôtres restés entre leurs mains et sur le butin à se partager, armes et munitions.

 

Nous sommes tous atteints d’une profonde tristesse et c’est dans un silence profond que nous arrivons au camp, à la nuit tombante.

Debout depuis 4 heures du matin, la marche de nuit et le combat très pénible soutenu, pendant toute la journée, nous ont vidés au point que la maigre pitance qui nous est réservée est presque ignorée ; quelques uns d’entre nous, exténués, s’endorment, la bouche pleine. Nous avons réalisé 19 heures de marche et 12 heures de combat, sans répit.

 

Après une nuit qui fut plutôt calme mais non dénuée de cauchemars et un réveil pas trop matinal, nous nous sentons assez reposés, ce 9 juin. Aucune opération n’étant envisagée pour la journée, nous restons au camp et nous affairons à nos travaux habituels et au ravitaillement en vivres et munitions.

Vers 8 heures, les Chleuh rassemblés sur les hauteurs dominant le camp commencent le baroud.

Chaque corps de troupe va reconnaître ses morts et blessés à l’ambulance. Les uns ont la gorge tranchée, d’autres sont carbonisés ou ont la tête et la face complètement écrasées à coups de grosses pierres. C’est un spectacle horrifiant et une odeur pestilentielle se dégage. Un convoi en formation va transporter les morts et les blessés à Tadla. On attache les premiers sur des chameaux, les seconds prennent place sur des litières et des cacolets.

Les moins gravement atteints empruntent des montures. Ce convoi reviendra dans la soirée avec un approvisionnement en vivres et munitions.

 

La journée devient quelque peu mouvementée car les rebelles sont de plus en plus nombreux autour de nous. Les artilleurs se chargent de les disperser mais ils se reforment aussitôt sur un autre point. Nous apercevons la troupe de Moha ou Saïd, en formation régulière et parmi elle, les taches rouges des uniformes de nos infortunés spahis.

 

Des émissaires venus de la montagne nous informent que se crée une harka importante, composée d’éléments Zaïan, Béni Mellal, Ouled Sidi Bou Brahim et Aït Roba, pour une attaque massive et nocturne de notre bivouac. Ils ont l’intention de raser notre camp, hommes et installation et cela sans merci. Des feux brillent dans la montagne et les cris des dissidents, très perceptibles, ne sont pas équivoques.

Des mesures défensives sont aussitôt prises et chacun se voit assigner sa place en cas d’alerte. Les tentes sont abattues. Toute l’infanterie occupe les tranchées.

 

L’artillerie elle-même est protégée par des levées de terre. Quant aux cavaliers, si durement éprouvés la veille, ils sont maintenus en réserve pour se porter sabre au clair, aux points les plus menacés. A minuit, une heure, rien à signaler. A deux heures, des cris « aux armes ! » fusent de tous côtés.

 Des tirailleurs affolés courent dans tous les sens et le spectacle prend parfois un aspect comique. Ainsi un tirailleur qui s’agenouille au milieu du camp, baïonnette au canon, derrière le spahi Salah de notre Goum, encore couché, crie « aux armes ! ». Il a été prié de détaler en vitesse et cette petite scène a provoqué l’hilarité de tous nos goumiers.

 

Cette alerte fut de courte durée. Il ne s’agissait que de quelques rebelles isolés, venus tirer quelques coups de fusil aux abords de notre camp, pour en évaluer les défenses. Le silence de la nuit a vite fait oublier cet incident. Hélas, une heure plus tard, la sonnerie du réveil retentit et, à 4 heures du matin, nous nous ébranlons pour venger notre échec de la veille.

Dès la sortie du camp, le combat s’engage et l’ennemi occupe toutes les positions avantageuses lui permettant des tirs plongeants sur la colonne qui marche dans une coulée ou vallée étroite. Les fantassins escaladent les pentes abruptes et arrivent à déloger les occupants.

La marche en avant progresse lentement.

 

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 08:39

Opérations militaires dans le Tadla

Avril – juin 1913

Chapitre 6

 

Le 30 mars 1912, est signée la Convention de Fez, établissant le Protectorat français sur le Maroc. A cette date, la France occupe la Chaouia, de Mazagan à Rabat et une série de postes échelonnés entre Rabat et Fez.

Cet accord déplait aux tribus berbères qui se révoltent contre le sultan Moulay Hafid, contraint d’abdiquer en août 1912. Lyautey est alors chargé de la pacification du pays.

Après avoir ramené l’ordre à Fez puis à Marrakech, les forces françaises sous le commandement du colonel Mangin sont engagées, en 1913, dans la région du Tadla, contre les tribus, Chleuh et Zaïan, commandées par le chef Moha ou Saïd.

 

Après l’occupation de Marrakech par la colonne Mangin et la pacification des territoires environnants, le 3ème Goum qui a séjourné plusieurs semaines sur le mamelon de  Ben Guérir reçoit l’ordre de rejoindre la localité d’El Boroudj, centre politique situé au Sud de la Chaouia, à proximité de l’oued Oum Er Bia.

 

L’absence d’opérations militaires pendant l’hiver nous imposant un rythme de vie monotone commence à lasser la plupart d’entre nous et c’est donc avec joie que nous apprenons, au printemps, notre participation aux opérations de pacification des tribus peuplant la plaine du Tadla, pacification non exempte de risques.

En effet, au mois de juin 1910, une colonne légère, sous les ordres du Chef de Bataillon de l’Infanterie Coloniale, Aubert, avait réussi à traverser tout ce territoire mais, après d’âpres combats, occasionnant des pertes sévères du côté français et sans provoquer de soumissions de la part des tribus.

 

En conséquence, il importe de renouveler cette campagne avec des contingents plus importants. C’est ainsi que le 23 avril 1913, nous quittons El Borrouj sous les ordres du colonel Mangin. L’approvisionnement en vivres de la colonne est prévu pour 5000 hommes, 1300 mulets et chevaux ainsi que 800 chameaux et ce, pour une période de 12 jours.

Les mulets se répartissent en trois catégories : les mulets de trait pour les pièces d’artillerie 75 m/m, les mulets de bât chargés de vivres et pièces de canons et les mulets de monte, ces derniers ayant le pied plus sûr que le cheval en montagne. Les chameaux (dromadaires en réalité) portent des vivres et bagages divers.

 

La première étape s’effectue sans incident jusqu’à la casbah de Termast, située en rive droite de l’Oum Er Bia. Avec mon ami, Léon Martin, nous liquidons deux bonnes bouteilles de vin, un acompte sur le succès des prochains combats.

 

Le lendemain 24 avril, nous nous dirigeons vers une autre casbah, celle de Dar Ould Zidouh, élevée en rive gauche du même fleuve. La colonne n’est pas inquiétée mais

l’absence totale d’habitants le long de notre parcours est surprenante bien que les habitations soient nombreuses dans les parages.

Les accès au fleuve et son franchissement étant signalés comme difficiles pour les véhicules et l’artillerie de campagne, le 3ème Goum à cheval, muni d’outils de parc et de terrassement prend les devants, à vive allure, afin de préparer et aménager un passage.

Les travaux  sont exécutés rapidement puis les cavaliers forment alors un cordon de sécurité en aval du gué, joignant les deux rives, dans le but d’arrêter et recueillir les hommes ou les animaux malencontreusement tombés à l’eau et emportés par un fort courant. La traversée du gué s’effectue sans incident notable.

 

Nous bivouaquons sur la rive gauche de l’oued et y séjournons toute la journée du 25 avril. Pendant les heures de loisir, je me livre aux activités, ou sports pour certains, de la pêche et de la chasse. Muni d’une carabine Flaubert de calibre 6 mm, j’apporte à la popote 5 pigeons et 5 tourterelles, bien accueillis par les Spahis.

 

Nous reprenons la marche le 26 au matin, la cavalerie se trouvant en tête et remontant la rive gauche de l’oued. Le terrain de plaine se prête merveilleusement à la manœuvre des escadrons, bien qu’en terrain découvert.

Je dois rappeler que la semaine précédente, des éléments de la colonne Mangin avaient été accrochés par les rebelles et un certain nombre de casbahs et de douars avait alors été détruit. Le calme semble régner dans le pays et quelques habitants ont apparemment regagné leurs villages. Cependant, cette tranquillité ne nous rassure pas et nous avançons sur le qui vive.

 

Peu avant la localité d’Aïn Zerga, terme de notre étape du jour, notre patrouille opérant à droite, dans une oliveraie, essuie des coups de feu. Aussitôt des rassemblements de dissidents se forment, attaquent l’arrière garde qui se trouve  rapidement encerclée sur trois côtés. Ce sont surtout les tirailleurs sénégalais qui sont pris à partie.

L’installation du camp se fait sous la protection de la cavalerie mais le baroud augmente d’intensité. Les canons de 75 m/m et  65 m/m de montagne interviennent efficacement et assurent au camp une sécurité relative.

Cependant les balles tombent assez drues sur le camp. La configuration locale du terrain avec buissons et rochers, permet aux Marocains de s’approcher et de tirer à courte portée. Mon goumier de service reçoit une balle dans le bras, heureusement sans gravité. Un officier est blessé à l’épaule tandis que deux Sénégalais sont tués. Plusieurs chevaux et chameaux sont également atteints.

Le combat prend de l’ampleur et canons et mitrailleuses sont en pleine action.

Pour permettre le dégagement du bivouac encerclé, le Colonel Mangin organise une colonne de sortie. Je suis désigné avec 6 goumiers pour patrouiller sur le flanc gauche et à hauteur des éléments de tête de l’infanterie.

 

Soudain, devant moi, j’aperçois plusieurs milliers de piétons ennemis et des centaines de cavaliers. Ils tirent de nombreux coups de fusil dans notre direction, sans résultat, étant donné la distance à laquelle ils font feu et le peu d’efficacité de leurs armes, désuètes. Craignant que nous ne masquions des éléments plus importants, les Marocains cèdent le terrain tout en continuant le baroud.

 

Le goumier chargé de maintenir la liaison à vue entre le peloton et ma patrouille s’acquitte mal de sa mission et ne s’aperçoit pas que la colonne a effectué un changement de direction à droite. Je m’en rends compte mais un peu tard. Le maréchal des logis Vaugier, conscient du danger, dépêche deux cavaliers pour renouer la liaison, mais sans succès car la fumée des incendies allumés par nos troupes, dans la plaine, empêche toute visibilité de ce côté. Je me retrouve isolé, à 4 kilomètres de la colonne.

Je manœuvre alors comme si j’étais soutenu. Tout en maintenant les chevaux en direction des adversaires, nous appuyons insensiblement sur la droite. L’ennemi a toujours l’impression que je masque une menace sérieuse. Mes cavaliers sont assez impressionnés et ont tendance à se rapprocher de moi. Je leur fais respecter les intervalles et leur recommande de rester calmes et confiants. Nous sommes cernés de trois côtés.

 

C’est alors qu’une cinquantaine de cavaliers ennemis, les plus courageux, se détachent du gros de leurs forces et nous chargent mais nous ne bronchons pas et ils s’arrêtent à 200 mètres environ.

Les goumiers fixent leur attention sur moi et sont un peu impressionnés par mon calme. Cela leur inspire une certaine confiance, ne voulant pas apparaître comme des poltrons.

Etant un excellent tireur, je mets pied à terre et sur 6 coups de carabine, je descends deux assaillants ce qui rend les autres hésitants et leur fait faire demi-tour. Devant nous, le nombre de Marocains reste considérable. Cependant le maréchal des logis Vaugier, en train d’incendier les douars situés entre la colonne et ma patrouille, s’inquiète réellement de mon absence et se met à ma recherche. M’apercevant à une distance de 1500 mètres, il m’envoie quelques cavaliers au galop pour m’enjoindre de me retirer à la plus vive allure.

Nous rompons brusquement le combat au grand ébahissement des Chleuh. La joie de nos goumiers est à son comble lorsque nous rejoignons le peloton car ils nous considéraient comme perdus. La leçon à tirer de cette aventure sera de désigner des hommes sûrs pour les missions délicates. Il va sans dire que sans notre calme et notre assurance, il n’y avait guère de salut pour nous sept.

 

Les canons de 75 m/m et les mitrailleuses finissent par avoir le dessus et les assaillants se dispersent  par petits groupes. La cavalerie exécute une brillante charge à la suite de laquelle plus de 100 dissidents sont dénombrés comme ayant été tués à coups de sabre. Les trophées de guerre sont nombreux.

Les habitants de la plaine sont très sévèrement châtiés. Tout est brûlé et pillé.

 

Nous rentrons au bivouac, chargés de fusils et de poignards. Nous avons également  capturé des chevaux et des mulets. Jusqu’à la nuit, casbahs et douars brûlent. Nous entendons  les cris d’habitants bloqués dans les casbahs qui, ne pouvant se sauver, sont brûlés vifs.

Nos pertes s’élèvent à 8 tués et 20 blessés.

 

Au cours de l’après midi, l’aéroplane du lieutenant De La Morlaix atterrit au milieu de la colonne sans incident. C’est le premier appareil qui nous apporte le courrier.

 

La nuit a été paisible, après le cuisant échec subi par l’ennemi. Nous vendons à des soukiers trois mulets de prise, au prix de 45 francs l’un.

 

Le 27 avril, nous prenons le départ en direction du Moyen Atlas, l’objectif étant le village de Sidi Ali  Bou Brahim.

Je suis désigné avec trois goumiers pour occuper une crête éloignée et assurer la protection de l’envol de l’aéroplane. En arrivant sur notre position, nous nous trouvons nez à nez avec un groupe de dissidents qui effectuait la même manœuvre que nous. Nous sommes accueillis par une fusillade nourrie et rapprochée mais peu précise car personne n’est atteint. Malgré notre infériorité numérique, nos fusils les mettent en fuite.

Les dissidents, au nombre d’une cinquantaine, s’abritent derrière les murs entourant les jardins et nous prennent pour cibles, à une distance d’environ 400 mètres. Leurs balles soulèvent des éclats de pierre, lesquels atteignent les membres et le ventre de mon cheval. Devenu très nerveux, ce dernier me pose des difficultés pour tenir ma position et je fais prévenir mon chef de peloton pour engager tout son effectif.

Il s’ensuit un combat à pied dans les jardins qui obligent les Marocains à se retirer. Pendant ce temps là, l’aéroplane s’élève lentement dans les airs, salué au passage par le feu des dissidents. Il est utile de préciser que l’appareil vole à une vitesse d’environ 80 kilomètres à l’heure.

 

La colonne continue sa progression vers la montagne et nous sommes à environ trois kilomètres, en arrière garde. Avec l’aide de quatre cavaliers, j’assure la protection comme pointe d’arrière garde, mission délicate et risquée.

Tout au long de la marche, nous avons à soutenir un combat rapproché pendant lequel on n’a pas le temps de souffler. Des cavaliers ennemis tentent de prouver leur hardiesse en chargeant à vive allure et déchargeant leur fusil. Je les mets à la raison en tuant un cavalier et un cheval. L’effet produit nous donne un instant de répit. Bientôt, nous sommes à nouveau harcelés. Nos munitions s’épuisent mais une casbah en ruine nous offre un bon abri et un bon appui temporaire pour continuer le combat. Il nous faut cependant faire un nouveau bond en arrière. Poursuivis, nous sommes dans l’obligation de nous réfugier derrière une ligne de tirailleurs algériens prête à recevoir les poursuivants comme il convient, par des salves nourries. L’ennemi est freiné dans sa fougue puis arrêté.

 

Les villages et les récoltes sont en feu. La chaleur est intense. La tête de la colonne approche des premiers contreforts de la montagne et le combat change de secteur.

 

L’avant-garde est maintenant aux prises avec des ennemis nombreux et  mordants, embusqués dans les rochers et les oliveraies.

Seize pièces d’artillerie tirent sans arrêt. Il en est de même des mitrailleuses. Plusieurs charges à la baïonnette sont exécutées afin de déloger les Chleuh du village de Sidi Ali Bou Brahim que les chasseurs alpins occupent aussitôt. Ces derniers progressent au-delà du village et gravissent les flancs escarpés de la montagne. Le 3ème Goum à pied est chargé d’occuper les hauteurs situées à droite du village, tache difficile étant donné la nature très accidentée du terrain. Les goumiers essuient quelques coups de fusil au cours de l’ascension de la montagne, au niveau des rochers et des ressauts ou falaises.

 

Les canons 65 m/m de montagne appuient la progression des fantassins et parfois de si près que le casque de notre sergent major Prudhomme est soufflé.

Jusqu’à la nuit, il n’y a aucun répit. Nous avons trois blessés au Goum à pied, un tué et 4 blessés chez les Alpins.

Le bivouac se forme au pied du village, dans une oliveraie protégée par les unités en position sur les crêtes dominantes. Pas de repos pendant la nuit où la fusillade est ininterrompue. Les pertes du 27 avril s’élèvent à 16 tués et 110 blessés.

 

Nous restons sur place, le 28 avril. Les unités d’avant postes appartenant au 7ème régiment de tirailleurs algériens commandés par le capitaine Berthon soutiennent le combat toute la journée. Dans la soirée, le bataillon sénégalais du Commandant Bétrix assure la relève sur la grande crête.

 

Au cours de la nuit, il est assailli par de nombreux ennemis excessivement mordants.

Les Sénégalais, impressionnés par les pertes subies abandonnent leur position. Les morts, les blessés, le train de combat et le train régimentaire tombent aux mains des Chleuh. Cet échec coûte 26 tués dont 3 officiers et 3 sous officiers français. Le médecin major Malet, un ami, est parmi les morts. Le combat a été mené par les Chleuh, à coups de poignards.

 

Durant cette nuit, nous occupons les tranchées avec le sabre dégainé mais nous n’avons pas eu à en faire usage.

Le 29 au soir, le bataillon de tirailleurs monte aux avant postes et par une contre attaque vigoureuse inflige une sévère leçon aux montagnards.

 

Le chef des guerriers Chleuh adresse alors une lettre au colonel Mangin dans laquelle il menace d’attacher les soldats aux troncs des oliviers, s’ils ne quittent pas immédiatement les lieux. Le colonel répond qu’il doit se dépêcher s’il désire que les habitants cueillent la prochaine récolte d’olives. L’ordre est donné d’abattre les oliviers du secteur.

Le bilan de ces trois journées de combat est de 60 tués ou disparus et de 126 blessés.

Il m’apparaît clairement que la soumission des tribus du Tadla ne pourra être effective qu’après l’élimination complète de la harka des Chleuh.

 

Le 30 avril, nous reprenons la direction d’Aïn Zerga. Nous sommes harcelés au départ par de petits groupes de dissidents, rapidement dispersés par l’artillerie.

Les moyens de transport des blessés font défaut. Les chameaux sont utilisés à cette fin et nous arrivons sans incident à Aïn Zerga où nous passons la nuit.

 

Le 1er mai, nous faisons étape à Kasbah Zidania, en direction de Tadla, en rive gauche de l’Oum Er Bia. Détachés sur la droite, nous essuyons quelques coups de feu auxquels nous ne répondons pas.

Notre séjour à Zidania entre le 1er et le 3 mai est réconfortant car effectué dans un cadre vraiment enchanteur. Les blessés sont acheminés sur la localité de Oued Zem, le 2 mai, et le détachement qui les accompagne est censé nous rejoindre à Kasbah Tadla avec un convoi de ravitaillement.

Pendant mon séjour à Zidania, je me livre à la chasse aux pigeons qui pullulent dans les vieux murs de la casbah. Le tableau de chasse final : 140 oiseaux, est satisfaisant et apprécié car distribué aux popotes.

 

La fanfare des chasseurs alpins agrémente notre séjour de l’exécution des meilleurs morceaux de son répertoire. Le poisson abonde dans le fleuve et surtout celui qui est ici dénommé barbeau. Le capitaine De Mazerat a capturé une pièce pesant 16 livres.

 

Le 04 mai, nous prenons la direction de Kasbah Tadla ; chemin faisant, nous sommes flanc garde droite et 25 cavaliers ennemis se présentent sans nous attaquer.

 

Près d’arriver à la casbah,  quelques cavaliers Chleuh exercent leur adresse de tireur sur ma patrouille, sans faire de victime. Notre riposte, précise, provoque leur dispersion.

 

Le peloton à cheval du 3ème Goum poursuit sa route vers Boujad, de conserve avec le 3ème escadron chérifien du Capitaine Deschamps.

 

La distance parcourue aujourd’hui est de 50 kilomètres. Boujad est une petite ville marocaine, charmante. Le chérif, très francophile nous réserve un excellent accueil.

 

Le 5 mai, nous allons à Oued Zem, à la rencontre du Colonel Pelé, chef d’Etat-major du Résident Général que nous escortons jusqu’à Kasbah Tadla, ville pourvue de nombreuses fortifications et où vivent environ cinq mille habitants. La majorité d’entre eux a néanmoins fui à notre approche.

La colonne en bivouac à Tadla depuis le 4 mai essuie chaque nuit de petites attaques isolées pour tester notre défense. Certaines d’entre elles, plus décisives, parviennent à pénétrer à l’intérieur du camp et à s’emparer d’armes.

 

Le 7 mai, quelques patrouilles de cavalerie sont constituées dans le but de découvrir les positions de l’ennemi et d’apporter des renseignements sur certains rassemblements signalés d’importance.

Ces patrouilles de 5 ou 6 hommes opèrent isolément jusqu’à une profondeur de 5 à 6 kilomètres dans la plaine, en direction de la montagne. Me trouvant à la tête d’une patrouille, j’aperçois un groupe de cavaliers Chleuh. Le manque de soutien ne me permet pas d’engager une lutte qui nous serait fatale. Nous sommes les derniers rentrés après mission accomplie. Un détachement de sortie est déjà en route en direction des ennemis signalés.

 

Il est 15 heures. La plaine est recouverte de grands chardons qui rendent la marche très difficile. Les chevaux se cabrent sous l’effet des piqûres. Un fort parti de cavaliers ennemis engage le combat à très courte distance tandis que des contingents plus importants se tiennent plus éloignés.

Nous revenons au bivouac en protection à l’arrière garde du détachement, sans accrochage sérieux.

Les quelques habitants, demeurés dans la casbah de Tadla, étant soupçonnés de participation à l’attaque du camp, la nuit, sont faits prisonniers dans la journée du 8 mai.

Nous incendions et détruisons leurs demeures et installons un poste important dans la casbah.

 

Ce même jour, profitant de l’occasion de pouvoir circuler dans l’agglomération, je rapporte quelques pigeons pour améliorer l’ordinaire.

 

Pendant ce temps, en voulant atterrir, un aéroplane, trompé par le relief inégal va butter du nez au fond d’un petit ravin. Les roues, l’hélice et le moteur sont hors d’usage mais le pilote est indemne. Cet appareil porte le nom de Madagascar sur son gouvernail, don de la lointaine Colonie.

 

Le 9 mai, la journée se passe, monotone. La nuit est toujours troublée par les coups de feu des rôdeurs.

Le 10 mai, le séjour au camp me permet d’aller à la pêche.

Les silos à proximité de notre camp regorgent de céréales, de l’orge en grande partie. Nous nous empressons d’en faire un gros approvisionnement et donnons la ration forte aux chevaux. Une grande quantité est également livrée à l’intendance.

 

Pour distraire les troupes, le commandement organise une fête, le lundi de la Pentecôte. Chaque corps de troupe s’évertue à multiplier les distractions possibles et, pour ce qui est des moyens de s’amuser, nous n’avons rien à envier aux citadins de Casablanca.

Le théâtre marocain est tenu par les troupes chérifiennes, le cirque par les tirailleurs algériens. Les courses de mulets sont réservées aux muletiers de l’infanterie tandis que des courses de chevaux sont disputées d’une part, par les sous-officiers, d’autre part par les brigadiers.

Des courses de chameaux, tout à fait originales, provoquent l’hilarité générale.

Le public se compose uniquement de militaires. La fanfare des chasseurs alpins est largement mise à contribution.

 

Des épreuves d’adresse au sabre sur des mannequins et des têtes mettent en présence les meilleurs cavaliers. L’exercice d’enlèvements de blessés, de mise en croupe de cavaliers démontés, tout en continuant leur course au galop et l’attaque des mannequins sont spectaculaires et obtiennent un vif succès.

 

Un convoi de ravitaillement arrive le 17 mai. Les journées au camp sont toujours aussi monotones et les nuits toujours troublées par les attaques de rôdeurs.

L’emploi du temps se décompose ainsi : réveil à 6 heures puis café. Je vais ensuite tuer quelques pigeons pour le casse-croûte de 9 heures. Ensuite, pansage et abreuvement des chevaux et mulets ; déjeuner vers onze heures et demie.

L’après-midi se partage entre une sieste jusqu’à 16 heures, puis un peu de pêche au barbeau et enfin la chasse aux pigeons. La journée se termine par un dîner préparé vers 19 heures.

 

A signaler un petit incident survenu au cours de la nuit, concernant le caporal Vergnes, un de nos camarades du Goum à pied. Pris d’un besoin pressant et personnel, celui-ci signale sa sortie aux sentinelles mais entre temps celles-ci sont relevées avant son retour et omettent de passer la consigne à leurs remplaçants. Ces derniers, apercevant une ombre en avant de la tranchée, se concertent pour ouvrir le feu. A ce moment survient le sergent Herrouin, qui leur ordonne d’attendre. Herrouin, fin tireur, ajuste et fait feu sur l’ombre qui n’est autre que Vergnes au moment où il se relève. Touché au mollet, notre noctambule pousse un cri : oh ! Doucement ! Il en a été quitte pour quelques jours d’immobilisation en ambulance.

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 21:57

 

Chapitre 5

 

Nous partons donc le 10 août en faisant étape à Aïn el Orma. Nous avons l’impression que l’on nous fait marcher pendant les heures les plus chaudes alors que l’eau potable est rare. Nous sommes pourtant habitués mais cré bon sang ! Que c’est pénible ! D’autres troupes indigènes nous accompagnent. Comme il n’y a plus qu’elles sur pied, la marche est assez rapide.

 

Il fait toujours excessivement chaud. Nous arrivons à Souk el Arba, le 11 août et installons le camp le lendemain. Il parait que la fièvre typhoïde fait des ravages dans ce poste et ce n’est pas le manque d’eau mais sa qualité et la médiocrité de la nourriture qui en sont la cause.

Dans la soirée, quelqu’un des nôtres est sérieusement fatigué et accuse une forte température ; c’est Serpinet lequel, malgré sa forte constitution et son énergie se trouve gravement atteint.

Nous allons prévenir le major, pas très content de se voir dérangé au moment du dîner. Nous rangeons les affaires de notre camarade et le conduisons à l’ambulance.

 

Sa température est de 41° et nous le voyons le lendemain, méconnaissable, ce qui nous attriste fort. Ensuite, juchés sur des cacolets, les malades endurent un réel supplice d’une quinzaine d’heures de route sous le soleil de plomb. Il faut être d’une rude trempe pour résister.

 

Les pistes sont bien aménagées à l’usage des tringlots. Ces derniers ne ménagent pas leur peine et, partout maintenant, des corvées de ravitaillement circulent entre les chapelets de postes que nous avons créés.

 

Nous prenons la route de Souk el Arba à partir  de Souk el Khemis des Zemmour puis faisons un à gauche complet pour descendre pendant plusieurs kilomètres avant de s’arrêter auprès d’un bouquet d’arbres, attendant la colonne du Général.

On entend la fusillade et quelques coups de canon venant de la colonne Moinier puis apercevons au loin des cavaliers marocains s’enfuyant vers les crêtes dans notre direction. Pris entre deux feux, ils abandonnent rapidement le combat.

La colonne Moinier nous rejoint et nous regagnons Souk el Arba par un autre chemin. J’ai l’impression que le calme est complètement rétabli car nous progressons au fond d’une vallée très encaissée.

Ce ne serait pas difficile aux Marocains de nous déloger dans ce bas-fond, entre deux collines, mais nous ne voyons personne sur les crêtes et versants. Nous retrouvons l’oued Beth qui est sale et boueux et nous y séjournons une journée car un poste doit y être installé avec le nom de Maaziz.

 

De là, nous filons alors dans les montagnes du pays Zaer.

Les habitants de ces régions, nouvellement soumis ont repris leurs occupations agricoles. A notre passage, ils nous offrent des poulets et des œufs aux meilleurs prix. Ils sont ébahis à notre contact et semblent sortir d’un mauvais cauchemar car d’après eux, ils étaient persuadés que jamais les Roumis ne pourraient pénétrer dans leurs montagnes. Le 16 août est consacré à recevoir une série de soumissions de la part des notables.

 

En arrivant à l’oued Grou, affluent du fleuve Sebou, au lieu dit Gueltet el Filla, une fusillade se fait entendre. Nous ne devons pas bouger avant de connaître l’origine de cette fusillade. C’est un goum algérien qui s’est aventuré trop profondément en montagne et a été victime de son imprudence. Plusieurs goumiers sont tués, il y a une dizaine de blessés et douze chevaux tués.

Approchant petit à petit  de la Chaouïa, notre unité, sentant l’écurie, conserve tout son courage.

 

Le 19 août, nous avançons vers un poste nouvellement créé qui porte le nom de « camp Marchand » en hommage au lieutenant tué par les Zaer, le 14 janvier dernier.

 La marche s’est effectuée sans incident. Nous apercevons le poste et bientôt nous sommes au pied de la colline sur lequel il est édifié. Des larmes nous viennent aux yeux en voyant flotter le drapeau tricolore sur le poste. Il y a si longtemps que nous ne l’avions vu !

 

Nous voilà bientôt en Chaouïa. Maintenant les 6 Goum campent séparément. De nombreuses échoppes faites de bois de caisses forment un embryon de marché ou souk. Elles sont envahies par les nouveaux arrivés. Nous dînons avec chacun une bouteille de Moët et Chandon.

La garnison du poste est constituée d’éléments du Bataillon d’Afrique et de tirailleurs. Notre camarade Serpinet est entré au service ambulance de ce poste. Nous lui faisons un touchant au revoir avec nos meilleurs souhaits de guérison.

 

Le 20 août, en route de nouveau par Aïn Bebab dont on aperçoit le camp au loin. Les convois rencontrés se font  presque sans escorte. Nous campons ici pour nous acheminer le lendemain vers le camp Boulhaut, en traversant de profonds ravins boisés où pullulent les sangliers et toutes sortes de gibier.

Les pistes de ces ravins sont jalonnées de cadavres de chameaux en putréfaction et nous ne pensons qu’à nous boucher le nez.

 

L’étape étant réellement trop longue pour arriver au camp Boulhaut le même jour, nous campons dans une clairière au milieu des chênes liège. Le soir les cliques des six Goum se rassemblent et font une retraite sans flambeau autour du camp. C’est poignant. Cela représente un adieu au pays que nous venons de parcourir et un joyeux bonjour à celui que nous revoyons. La clique est suivie par plus de six cents goumiers unis par un réel sentiment de fraternité.

 

Le 22 août, après la traversée de nouveaux ravins dont la gorge de l’oued Korifla et  la forêt de chênes liège, nous avons la joie d’apercevoir au loin le « Camp Boulhaut », premier poste en Chaouïa et garnison du 6ème Goum..

En arrivant, nous retrouvons les camarades du 3ème bataillon colonial auprès desquels nous avions combattu. Après avoir rendu ensemble de touchants honneurs au drapeau du poste, le 6ème Goum rentre triomphalement dans son quartier.

 

La dislocation commence. Le 23, il n’y a plus que les 2ème et 3ème Goums pour faire route ensemble sur Ouled Saïd et Settat. Dans 3 jours, nous serons chez nous.

 

Le 24, nous passons par Berrechid et le 25 août, jour de la fin de notre périple, nous faisons à notre tour une entrée triomphale à Settat.

Les officiers du Service de renseignement viennent de très loin à notre rencontre.

Puis les familles des goumiers et une nombreuse cohorte de Marocains se hâtent de nous rejoindre avec leurs plus beaux foulards de soie, au bout de roseaux.

 

C’est tout ce qu’il y a de plus touchant.

Nous arrivons à Settat où la population européenne, peu dense en 1911, nous fait un accueil chaleureux. Avec nos figures tannées, malgré la fatigue qui se lit sur nos traits, notre entrée effectuée à une allure martiale et dégagée est un vrai triomphe.

Nous allons goûter un peu de repos bien mérité en attendant une autre colonne et de nouvelles opérations de pacification.

 

La distance parcourue entre le 22 avril et le 25 août 1911 est d’environ 2 500 kilomètres.

Les goumiers sont les seules troupes à avoir participé à l’ensemble des opérations d’avril à août 1911, avec un minimum de tués et blessés et seulement, quelques malades.

 

Je n’oublie pas non plus les efforts fournis par d’autres troupes auxquelles il me plait de rendre hommage ici : les artilleurs des batteries de 75 m/m attelés, les tringlots, la Légion, la Coloniale, les tirailleurs, les Spahis, le génie, la strasse (l’Administation) et les infirmiers.

 

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 21:52

Chapitre 4

 

Le 8, le réveil est à 4 heures. Attendant les ordres, nous avons la guigne de constater que nous faisons partie aujourd’hui de l’escorte du Général Moinier. C’est simplement notre tour et nous acceptons cette charge sans rechigner.

 

Les feux ennemis s’allument et nous avons compris que la bataille ne saurait  tarder. Déjà, l’avant-garde est bien engagée et laisse plusieurs blessés, derrière. Ils appartiennent au 3ème Goum ; le lieutenant Simon est passé devant avec ses intrépides goumiers et va déblayer la route, baïonnette au canon. Les balles passent en sifflant et en ronronnant au-dessus de nos têtes. Outre l’obstacle humain, un autre obstacle naturel se présente : le ravin de l’oued Ouislam,  structure profonde aux flancs rocheux presque verticaux et aux eaux torrentueuses. L’artillerie tire sans cesse pour tenir l’ennemi à distance mais le combat s’intensifie.

La position qui domine le ravin est enlevée et le 5ème Goum à pied, engagé dans les jardins, est obligé de se dégager à la baïonnette, ayant épuisé ses munitions. On entend sonner la charge, c’est le 3ème Goum à pied qui, étant descendu dans le ravin, a pris pied sur l’autre bord et grimpe sur la crête à la baïonnette. En attendant du renfort, il est obligé de contenir un fort parti de dissidents qui résiste âprement, utilisant les inégalités du terrain. Les batteries de montagne suivent de près et prennent position derrière les goumiers.

Une batterie de 65m/m passe le ravin et la mitraille crache de plus belle. Le peloton d’artillerie de 75 m/m a à déplorer un accident malheureux qui nous attriste tous : en descendant les lourdes pièces dans le fond du ravin, un sous officier glisse et tombe sous la roue d’une pièce qui le coupe en deux. Toute la colonne est passée et le combat continue. Les Marocains se cachent dans les champs de céréales et nous harcèlent.

 

Nous arrivons devant les jardins d’oliviers que nous arrosons d’obus ce qui provoque la fuite des ennemis, écoeurés. Nous approchons de la ville qui ne cherche pas à résister.

On dirait que tout est mort dans la grande cité. Nous obliquons à gauche pour nous fixer au sud des remparts, face à El Hajeb.

Les portes monumentales sont fermées et plus loin, sur les bastions, nous apercevons des curieux auxquels nous demandons les clefs. On nous répond qu’il n’y en a pas. Nous allons rendre compte puis un détachement du génie place quelques charges de poudre et fait sauter la porte. Au-dessus de cette porte du nom de Bal El Kesdir, se trouve un joli petit canon en bronze, témoin muet de notre entrée dans Meknès.

 

Une heure après, le prétendant Moulay el Zin, frère du sultan et responsable de la rébellion menée contre nous, entouré de tout son makhzen, vient se mettre à la disposition du Général Moinier.

Inquiet sur son sort, il est peu fier mais nous lui faisons bon accueil en le faisant camper avec nous,  sous la garde des tirailleurs sénégalais.

 

Pour nous reposer, nous restons les 9 et 10 juin à Meknès où un bataillon et demi doit y tenir garnison. On doit organiser divers services y compris l’installation d’un hôpital. Je vais visiter la ville avec mon camarade Serpinet, caporal de tirailleurs. De nombreuses constructions antiques et imposantes nous impressionnent et en particulier les murs des remparts, formant trois enceintes distinctes, en pisé de couleur ocre, et de 6 à 8 mètres de haut, sur lesquels on peut faire défiler des batteries d’artillerie attelées, des canons de 75 m/m par exemple. Des portes monumentales sculptées à l’orientale, la porte Bab Mansour El Aleuj en particulier, témoignent de l’intelligence et de l’habileté des ouvriers marocains. Le tout, vu à vol d’oiseau, offre un spectacle grandiose et original. Nous croyons être revenus au temps de la féodalité, les mœurs du pays étant les mêmes qu’au temps des seigneurs.

 

Après avoir vu un tas de curiosités incluant la visite du Mellah où nous avons  bu du vin cacher très alcoolisé qui nous a mis un peu en gaîté et la mosquée Berdaine ornementée de céramiques vertes, nous prenons le chemin de retour en passant par un nouvel itinéraire. On aperçoit au niveau des créneaux des remparts de vieux canons en bronze ayant probablement servi sous le temps de notre grand Napoléon.

Des arbres fruitiers de belle taille, cultivés dans d’immenses jardins, nous protègent encore du soleil ardent à cette heure et le parfum de fruits nous engage à en goûter quelques uns dont des nèfles. Retrouvant le camp à la même place, cette fois, nous faisons un bon dîner, d’une poule au pot, accompagnée de vin dont on avait perdu le goût depuis notre départ de Settat. 

Le 11 juin au matin, nous levons le camp et nous voilà en route, contournant les remparts en direction de Sidi Moulay Idriss, derrière la montagne des Béni Ahmar, le Zerhoun. Le pays est richement cultivé, l’eau y coule en abondance ; les flancs de la montagne sont couverts d’oliviers verdoyants. La route offre quelques passages difficiles pour l’artillerie attelée dont les pièces et caissons se retrouvent parfois sens dessus dessous ; c’est un travail pénible aussi bien pour les artilleurs que pour les chevaux et c’est une rude épreuve pour le matériel dont nous apprécions la solidité exceptionnelle.

Beaucoup de chameaux, ne supportant pas les efforts demandés tombent en gravissant les pentes abruptes et ne se relèvent plus. Nous apercevons au loin la ville sainte bâtie au sommet et sur les flancs d’une colline. Le coup d’œil est magnifique et unique. Les notables viennent à notre rencontre et demandent l’aman, la soumission et la paix. Les récoltes sont mûres et ils désirent les conserver car très conscients de la misère probable si les hostilités continuent. D’autre part, nous sommes obligés de les protéger contre les pillards berbères toujours à l’affût.

 

Le 12, nous avons une journée de repos à Sidi Moulay Idriss. Une colonne de renfort comprenant un Goum algérien nous rejoint. Les goumiers d’Algérie sont de fameux cavaliers montant des chevaux aussi secs que des chèvres. Ils ne ménagent pas leurs montures et savent découvrir et attirer l’ennemi dans leurs filets.

 

Le 13 juin, nous rejoignons le chemin de Fès en franchissant les hauteurs de Zegotta. Nous sommes de flanc garde à droite et franchissons à pied d’immenses et merveilleuses ruines romaines, vestiges d’une ville importante, Volubilis.

Un arc de triomphe domine tout ce dédale de murs et de pierres, riches en mosaïques. Des pierres et blocs énormes, parfaitement taillés se superposent sans qu’il y ait la moindre apparence de mortier pour les sceller. On imagine sans peine la somme d’efforts accomplis pour construire de tels monuments.

 

Nous nous trouvons au sommet de monts dominant toute la contrée. Les difficultés de terrain nous obligent souvent à mette pied à terre. La colonne est également retardée dans sa progression par une chaleur intense. Les habitants, en apparence soumis, moissonnent de superbes récoltes. Nous arrivons au camp Petitjean que notre captif Moulay el Zin, surpris, n’avait pas vu s’édifier, si près de chez lui.

Ce gros personnage n’a rien de terrible sur son grand cheval gris, harnaché de rose. Il n’est pas gai à la pensée de rencontrer bientôt son frère Moulay Hafid.

 

Le 14 juin, nous nous mettons en route à deux heures du soir, escortant un important convoi. A ce convoi appartiennent de nombreux volontaires kabyles de tous les âges, volontaires pour la durée des opérations.

Naturellement, ce n’est pas le dessus du panier et les cadres du train ont parfois des difficultés à en tirer de la bonne besogne. Nous sommes en vue de Fès et bientôt au pied des remparts.

La région est calme et le ravitaillement par convoi s’opère régulièrement. Accompagnant les convois, viennent des commerçants européens bien approvisionnés en marchandises, surtout en alimentation. Cela va bien améliorer notre ordinaire, si maigre et si peu varié depuis le 23 avril.

 

Notre popote qui se monte un peu en matériel est composée de 4 français : le caporal Vergnes de la Légion, le caporal Serpinet des tirailleurs, le brigadier Régnier des Chasseurs d’Afrique et  moi-même.

 

Notre cuisinier est le plus petit du Goum et nous l’avons baptisé le Japonais en raison de ses yeux en amande comme ceux de la race jaune. Il n’est pas exempt de garde et est vaillant mais la propreté n’est pas son fort. Nous le conseillons au mieux et ses talents culinaires se développent si bien que nous avons la consolation de pouvoir affirmer que nous mangeons maintenant très convenablement. Nous avons tous les quatre un tempérament qui ne s’assombrit jamais.

 

Du 15 au 22 juin, nous employons notre temps à parcourir les chemins entre le camp et la ville de Fès que nous visitons en nous distrayant autant que possible. La fontaine Nejjarine et la mosquée Karaouiyine représentent un réel trésor artistique..

Les malades affectés par la dysenterie, le paludisme ou le typhus sont de plus en plus nombreux et l’installation d’un hôpital est très urgente. Il faut estimer les invalides à un quart de l’effectif dans les troupes françaises alors qu’il est nul parmi les soldats indigènes.

Notre départ est annoncé mais sans autre précision sur la destination.

 

Le 22 juin, nous partons de très bonne heure afin d’éviter une marche trop pénible sous le soleil d’été. Nous nous dirigeons vers Meknès, accompagnés d’une colonne de Chérifiens dont la marche est des plus désordonnée. De plus, ces soldats de pacotille nous méprisent parce que nous sommes disciplinés mais les goumiers savent en arabe leur donner la réplique comme il convient.

 

Une bonne nouvelle nous parvient à notre arrivée à Meknès dont la plaine s’épanouit largement en direction de l’Ouest : le général Moinier est nommé général de division. Après avoir prononcé un brillant éloge des troupes qu’il a eu l’honneur de commander, le général offre un quart de vin aux français et un quart de café aux musulmans.

 

Le 26, nous allons à Kasbah el Hajeb, reformer une garnison qui sera tenue par la fameuse mehalla qui nous accompagne. Les étapes sont courtes en raison de la grosse chaleur qui accable surtout les fantassins. En sellant son cheval rétif, le brigadier Régnier se démonte une épaule et en est quitte pour rester à Meknès ce qui le chagrine fortement.

De loin, nous apercevons la kasbah el Hajeb au sommet des rochers. Nous sommes au pied de la montagne et de ses flancs abrupts dégringolent un grand nombre de cascades. Le coup d’œil est vraiment réjouissant. La vue nous est obstruée vers le Sud tandis qu’au Nord, nous dominons l’immense plaine des Béni M’tir.

 

Nous rejoignons Meknès le 29 juin, en une seule étape. Un violent orage nous surprend en cours de route et la foudre tombe sur le bataillon colonial touchant plusieurs marsouins qui sont sérieusement choqués. Nous nous reposons quelques jours à Meknès avant d’aller rendre visite aux Zemmour, pas encore soumis.

 

Le départ pour aller faire connaissance avec ces guerriers réputés a lieu le 2 juillet. Nous traversons le pays Gueroun en pleine moisson ; ce pays est fertile et la récolte prometteuse. Nous arrivons dans une immense cuvette entourée de montagnes zemmour.

L’eau y est rare et nous n’avons à notre disposition que le faible débit d’une source, l’Aïn el Orma. La chaleur est accablante. La fièvre typhoïde fait des ravages dans la colonne. Le 8 juillet, nous progressons en pays montagneux. On nous recommande beaucoup d’attention sur notre gauche car les Zemmour doivent nous attendre pour nous opposer une vive résistance.

 

Bien que montagneuse, la terre est toujours aussi fertile. Nous apercevons les éclaireurs ennemis sur les crêtes mais ils disparaissent bien vite tandis que nous progressons en terrain difficile, rocailleux au possible et couvert d’énormes buissons.

 

Pas très rassurant, ce secteur ! Lorsque nous atteignons les dernières crêtes dominant la vallée de l’oued Beth, je n’y comprends rien : ces terribles baroudeurs déguerpissent avant même que nous ayons le temps de leur causer tant soit peu. Mais plus loin, les collines et mamelons sont à nouveau bien garnis d’ennemis. Redescendus dans la vallée, au moment où le peloton se prépare à franchir un petit oued à fond vaseux et aux parois verticales, nous sommes alors attaqués à bout portant par un important groupe de cavaliers qui étaient camouflés. Il nous est impossible de tenter le passage de l’oued et nous nous replions sous une grêle de balles. L’infanterie et l’artillerie rentrent aussitôt en action et dégagent le terrain aux abords du ravin.

 

Le Goum algérien se porte au galop pour occuper un mamelon proche mais est délogé par les Marocains entre les mains desquels reste un tué.

Le colonel Gouraud donne l’ordre de mettre le feu aux meules de blé et nous allumons une série d’incendies sans cérémonie. Mais le feu se communique rapidement à toute la vallée et ce n’est bientôt plus qu’un immense brasier dans lequel nous manoeuvrons pour ne pas rôtir.

Nous franchissons des barrages de feu au galop. La terre brûle nos pieds et ceux des chevaux. La chaleur combinée du sol brûlant et du soleil est insupportable et il n’y a pas une goutte d’eau à portée pour humecter nos lèvres. Nous baroudons quand même jusqu’à 4 heures du soir puis rentrons les derniers pour établir le camp, le visage noirci par les cendres et la poussière, heureux de trouver un peu d’eau boueuse comme premières gorgées apaisantes. Je pense que ces vaillants zemmour vont enfin se décider à entrer en contact pacifique avec nous après une journée qui leur a coûté cher.

 

Nous restons le 4 juillet à Souk el Arba des Zemmour où se trouve situé notre camp. L’oued Beth nous offre son eau rafraîchissante pour nous baigner et retrouver une apparence civilisée. Nous avons encore repos le 5 mais le lendemain, nous partons en tournée de police à travers la tribu zemmour. Le départ du camp est rendu pénible par l’ascension de pentes très raides. Les chameaux qui tombent chargés ne se relèvent plus et les artilleurs de 75 m/m rencontrent des difficultés inouïes pour faire gravir la montagne à l’ensemble des pièces.

 

Enfin, nous voilà parvenus sur le plateau. Des groupes de cavaliers nous observent sur notre gauche et progressent parallèlement à nous. Ces groupes nous paraissent animés de sentiments douteux à notre égard et nous redoublons de vigilance.

Toutefois aucun coup de feu n’est tiré et leur comportement nous parait étrange : nous tendent-ils un piège ? C’est possible. Je ne me sens pas très vif aujourd’hui car j’ai un abcès dentaire qui provoque douleur et fièvre. Les Marocains s’approchent de nous de plus en plus et lorsque nous arrivons dans une zone de marais qui nous permet d’abreuver nos chevaux, les cavaliers zemmour, sans rien dire, se mélangent à nous, près de l’abreuvoir.

Ils inspectent en tous sens la façon dont nous sommes équipés et armés. Veulent-ils se soumettre ? Enigme ! Ils nous accompagnent pendant un bon kilomètre puis se dispersent ; traversant au galop nos rangs de fourrageurs ils se mettent à nous tirer dessus.

De ce petit coup d’audace, nous n’avons à déplorer que 2 blessés parmi les nôtres. Les cavaliers du 6ème Goum ramènent un cheval et un fusil récupéré auprès d’un ennemi. Nous sommes accompagnés maintenant de coups de fusil et ce sont des escarmouches qui ont lieu tout le long du chemin.

En fin de journée, nous arrivons à Souk el Khemis où nous campons. Malade et fatigué, je me couche sans manger.

 

Nous levons le camp, le 07, accompagnés au départ de quelques coups de fusil.

Les récoltes sont restées dans les champs et je crains qu’elles ne soient détruites si les propriétaires ne viennent pas faire leur soumission. Que de gibier dans cette région, perdreaux, lapins et outardes. Partout des figuiers dont les fruits sont à maturité et font notre bonheur, cueillis sur l’arbre même. Nous retrouvons plus loin un paysage mamelonné. Au fond d’une vallée coule un oued bordé de lauriers roses, l’oued Tiflet, si je ne me trompe pas.

Le camp définitif qui va s’installer ici portera ce nom. Nous arrivons au camp et procédons à l’installation de sentinelles. Les Marocains essayent de nous les enlever. Un de nos goumiers, pas assez méfiant a failli y laisser la vie. Interpellé amicalement par un zemmour, le goumier laisse approcher son interlocuteur à quelques mètres. Ce dernier décharge son fusil Winchester sur notre naïf heureusement, sans résultat. Une courte poursuite s’engage et le calme est rétabli.

 

Les groupes hostiles devenant de plus en plus importants, il faut utiliser le canon 65 m/m de montagne pour les disperser.

Un fort détachement de notre colonne va à la rencontre des forces du général Ditte, venant de Rabat. Des fumées montent à l’horizon, ce sont les récoltes des insoumis qui flambent.

 

Parce que les coloniaux ont déclaré forfait, les effectifs de la colonne se composent désormais de troupes indigènes, de la Légion, de l’Artillerie et des Services.

 

Nous reprenons le chemin de Meknès, le 11 juillet.

Le général Moinier se rend à Rabat, terrassé par la fièvre et c’est sur un cacolet qu’il donne ses ordres. Nous comprenons que la fatigue n’épargne personne.

 

Nous séjournons les 13 et 14 juillet à Souk el Arba puis déménageons pour bivouaquer à Aïn el Orma.

Le 15 juillet, nous déambulons en direction de Meknès. J’accompagne le colonel Gouraud. N’ayant pas eu lieu le 14, la revue va être passée le 15, à l’arrivée à Meknès.

Cette revue est ma foi originale. Les troupiers sont en loques. Les légionnaires, manches de bourgerons retroussées au-dessus du coude, décolletés jusqu’aux épaules, suant à grosses gouttes, défilent à belle allure. Ensuite c’est le tour de la compagnie montée (moitié des hommes à pied, moitié à mulets) constituée de gars à qui on peut demander n’importe quoi. Toute la colonne, fantassins, artilleurs, cavaliers, défilent.

 

Nous formons ensuite le camp. Mais cré ! Bon sang ! Où nous a-t-on fourrés ? Dans des chardons de 2 mètres de haut, secs et piquants à l’extrême. Nous les fauchons à coups de sabre. Ils vont quand même nous être utiles pour préparer la popote. L’emplacement choisi est occupé par des quantités de scorpions. Nous sommes près de la ville et des commerçants viennent s’installer aux abords de notre camp.

 

Voilà 10 jours que nous sommes là à nous prélasser, faisant honneur à une bonne cuisine. C’est bien notre tour de connaître le repos et la bonne chère. J’ai la joie de retrouver l’un de mes camarades de jeunesse, maréchal-ferrant au 4ème spahis, le gars Léon Martin. Inutile de vous tracasser pour savoir comment on a fêté cette rencontre et si on a causé du pays, des courses de bécane, des filles etc.

 

La journée du 25 juillet est marquée par une petite histoire assez comique : ayant des chevaux malades dont celui qui n’était pas remis de la balle reçue dans les pieds, le maréchal des logis fait appeler le brigadier algérien et lui dit : « Lemouda, prends deux goumiers et la bourrique, tu vas aller dans le moulin de la ville chercher du son pour les chevaux malades. Du son ! Tu sais ! Quand on a écrasé le blé, il y a la farine et le son. Tu as bien compris ce que je veux ?

Oui marachagi ! ji compri, en arabe le makhala.

Exactement, va et ne perd pas de temps ! »

 

Dans la soirée, nous voyons arriver nos énergumènes et la bourrique, couverte de sang, chargée de deux sacs à distribution d’où suintait un liquide rouge.

Le sous-officier croit rêver devant ce tableau : « Cré nom de dieu ! Qu’est-ce que tu m’apportes là ? Mais marachagi, ti m’as dit d’y porter du san, j’y porté du san de beuf. Espèce de triple buse, je t’avais pourtant bien expliqué et tu m’as dit que tu avais bien compris.

Oui, pour  moi, du son, du san, ci la même soge, kif kif ! »

Le brigadier avait oublié la traduction en arabe et ma foi, du son ou du sang, pour lui, c’était pareil puisqu’il le prononçait ainsi. Nous avons bien ri.

 

Me voilà possesseur d’une paire de godasses flambant neuf. Ce n’est pas pour faire de la fantaisie car il y a deux mois que je n’ai plus de chaussures. Quel bon pernod ne savourent t-on pas maintenant. Les soukiers sont arrivés comme descendus des cieux et ne manquent pas de liquides délicieux.

 

Un cimetière est nécessaire en urgence car les décès par dysenterie et typhoïde se comptent chaque jour au nombre de 5 ou 6.

 

Ah ! Que ces artilleurs sont impressionnants ! Pour aller à l’abreuvoir avec leurs gros chevaux, ils passent en bordure de nos guitounes et soulèvent une poussière très dense et ceci 2 fois par jour. Quel poison ! L’eau n’est pas abondante dans notre secteur et il faut courir 2 kilomètres pour ramener de l’eau potable. Notre cuisinier, aux jambes courtes, trouve son travail un peu fatigant quoique bien nourri et bien payé. Mais il n’est pas exempt de garde et le travail accompli pour nous est considéré par lui comme du supplément.

 

Le 6 août a lieu une prise d’armes pour récompenser quelques actions d’éclat et quelques braves. Il fait toujours une chaleur d’enfer. Quelques unités construisent des gourbis avec des tiges d’aloès et des roseaux.

 

Nous autres, nous ne sommes pas si pressés de construire ou travailler. Le pressentiment d’un départ brusque ne nous engage à rien de suivi. En effet, le commandement a enfin trouvé un emplacement où nous serons en partie protégés des rayons brûlants du soleil.

 

 Nous transportons nos pénates de l’autre côté de la ville, dans un grand bois d’oliviers. Cette fois nous pensons y rester quelques jours. Le lieutenant de Mazerat se fait confectionner un noualla qui sera plus agréable à habiter qu’une tente qu’il faut ouvrir et fermer tout le temps. A notre popote des brigadiers et caporaux, le confort est en progression constante. Le vin et le tafia ne manquent pas. Le caporal Vergnes, vieux légionnaire au caractère un peu aigre et changeant compose les menus. Le caporal Serpinet fait fonction de fourrier, chef de section et distributeur de vivres. Il s’y entend parfaitement et les goumiers sont satisfaits. Notre japonais a repris courage. Il n’a plus le soleil sur le crâne, la journée entière. Il proteste seulement quand on étrangle les coqs car si on ne sacrifie pas ces volatiles, le soir, ils réveillent tout le camp de bonne heure, le matin. Dans ce cas, nous lui tordons le cou mais la religion musulmane interdit de manger de la viande animale non saignée et notre cuisinier ne peut alors y toucher.

 

Réellement, nous sommes gâtés. Voilà maintenant que nous avons tout notre nécessaire et la Croix-Rouge se mêle de nous apporter un supplément de bien être.

Cet organisme est certainement utile. Il a apporté à la colonne beaucoup de bonnes choses mais distribuées à l’inverse des besoins. Il y avait du champagne dans de nombreuses caisses, du savon, des cigarettes et beaucoup d’autres articles. Comme ce n’était pas du domaine du petit troupier de procéder à la distribution, il a fallu qu’il se contente de ce qui lui était offert. Les goumiers comme leur cadre ont été servis en paquets de cigarettes et un minuscule morceau de savon blanc, de quoi laver à peine la chemise qui nous restait. Je crois inutile de relater les réflexions que nous avons faites avec sur notre visage, une moue de désillusion significative !

Cela n’empêche pas de prendre goût à notre séjour, sous les oliviers, si bien que nous craignons de ne pas en user longtemps et justement, nous recevons l’ordre de déguerpir, abandonnant cabane et fourneau.

 Mais cette fois, il semble que c’est pour prendre le chemin de retour vers la Chaouïa. Les goumiers sont transportés de joie. En effet, ils commençaient à être inquiets sur le sort de leurs épouses, plus ou moins fidèles.

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 21:17

Chapitre 3

 

Nous apercevons au loin la ville de Fès ainsi que le camp de la mehalla chérifienne. Après une longue halte où ceux qui ont à manger se restaurent et les autres sommeillent, la colonne se reforme pour faire son entrée triomphale dans la capitale marocaine, accueillie par les dignitaires du Makhzen et par le lieutenant-colonel Mangin.

Les six Goum à cheval sont en tête ce dont nous nous réjouissons. Tous les citadins sont dehors pour voir défiler la colonne française. Les musulmans ne sourient guère tandis que les juifs, vêtus de souquenilles avec leur ceinture de cuir, les souliers éculés, paraissent satisfaits de nous voir ici.

 

La tente du sultan se dresse au centre du camp de nos troupes et on aperçoit les canons de pacotille encore en batterie sur les terrasses du palais du sultan. Les chérifiens, sous le commandement d’un caïd Mia (capitaine) présentent les armes à notre passage. Longeant d’imposantes murailles, nous allons camper au Sud de la ville, à Dar Debibagh, dans le parc et jardins de la résidence d’été du sultan, avec eau courante et ombrage. De là, on aperçoit la ville de Fès et la montagne du Zaïagh qui la domine. Notre arrivée méritait le coup d’œil mais le défilé de la colonne qui a duré 4 heures était autrement impressionnant puisque l’ennemi, rendu prudent, a préféré se retirer plutôt que de combattre.

 

Le 22 mai est consacré à l’aménagement du camp, au fourbissage des armes, au nettoyage des harnachements et à une grande toilette pour nous. On va pouvoir se débarrasser des parasites (poux et tiques) dont aucun combattant de l’époque ne peut nier avoir été infesté.

Depuis notre installation, les visiteurs ne manquent pas : des gens opulents et bien mis, blancs comme neige, se promenant sur de superbes mules. Leur visage est aussi blanc que celui d’un mort sorti de terre.

Privés de pain depuis un mois, les kessera de farine blanche que l’on nous propose sont accueillies comme de la brioche.

 

Mais il nous faut marchander car les prix flambent : la galette vendue la veille 2 sous nous est offerte aujourd’hui à une peseta (16 sous) ! Nous ne l’entendons pas de cette oreille et nous nous évertuons à montrer à ces crapules de commerçants que nous ne sommes pas nés d’hier. La paie journalière d’un cavalier après deux ans de service est de 0,45 franc et l’indemnité  de vivres de 0,75 franc par jour. Une kessera de 16 sous représente donc les deux tiers de notre indemnité. Nous ne mangeons pas encore à notre faim.

 

Les marchands juifs sont par ailleurs très gentils et ne savent pas comment nous exprimer leur reconnaissance car nous les avons délivré de la semi captivité et de la peur, face au pouvoir musulman.

 

La durée de notre séjour à Fès n’est pas fixée et j’ai bien envie d’aller visiter cette grande ville, favorisée par le relief, par les eaux et par la verdure.

Auparavant, j’ai lavé et réparé mes effets et le 23, j’ai l’occasion de me rendre à Fès alors que le soleil se lève majestueusement, illuminant les tuiles vertes du palais du sultan.

La matinée s’éternise et enfin, à treize heures, mon camarade Serpinet m’emmène avec les hommes de corvée car les sorties en ville ne se font qu’en groupes armés. Il fait chaud et nous faisons à pied les 4 kilomètres de route qui séparent le camp de l’entrée de la ville. Auprès de la porte Bab el Mahrouk se trouvent des monceaux de cadavres d’animaux qui dégagent une odeur pestilentielle. Cette véritable infection nous oblige à nous boucher le nez pendant un long moment. Fès n’est pas très belle car il y manque les belles façades qui ornent les habitations françaises et les rues qui n’ont pas plus de trois mètres de large ne voient guère le soleil. Il n’y a pas de trottoir mais cela ne gêne pas les gens aisés puisqu’ils voyagent toujours sur le dos des mules, suivies au pas de course par leurs esclaves. Un grand nombre de magasins bourrés de marchandises bordent les rues dégoûtantes du Souk du Talaa.

 

Il y a toutefois des quartiers très curieux munis d’édifices avec de jolies portes sculptées qui atteignent 6 à 7 mètres de hauteur, bardées de fer et plantées de clous, gros comme des œufs avec heurtoirs et  verrous monstrueux. L’éclairage y est fourni par de belles lanternes ajourées, fabriquées par les ferronniers de la Medina.

Le palais du sultan est très beau extérieurement. Les tours sont ornées de jolis dessins sculptés aux couleurs  vives, les plus diverses, mais nous n’avons pas le privilège de pénétrer dans le Mechouar.

Nous voilà dans le quartier des métiers où le tissage et la broderie se font à la main. On y aperçoit des enfants de cinq à six ans qui sont déjà des ouvriers confirmés.

 

Nous allons dans le quartier juif, le Mellah, quartier très populeux où nous achetons du pain quatre sous la boule et deux francs, le kilogramme de pommes de terre. Mellah signifie le saloir car les Juifs ont eu le privilège de saler pour les conserver, les têtes des rebelles qu’on exposait sur les remparts (il y a quelques siècles).

 

Il existe une école juive intitulée « alliance israélite ».

Prenant contact avec les habitants dont certains sont très accueillants, il nous faut déguster des friandises accompagnées de vin cacher et de mahia (alcool de figue). En faisant résonner quelques écus sur la mosaïque, nous devenons, selon la constitution de la famille, beau-frère ou gendre.

 

Le quartier « Sidi Moulay Idriss » est un secteur très religieux et il faut y pénétrer les pieds nus. Nous visitons le Fès Bali, Fès ancien, puis passons à côté de la medersa de Ras Cherratine, école coranique très ancienne et richement décorée avant de remonter vers le Fès Djedid, la ville nouvelle.

Le chemin du retour est long et fatigant avec, toujours présente, cette odeur nauséabonde à laquelle nous ne sommes pas habitués.

 

A peine arrivé au camp, nous apprenons que la colonne de renfort du colonel Gouraud a été attaquée dans le défilé des Beni Ahmar et qu’il faut aller d’urgence à son secours car c’est elle qui nous apporte un important ravitaillement. Cette colonne a été plusieurs fois accrochée le long de la route et de sérieux combats ont eu lieu à Kenitra le 19, chez les Beni  Hassen où le capitaine Petitjean a été tué, puis le 22 et le 25, face aux Beni Ahmar et Beni M’Tir. Ce dernier engagement a été très meurtrier pour les Marocains car le feu violent des canons, l’arrosage des mitrailleuses a stoppé nombre d’assaillants audacieux voire inconscients. Après le bombardement des maisons de Nzala, les Marocains abandonnèrent la lutte et s’enfuirent.

La colonne arrive enfin avec son convoi entier mais les cacolets et les ambulances sont remplis de morts et de blessés.

 

Nous restons au camp du 25 au 27 mai. Le 28, une mauvaise nouvelle nous arrive. Il faut aller dégager les abords de Sefrou, lieu de rencontre de plusieurs contingents hostiles, à 30 kilomètres au Sud-est de Fès.

Le peloton est flanc garde à gauche. En allant transmettre des ordres aux patrouilles dans un terrain très accidenté, mon cheval se foule un genou en franchissant un large fossé ce qui m’oblige à marcher à pied pendant 25 kilomètrespour rallier le peloton. Kif oualou ! Les fantassins se réjouissent de voir un cavalier démonté et le quolibet fuse. Cela ne me touche guère car nous autres cavaliers, allons à pied aussi bien que les fantassins, la légèreté et l’élégance en plus.

 

Après avoir lancé quelques obus sur le village de Bahlil, nous nous replions  sur le bivouac de Dar Debibagh, à Fès. De petits contingents des Aït Youssi nous harcèlent à l’arrière et nous tuent un homme.

 

En arrivant au camp, nous apprenons notre départ pour le lendemain, dans la direction du col de Zegotta. Nous partons donc le 29 mai pour aller chercher un convoi de 2000 chameaux. Nous campons le soir en face du village des Béni Ahmar auxquels nous devons rendre visite le lendemain.

 

Le 30, nous voilà partis dans la montagne du Zerhoun, marchant flanc garde de droite, sur des sentiers de chèvres. Les pentes sont raides et nous sommes obligés de mettre pied à terre et de descendre les ravins en glissant sur le derrière ainsi que nos chevaux lesquels ne se soucient guère d’une pareille expédition. Un cheval tombe d’une dizaine de mètres mais il ne se fait aucun mal sérieux. Par contre un autre reste dans le fond du ravin, incapable de remonter. Nous arrivons enfin et non sans peine, au premier village.

Les autorités du village viennent faire leur soumission au Hakem et sacrifie au rite de la targuiba : le taureau a le jarret coupé avant d’être égorgé.

Nous redescendons ensuite de ce repaire aussi difficilement que nous y étions montés. Etait-ce fini ? Non. Notre commandant nous confie à présent la garde du flanc gauche et nous continuons à marcher en remontant vers le sommet de la montagne sacrée. Nos chevaux grimpent comme des chèvres. Lieu de naissance du premier roi du Maroc, Idriss 1er, le massif du Zerhoun est également célèbre par la cité de Volubilis, remarquable par la densité de vestiges romains

 

Il nous semble que nous nous dirigeons vers un gros village, sorte de nid d’aigle imposant, au milieu des rochers. Les chevaux, très courageux, nous aident à grimper, accrochés à leurs longues queues.

Aucun notable de ce village ne semble venir au devant de nous. Flairant une embuscade, nous montons encore en contournant le village pour le surplomber au niveau d’un grand rocher, distant d’environ 100 mètres. Nous allons apprécier alors l’efficacité de notre artillerie.

En effet, une batterie de 65 m/m de montagne se place à 300 mètres des maisons et tout en observant les habitants qui  se dérobent, le bombardement du village commence. La mosquée, touchée de plein fouet, est prête à s’écrouler, la maison du caïd sert de cible royale et les derniers fuyards restent sous les murs, foudroyés par nos obus.

 

En même temps, nos goumiers installés sur les hauteurs de la montagne ramènent un troupeau de 700 à 800 têtes de moutons et une cinquantaine de bœufs.

Le bombardement terminé, nous laissons la garde de nos troupeaux à l’infanterie puis allons piller le village. Les goumiers à pied ont déjà escaladé les murs et des craquements de portes se font entendre de tous les côtés.

 

Nous laissons nos chevaux dans une cour du village puis entrons dans les maisons sabre à la main. Il n’y a plus personne mais nos hommes s’y connaissent en pillage. Des chambres pleines de farine, des réserves d’huile, de beurre, tout cela est répandu au sol, à l’intérieur des logements ; les coffres et les portes sont défoncés avec fracas. Une fois  la fouille terminée, nous allumons le feu dans les matelas de soie et de velours. Après l’intérieur, nous allons examiner les abords extérieurs où nous découvrons douze étalons dans une cour fermée puis des bourricots qui vont nous servir à remporter notre butin : plateaux de cuivre, pots de beurre, pains de sucre, volailles, machines à coudre, cages à tourterelles. J’ai trouvé aussi plusieurs paquets de cartouches, modèles 74, prises chez le caïd ainsi que sa correspondance que j’ai brûlée.

Nous saccageons et brisons tout ce qui ne peut être emporté avec une ardeur folle.

 

Le colonel Gouraud est satisfait de notre travail car il désirait châtier les auteurs des accrochages du 19 mai et de l’attaque en traître, meurtrière, du 25 mai. Après cela, nous descendons vers la plaine, à l’ombre des oliviers, pour aller camper au col de Zegotta.

Pendant ce temps, s’effectue l’échange des convois entre les colonels Brulard et Comte, ce dernier nous apportant le ravitaillement. Bon repas le soir, rien ne manque et nous nous gavons littéralement en prévision du prochain ramadan car si l’intendance a récupéré l’essentiel de la razzia, nous avons pu cacher quelques sucreries et volailles.

Le lendemain, pendant que ceux qui avaient travaillé la veille se reposent au camp, les autres s’en sont allés bombarder un autre village de montagne qui ne voulait pas se soumettre. Les goumiers ont fait encore une bonne razzia. Après cette démonstration de force les habitants du Zerhoun vont venir se rendre et demander l’aman.

 

Le premier juin, le convoi arrive et nous allons camper à une douzaine de kilomètres de là pour abréger l’étape du lendemain. Avec les renforts du convoi Comte, nous devons en même temps établir un poste à cet endroit qui portera le nom de Fort Petitjean en mémoire du capitaine de tirailleurs tué le 19 mai, à 2  Kilomètres de Kenitra, lors d’une attaque des Beni Hassen.

 

Nous partons le 2 juin pour Fès et le réveil est sonné à 2 heures du matin. La colonne s’ébranle tout doucement et nous nous rendons à la pointe de l’avant-garde.

Après avoir traversé le pont Mikkes, nous apercevons quelques éclaireurs ennemis qui s’approchent et font feu sur nous puis, comme notre petit groupe de cavaliers ne parait pas constituer pour eux un objectif prioritaire, ils se faufilent dans les ravins et attaquent la colonne sur son flanc droit, mettant à profit les plis du terrain. Le passage du convoi est rendu très pénible car il nous faut tenir l’engagement pendant six heures pour sortir du défilé. Le combat devient violent et les corps à corps fréquents Un légionnaire est blessé à l’épaule d’un coup de pierre. Notre médecin major, le toubib Auvert, est atteint d’une balle en soignant un blessé sur la ligne de feu et meurt aussitôt. Chacun est très peiné de cet accident car le major était très estimé par toute la troupe. Je me dis que c’est d’ailleurs presque toujours les meilleurs qui tombent les premiers.

  

Dégagés, nous revenons dans la plaine et installons le camp à Ras el Ma (la tête de l’eau), pour la nuit. De cette journée pénible, nous garderons toujours un souvenir très vivace.

 

Ce ne sont plus ici les repas plantureux préparés à partir de la razzia menée chez les Béni Ahmar mais un repas fait d’un peu de biscuit cuit dans l’eau, aliment unique pour une journée, commencée à 2 heures du matin et s’achevant à la nuit tombée.

Nous sommes en vue de Fès et le matin nous ne partons pas de bonne heure car il est onze heures quand nous arrivons au camp de  Dar Debibagh. L’après midi, on nous parle déjà de repartir, mais de quel côté, nous n’en savons rien, probablement en direction de Meknès car les Aït Youssi y ont proclamé un nouveau Sultan, Moulay Zin, demi-frère de Moulay Hafid. Celui-ci est inquiet pour son autorité chancelante.

Nous pensons au Mellah, c’est de nôtre âge mais on est aussi soldat et désirons voir du pays ! Zid el Goudem !

 

La diarrhée et la fièvre typhoïde commencent à éclaircir les rangs des soldats français mais les goumiers et troupes indigènes ainsi que leur encadrement tiennent bon.

 

Nous restons le 4 à Fès et les évènements de cette journée me semblent étranges car les abords du camp sont envahis de Marocains au comportement suspect ce qui me fait prévoir une attaque prochaine.

En effet, dès l’après midi,  des éléments clefs de la mehalla  chérifienne se font enlever ; des douars fidèles installés sous notre protection, distants d’environ trois kilomètres, sont brûlés et pillés. Voilà Fès à nouveau menacé. Les harkas se sont reformées à proximité et il faut envisager d’être attaqué, la nuit prochaine. Des ordres nous parviennent, nous demandant d’aller sur Meknès, dès le lendemain matin. Le réveil est à une heure et demie.

 

Mais au moment où les feux s’allument pour faire le café, une fusillade très vive et continue éclate aux abords du camp. Les balles passent un peu haut mais quelques unes portent bien quand même. La riposte est immédiate et les feux sont éteints aussitôt. Canons et mitrailleuses convenablement placés interdisent l’invasion de nos quartiers. Nous passons les musettes d’orge sur la tête de nos chevaux puis plions bagages dans l’obscurité. L’attaque se prolonge et la confusion règne.

Le cheval du maréchal des logis se détache et vient flairer le mien que j’étais en train de brider. A ce moment, une balle siffle et me passe entre la tête et la selle de l’animal puis s’en va traverser la tête du cheval du maréchal des logis.

 

Je suis couvert de sang ainsi que mon cheval. Les dissidents s’acharnent contre une compagnie coloniale qu’ils croyaient formée de Sénégalais.

 

Ils paient cher leur audace, les coloniaux n’étant pas des gens qu’on intimide aisément ; leurs feux de salve font de nombreux morts. Vers quatre heures, nous sommes moujoud et tous les Goums à cheval, sabre à la main, parcourent les environs du camp pour protéger le départ de la colonne, sans rencontrer de résistance. Ceux d’en face se sont retirés mais ne s’estiment pas vaincus.

 

En effet, au loin de grands feux attirent le regard : tous les douars abandonnés brûlent et nos ennemis font appel à tous les volontaires. Encore une journée difficile qui a l’air de se préparer. Nous retrouvons dix sept cadavres marocains autour du camp. Nous avons eu un mort et deux blessés de notre côté.

 

Prenant la route  en direction de l’ennemi, nous sommes encore d’avant-garde et cet honneur nous échoit souvent. Pour éviter les mauvaises surprises au combat, nous vérifions notre paquetage, les arrimages et la sangle. Dès sept heures, de grands rassemblements de Marocains apparaissent sur les mamelons, à environ  deux kilomètres du camp.

Cette fois-ci les ennemis sont nombreux et nous tombons nez à nez avec les éclaireurs marocains qui incendient les douars.

Le lieutenant Mordacq, commandant la cavalerie des Goums envoie un compte rendu de la situation au colonel Gouraud mais  celui-ci est encore loin en arrière. Pendant ce temps, les ennemis nous aperçoivent et se déploient en venant sur nous, en partie cachés par des blés, hauts. L’ennemi est maintenant à portée de tir et le combat promet d’être sérieux car l’effectif marocain est supérieur au nôtre. Trois Goums à cheval soutiennent le premier choc pendant que la colonne prend ses meilleures dispositions.

 

Après avoir défendu notre flanc pendant un moment, nous autres sommes cernés sur trois côtés et les ordres ne nous parviennent plus. Nous combattons à pied et par échelons et commençons à tirer à 100 mètres. Mais un cavalier avec une seule carabine sans baïonnette, c’est kif oualou (rien) et nous pensons au cheval laissé derrière. Quel souci ! La position est critique ; après un bon baroud, nous remontons précipitamment à cheval. Serrés de près par les Marocains qui chargent à une cinquantaine de mètres, nous mettons sabre à la main et faisons face.

 

Nous avons un tué, touché d’une balle aux reins et 4 blessés, en moins de cinq minutes. Nous passons au galop par-dessus le 4ème goum à pied, couché dans les blés, qui reçoit les Marocains à bout portant. L’ordre de nous replier arrive et c’est heureux car il s’en fallait de quelques minutes avant que l’ennemi ne nous attrape par la peau des fesses !

Le mouvement à cheval a été exécuté avec une rapidité surprenante. Les hommes sont choqués et les chevaux fous. Un journaliste marocain, Georges Mercier, fondateur de la « Vigie Marocaine », armé d’une carabine de guerre, a même fait le coup de feu à nos côtés avec un cran digne d’éloges.

 

Les quatre batteries d’artillerie ne cessent de tirer tandis que nos camarades du Goum à pied marchent en tête et prennent tous les mamelons à la baïonnette. Le caporal Serpinet, chef de section, se distingue en enlevant une crête à la baïonnette. Le front du combat, en forme de fer à cheval, s’étend sur environ huit kilomètres.

 

Le cheval de notre commandant, Henri Simon, vient d’être tué sur la ligne de feu.

Le combat se continue avec acharnement jusqu’à quatre heures du soir. La ville de Bahlil est bombardée puis pillée. Il ne parait rester pas la moindre âme qui vive car les habitants ont fui avant notre arrivée. Cependant un sergent de la légion est tué à bout portant en pénétrant dans la ville. Le génie fait alors sauter plusieurs immeubles à la mélinite. Nous voilà campés à présent et nous rêvons d’un bon dîner.

 

En allant à l’abreuvoir, nous découvrons un joli carré de fèves qui nous remplit de bonheur car avec cela, du biscuit et un morceau de barbaque, nous festinerons. J’ai dû passer deux heures à faire la queue pour obtenir un seau d’eau potable, en marchant plus de trois kilomètres car les camps ont une grande extension et nous ne sommes pas toujours placés au meilleur endroit. La journée nous a coûté une dizaine de tués et vingt cinq blessés dont un tué et douze blessés parmi les Goums. Ces braves goumiers, encore jeunes dans nos rangs ont fait l’admiration de tous les officiers supérieurs de la colonne. On ne s’attendait pas à un aussi bon résultat. Cette journée est l’une des plus significatives et positives pour nous.

 

La nuit du 5 au 6 juin fut très tranquille. Le 6, nous décampons et nous prenons la direction de Meknès mais sommes obligés d’attendre que toute la colonne soit partie car nous formons, cette fois, l’arrière garde, position la plus risquée.

Au départ, quelques dissidents isolés nous adressent quelques coups de fusils distants auxquels nous ne répondons pas.

Le long de la route, nous nous heurtons à un fort campement des Béni M’Tir ; après quelques coups de canon bien ajustés, la smala est à nous mais le campement n’est composé que de femmes et d’enfants que nous laissons aller en liberté. Où sont les hommes ?

Vers 10 heures, nous rencontrons un grand ravin dont les abords sont à protéger pendant le passage de la colonne ce qui prend trois heures de temps. J’admire le travail des artilleurs en charge des pièces de 75 m/m car ils doivent doubler les attelages et se révéler aussi des conducteurs experts.

Nous faisons halte pour camper vers six heures du soir et allumons nos feux pour préparer les repas mais cela attire l’attention de l’ennemi qui allume aussi de grands feux.

 

Le 7, nous sommes d’avant-garde, à notre grande satisfaction, et nous allons flanc garde à gauche. Nous traversons un terrain rocailleux et inculte mais plein de gibier. L’horizon nous parait montagneux. Vers 7 heures, les Marocains allument des feux soit autant de signaux guerriers. Une heure plus tard, nous repoussons de petits groupes ennemis pendant que l’escadron de spahis du capitaine Devanlay, en tête de colonne, nettoie les crêtes de terrain en chargeant au sabre.

 

Mais que de travail pour les artilleurs !  La route est coupée de ravins étroits, au fond desquels coule un oued fangeux. Il faut donc terrasser ; les conducteurs crient, frappent et les pauvres chevaux y mettent toutes leurs forces comme si eux-mêmes sentaient le danger. Le combat ne dure pas longtemps ; une quinzaine d’obus bien dirigés ont fait comprendre à nos adversaires comment il fallait déménager. La chaleur est torride et quelques villages sont incendiés. Un passage difficile nous occupe encore pendant deux heures puis nous reprenons notre chemin vers Meknès.

 

Après avoir traversé une plaine inculte, nous rentrons dans une contrée très riche et très peuplée. Etant resté en arrière, je ne sais pour quel motif, je me détourne de mon chemin comme si quelque chose m’attirait. Je grimpe une pente très raide puis, à mon grand étonnement, je tombe sur un champ de pomme de terre.

Quelle fortune ! Je me débrouille et je gratte la terre avec les mains telles des pioches pour atteindre les tubercules.

Avec l’aide du maréchal des logis, je réussis à en caser une quinzaine de kilos sur mon cheval.

Quel repas de patates nous allons faire ce soir ! Dire que ces tubercules valent deux francs le kilogramme, à Fès. De plus, nous trouvons plus loin des quantités d’oignons et mon cheval  se voit rechargé d’oignons.

Nous montons nos guitounes à huit kilomètres de Meknès, entre deux larges casbahs abandonnées que les sapeurs du génie ont fait sauter.

 

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Published by Hoursentut - dans Histoire coloniale
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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 19:57

Chapitre 2

 

La journée du 10 mai se déroule sans incident et l’on est informé que notre départ est programmé le lendemain matin. Tous les Goum sont concernés ainsi qu’un bataillon de tirailleurs, un bataillon de la coloniale et de l’artillerie, le tout constituant la colonne volante, sous les ordres du colonel Brulard de la légion étrangère.

 

Dès l’aube, nous partons pour Fès et je fais partie de l’arrière garde. A peine avons-nous parcouru 6 kilomètres que l’avant-garde se trouve brutalement engagée. De l’arrière, sur une crête, j’assiste aux effets produits par nos obus sur les groupes de dissidents qui ne tardent pas à se replier, deux heures plus tard, mais trois goumiers à pied ont été sérieusement blessés.

 

Tandis que nous passons devant les marabouts de Sidi Ayech, un de nos goumiers, éclaireur de l’arrière-garde, met pied à terre pour tirer de l’eau d’un puits.

Pendant cette exhaure, il voit venir à lui une trentaine de cavaliers au galop et n’a que le temps, sous une grêle de balles, de sauter sur son cheval, une bête excellente de rapidité. Bien que poursuivi par les Marocains, il a le courage de descendre de cheval pour décharger sa carabine sur ses poursuivants les plus proches, blessant l’un d’eux.

 

Comme le peloton est composé, en majeure partie, de jeunes recrues, promptes à utiliser leur carabine pour jouer à la petite guerre, il faut discipliner ces jeunes guerriers et les aguerrir, sous le feu de l’ennemi. Nous faisons ainsi de l’école de peloton, à moins de 500 mètres de l’ennemi, faisant évoluer les cavaliers, en rangs serrés, sabre à la main et carabine dans le dos.

Tout le long de la route, nous sommes accrochés par de petits groupes mobiles qui nous harcèlent de loin car pas assez forts pour engager un combat réel et soutenu. Nous ne répondons pas à leurs provocations.

 

On peut citer ici l’héroïsme du maréchal des logis Nicol appartenant à la colonne de ravitaillement Gouraud, attaqué à la tête d’un convoi léger près de Kenitra par plus d’une centaine de Marocains. Après avoir disposé ses voitures en cercle, il commande le feu. L’étreinte se resserrant, Nicol charge, sabre à la main tout seul pour finir frappé d’une balle au front puis poignardé. Deux de ses hommes se jettent à la mer et rejoignent Medhia à la nage tandis que la majorité des autres sont massacrés.

 

 A l’entrée de la plaine des Beni Hassen, zone pourvue d’immenses marécages dans lesquels l’infanterie se déplace difficilement, la fraîcheur, enfin, nous réconforte. L’endroit où nous installons notre camp se nomme Mechra-Remla ou gué de sable, à proximité de l’oued Tiflet.

Les six Goum sont réunis à l’étroit, dans un petit carré de sable entouré de cactus et, malgré la vigilance des gardes d’écurie, les chevaux, trop serrés se battent et arrachent leurs piquets qui ne tiennent pas dans le sable.

 

Vers onze heures du soir, nous entendons au loin une fusillade très nourrie et quasi continue mais nous ne sommes pas dérangés, car avant d’entrer dans le camp, les rôdeurs et dissidents doivent au préalable affronter et forcer la résistance de plusieurs petits postes de garde.

 

Le 12, la colonne reste à Mechra-Remla. De temps à autre, des Marocains isolés et rôdeurs viennent nous saluer de quelques balles mais leur tir peu précis ne m’empêche pas d’aller prendre des barbeaux dans l’oued qui coule au pied du camp. Cela agrémente le repas du soir, composé d’un morceau de kessera, du riz à l’eau et au sable et un morceau de viande, sorte de semelle cuite sous la cendre.

 

Le 13 mai, nous levons le camp sous une pluie diluvienne, appréciée par les seuls fantassins car le sable mouillé, plus ferme sous le pied, facilite la marche. Toujours des marais alors que nous nous dirigeons vers Lalla Ito, localité située à une douzaine de kilomètres de là. Rapidement, nous apercevons au loin la fumée émise par de grands feux, signaux d’alerte et de mobilisation de la part des Marocains. J’ai la satisfaction d’appartenir à l’avant-garde et bientôt des cavaliers ennemis se détachent à l’horizon et viennent au-devant de nous, déposant des fantassins montés en croupe qui déchargent leurs armes avant de faire demi-tour, devant notre attitude ferme et résolue. Le terrain est accidenté et coupé de nombreux secteurs marécageux dans lesquels il est encore imprudent de s’engager.

 

Notre cavalerie a mis au point une tactique tout à fait spécifique : le lieutenant nous fait mettre en fourrageurs, sabre à la main, pour foncer sur l’ennemi. Nous exécutons des simulacres de charge puis revenons alors en arrière.

Lorsque nous chargeons, les ennemis se sauvent et dès que nous faisons demi-tour, ils nous reconduisent à coups de fusil dans le dos ; pendant notre progression en avant, l’infanterie progresse par bonds puis se couche dans l’herbe ; en répétant plusieurs fois cette opération, lors de notre dernier retour en arrière, nous passons au galop au-dessus de l’infanterie qui a suffisamment progressé pour intercepter les Marocains qui ne s’attendaient pas à être ainsi décimés à bout portant.

 

Les goumiers ont parfaitement travaillé : malgré les secteurs marécageux (dayas) dont certains ont été traversés avec de l’eau atteignant la ceinture, ils ont réussi à prendre les jardins et dégagé vivement à la baïonnette les meilleures positions de nos adversaires, des étendues avec haies de cactus.

 

C’est là que nous choisissons de nous arrêter et, pendant que la colonne monte le camp, les goumiers à cheval protègent les abords du camp contre des assaillants plutôt téméraires ; l’attaque du camp dure jusqu’à la tombée de la nuit et notre défense repose sur de petits postes de garde et sur l’artillerie. Beaucoup de chameaux sont tués dans le camp et nous devrons les manger demain.

Un capitaine d’artillerie voit ses jumelles brisées par une balle au moment où il contrôle l’efficacité des tirs au canon. Elles lui ont probablement sauvé la vie.

 

Il existe maintenant une réelle émulation entre chaque unité de Goum aussi bien parmi les cadres que chez les indigènes. Le commandant Simon ne cache pas sa satisfaction mais à cette époque, les citations étaient inconnues et personne ne s’attendait à une récompense, sinon à des félicitations verbales.

 

Nous pressentons une attaque sérieuse cette nuit et, en effet, vers une heure et demi du matin, les cris et déflagrations venant des Marocains nous réveillent en sursaut.

Parmi tous ces bruits, l’on entend les you-you des femmes venues encourager leurs hommes. Pendant une demi-heure, le combat est acharné et un petit poste de légionnaires repousse les assaillants à la baïonnette. Négligeant les autres petits postes, les assaillants se ruent sur les tranchées du camp mais tombent sur les zouaves qui les reçoivent à la baïonnette ; les feux de salves ne cessent pas et le canon tire à mitraille ce qui occasionne de lourdes pertes dans leurs rangs. Enfin, les Marocains survivants s’enfuient en abandonnant leurs morts.

 

Nous voilà probablement  tranquilles pour le reste de la nuit, après  leur avoir infligé de sérieuses pertes.

Mais le 14, au point du jour, le camp se trouve cerné par les Béni Hassen.

 

Les balles fusent un peu partout sans que les tireurs puissent contrôler l’efficacité  de leur tir car un brouillard épais flotte à hauteur d’homme. De notre côté, aucune sortie ne nous semble prudente et  cette inertie, sous les balles, commence à nous énerver. Le cheval de mon officier reçoit une balle dans un boulet et une autre balle traverse ma tente où je me tiens assis et frôle l’arrière de ma veste avant de bosseler rudement le fourreau de mon sabre, à côté de mon lit.

Un cheval de goumier a la cuisse traversée et la toile de tente du maréchal des logis indigène est  percée en quatre endroits. Un sous officier indigène, imperturbable, m’interpelle et me dit : ti vois, tiens, quand j’i vois une bal  vinir, j’i rangé moi et j’i loui dit com ca, toi ti pass par là et jamais, mon ami, une bal y vinir frapper moi ! »

 

A la fin, cette attaque ne nous effraie guère plus car tout le monde se moque de la maladresse des Marocains et rend grâce à la bonne fortune de n’être jamais touché sérieusement, bien qu’un grand nombre de  chevaux et chameaux ait été blessé. Vers 10 heures, le brouillard s’évanouit et quelque obus bien placés obligent l’ennemi à aller faire du grabuge plus loin.

 

Ayant l’intention de partir à seize heures, une patrouille de reconnaissance nous signale la présence d’un gros campement ennemi à une dizaine de kilomètres en direction de Fès, en lisière de la forêt de la Mamora. En même temps arrive un contre-ordre  nous demandant de différer notre départ pour attaquer au préalable ce camp marocain, dès le 15 au matin. Nous nous réjouissons d’aller à notre tour leur sonner le réveil en fanfare.

 

A trois heures du matin, la colonne se met en marche dans le plus grand silence et, à la pointe du jour, le colonel Brulard fait prendre toutes les dispositions pour l’attaque. L’éveil étant déjà donné chez l’ennemi, mon Goum et deux pelotons du 3ème Spahis, commandés par le capitaine Foulongue, se préparent pour une charge en fourrageurs face aux groupes ennemis situés sur notre flanc gauche qui ont l’intention de nous barrer le passage, entre deux dayas. Notre charge au sabre avorte en raison des nombreux marais où nous aurions pu nous enliser et où il eût été facile aux Marocains de nous décimer.

Nous passons les marais en file et sommes obligés de nous battre à pied en nous retirant par échelons successifs car déjà nous sommes cernés et bientôt sérieusement empêtrés dans les marécages. Nos difficultés n’échappent pas aux dissidents adverses qui nous harcèlent mais heureusement, au même moment, l’artillerie a la bonne idée de commencer un feu nourri, précis et continu sur le camp ennemi d’où sortent des régiments de cavaliers tentant une dernière charge menée contre notre colonne pour faciliter la fuite de l’ensemble de la tribu dans la forêt, avec leurs biens.

Peine perdue car nous voyons les obus tomber au beau milieu de leurs lignes et nous aurions certainement fort apprécié ce spectacle si d’audacieux éléments ennemis, rampant dans les herbes, n’avaient eu l’intention de nous éliminer en tirant dans notre dos. Il a fallu les déloger au plus vite à l’aide des baïonnettes.

 

Le 3ème Goum à pied, arrivé au camp marocain, a tout saccagé et tout brûlé  pendant que le combat continuait autour de nous. Nos cavaliers et ceux des Beni Hassen font des chassés croisés en cherchant mutuellement à s’emparer de l’arme et du cheval de l’adversaire.

 

Une série de  coups de canon vient de disperser quatre groupes de cavaliers lorsque sur ma gauche, j’aperçois deux goumiers à cheval, poursuivis par des Marocains. Ces derniers  arrêtent leur poursuite avant que nous n’ayons le temps de leur tomber dessus puis une dizaine d’ennemis viennent nous saluer de leurs balles. Le maréchal des logis Quereuil, le brigadier Régnier et moi-même mettons pied à terre et faisons feu sur nos adversaires à une distance d’une centaine de mètres. Quelques coups bien ajustés qui leur tuent un homme et en blessent deux autres les poussent à rebrousser chemin.

 

C’est alors que le 3ème Goum revient de sa razzia avec un butin important et divers : des moutons, chèvres, veaux, poules, foulards de soie, couvertures de laine, fusils, sabres, pistolets, etc.…. Il va falloir partager tout cela et, de toute manière, notre popote va sûrement s’améliorer. On salive en imaginant que l’on va bien manger chacun son mouton en prévision des jours où nous n’aurons que de la farine. L’intendance va récupérer le meilleur mais il devrait nous rester des victuailles pour compenser ce qui nous a manqué jusque là et prévenir un rationnement prochain sinon une faim probable.

Nous faisons popote à trois, le caporal Serpinet, chef de section et comptable, le brigadier Régnier et moi.

Depuis 8 jours, les repas ne se composent que de kessera, sorte de galette cuite sous la cendre et pétrie par nous même, plus un morceau de chameau ou de mulet tué au combat, du riz cuit à l’eau et du café amer.

 

Ce repas très sobre et peu nourrissant, consommé dans nos petites gamelles représente le strict nécessaire. Nous ne nous plaignons pas, nous portant tous les trois à merveille et évitant de se faire du mauvais sang  puisque mourir ici ou plus loin et plus tard, c’est la même chose.

 

Le 15 mai au soir, voilà encore une colonne de renfort qui nous rejoint et nous quittons Lalla Ito, le 16 au matin, pour poursuivre notre route vers Fès où le colonel Mangin nous attend avec impatience.

 

Entrant dans une vaste plaine aux terres noires et très fertiles, je suis surpris de voir des blés aussi hauts qu’un homme. Tout à coup nous tombons sur un rassemblement d’ennemis qui restent déconcertés en nous voyant arriver de ce côté. En effet, nous nous sommes trompés de chemin et le hasard nous a mis sur leur route. La plus grande partie de ce harka était restée sur notre droite et derrière nous.

Nous faisons venir le chef marocain qui, très surpris mais rusé,  trouve plus sage de nous faire bonne figure…pour l’instant. Des guides nous accompagnent alors et, chemin faisant, ils en profitent pour converser avec leurs coreligionnaires (les goumiers) qui savent si bien se servir du Lebel.

Nous étions encore chez les Beni Hassen et ces guerriers reprochent aux goumiers leurs  manières d’agir envers eux, leurs frères. Cependant, les goumiers leurs font savoir qu’ils n’ont jamais tiré les premiers et qu’au besoin, ils sont encore capables de faire étalage de leur force, s’ils continuent  avec leurs  critiques acerbes et leur qualificatif de traîtres.

Nous ouvrons l’œil tout de même car il ne faut pas se fier aux propos rassurants de ces rebelles.

 

Un peu de pluie vient nous rafraîchir les épaules puis, après avoir traversé cette plaine, richement cultivée, nous traversons un affluent du Sebou, l’oued Beth pour camper sur la rive droite. Le passage de l’artillerie est délicat car l’oued est encaissé et il faut terrasser. L’escarpement des berges et la vase en fond d’oued forcent le génie à construire des radiers et des rampes d’accès pour les pièces d’artillerie.

 

Le 17, nous nous reposons et j’en profite pour aller à la pêche  et offrir une friture de barbeaux à mes camarades.

 

C’est le 18 mai que la colonne du général Moinier vient nous rejoindre et nous nous mettons aussitôt en route, traversant une région remarquable par la densité et la variété de la végétation (orangers, figuiers, artichauts, lupins, iris, fenouil).

 

Les fellahs viennent nous examiner sur le bord de la piste et restent ébahis devant la force que nous représentons alors. Le soir, le camp s’installe sur la rive droite de l’oued R’dom. 

 

Quittant les Beni Hassen, le 19, pour entrer chez les Chrarda, à la réputation de  guerriers redoutables, nous constatons que les douars sont dépourvus d’hommes valides. Aucune résistance pour l’instant mais nous savons qu’ils nous attendent plus loin. Progressant à travers des bosquets fleuris, en région accidentée, nous arrivons en bordure d’un oued encaissé, au fond rempli de vase, ce qui rend très délicat le passage de l’artillerie. Pénétrant dans un défilé étroit et tortueux, je pense qu’une poignée de Marocains bien décidés pourraient nous rendre  le passage meurtrier. Heureusement, aucun ennemi ne se montre et nous apercevons bientôt l’oued Sebou dont le cours est torrentueux à cet endroit.

 

Toujours en secteur de montagnes, nous arrivons dans une cuvette qui était peuplée de fellahs et couverte de céréales, il y a seulement un mois, mais l’armée chérifienne a tout pillé et brûlé. Nous continuons et nous nous arrêtons dans un secteur où abondent de grands chardons ce qui ne facilite pas le montage des tentes. Cet endroit se nomme Adjar El Aouguef. De nombreuses cigognes vivent  et se reproduisent dans cette région et on compte au moins un nid par chaumière, vision enchanteresse. Un correspondant de guerre allemand demandant au lieutenant De Mazerat le nom de ces oiseaux se vit répondre sur un ton ironique : mais des hérons, voyons !

 

Nous avons la visite du chérif d’Ouazzan, escorté de sa troupe régulière très colorée, qui nous assure de sa fidélité.

En dépeçant un veau fourni par la razzia de Lala Ito, le menu de l’unique repas pris dans la journée nous parait plus convenable.

 

Le 20 mai, on nous change de brigade ce qui attriste tout le monde car nous perdons notre bon colonel Brulard et constituons la pointe de l’avant-garde de la colonne qui se déplace au milieu de récoltes magnifiques. La route est entrecoupée de ravins et de cours d’eau et la compagnie de génie est sans cesse sollicitée.

 

En face d’une montagne couverte d’oliviers, nous apercevons de hauts minarets indiquant la présence de nombreux villages au sein de ce chaînon.

 

La progression de la colonne est  lente sur une piste difficile et nous prenons beaucoup de précautions car Fès n’est plus qu’à environ une journée de marche. Les villages, construits en dur, sont soit totalement évacués soit habités uniquement par des femmes, des vieillards et des enfants ce qui présage de durs combats à venir. La distribution des vivres de route a lieu à neuf heures du soir mais beaucoup se couchent, fatigués, l’estomac creux. Nous pensons nous rattraper à Fès dans peu de temps.

 

En se mettant en route, le matin du 21, nous sommes mentalement prêts au dernier combat avant l’entrée dans la capitale. Nous empruntons une vallée étroite, au pied du massif du Zerhoun, laissant à droite la montagne aux oliviers puis arrivons sur un pont enjambant l’oued Mikkes. Toujours à l’avant-garde et, à notre grande satisfaction, nous sommes à nouveau sous le commandement du colonel Brulard.

Quelques coups de canon tonnent derrière nous et dispersent une petite troupe de dissidents, au niveau du col de Zegotta. Au sortir de la montagne, nous débouchons dans la vaste plaine du Saïs, couverte de fenouil  et c’est peut-être là que nous sommes attendus. Nos patrouilles fouillent avec ardeur les secteurs boisés et les plis de terrains mais ne rencontrent qu’une petite troupe de cavaliers se dirigeant vers nous au galop. Ils viennent de la casbah de Ras el Ma et nous apprenons que la harka c'est-à-dire l’ensemble des forces ennemies, campait là, le matin même.

 

Nous mettons alors quatre pièces en batterie sur la casbah pour nous assurer qu’elle n’est plus occupée. Le commandant Bremond, de la mehalla chérifienne, entendant la canonnade vient à notre secours et se trouve stupéfait de constater que la plaine est dépourvue d’ennemis.

 

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Published by Hoursentut - dans Histoire coloniale
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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 19:16

Journal de Marche du Brigadier Léonard GARRY

 

Avril – Août 1911

Avril - Juin 1913

  

 

Note préliminaire

 

Les opérations militaires tirées du journal de marche du brigadier Léonard Garry  couvrent deux périodes de temps. La première, comprise entre le 23 avril et le 25 août 1911, concerne la mise en sécurité d’une ligne d’étapes, entre Rabat et Fez; la deuxième, s’étendant du 23 avril au 22 juin 1913, relate les premiers essais de pacification de la région du Tadla.

Ces opérations sont décrites ici, en huit chapitres.

                                                          

La Chaouïa, région de Casablanca, fut occupée par la France en 1907.

 

Après la tentative infructueuse de s’emparer, en mai 1910, de la personne du chef rebelle Ma el Aïnin, prétendant au trône, dans les régions sud de Tadla et les Sraghna, le 3ème Goum marocain stationne au poste dit : arrière-garde tactique de Dar Ould Chafaï, à 150 kilomètres au Sud de Casablanca. Le terme d’arrière-garde tactique est diplomatique pour ménager les susceptibilités des agents allemands au Maroc, mécontents des visées françaises sur ce pays.

 

En avril 1911, le sultan Moulay Hafid qui avait détrôné son frère le sultan Moulay Abdel Aziz, considéré comme trop conciliant avec les Européens et discrédité par l’occupation de portions du territoire marocain, est assiégé, à Fès, par les tribus Amazighs rebelles, venues du Moyen Atlas et mécontentes de ses perceptions abusives ainsi que de l’accueil fait aux Français. L’opportunité de pillage de la riche capitale et de son Mellah allume tous les désirs. Le sultan se résout alors à faire appel à la France et une colonne forte d’environ 8 000 soldats commandés par le général Moinier  s’aventure en pays insoumis pour dégager Fès, rétablir les communications entre la capitale et la cote, et réorganiser l’armée chérifienne (la mehalla).

 

 

 

 

 

 

Les opérations militaires, de Settat à Fès - Meknès

avril - août 1911

 

Chapitre 1

 

En janvier 1911, le 2ème Goum nous relève et nous rejoignons notre poste d’attache à Settat. Je suis détaché  comme instructeur au 3ème Goum marocain et avec moi, deux autres français, le caporal Serpinet et le brigadier Régnier. Notre vie de soldat, en région Chaouïa, est des plus agréable, en ce début de printemps : on y côtoie des Européens et Européennes et Casablanca n’est distante que de 75 kilomètres soit une journée à cheval. Mais, pour nous, soldats, l’inaction pèse parfois et l’envie d’aller nous battre contre les insoumis nous démange. Tenant compte des renseignements parvenant des confins de la province, nous sentons toutefois que notre départ ne saurait tarder ce que confirme un long télégramme de l’Etat-Major nous enjoignant de se diriger vers Fès, le plus tôt possible. En effet, les tribus berbères des environs de la Capitale se sont soulevées contre le sultan Moulay Hafid et entendent porter au pouvoir son frère Moulay el Zin. La ville se trouve alors encerclée, seulement défendue par la mehalla chérifienne.

 

Les détachements du 2ème et 3ème Goum basés à Dar Ould Chafaï, chez les Beni Meskine et venant de Berrechid nous rejoignent, à Settat, le 21 avril, 1911.

Rendus joyeux par ce départ imminent, (coulchi monjoud !), nous nous habillons de neuf, le fusil Lebel remplaçant le fusil Gras et le soir même, nous défilons devant le Lieutenant-colonel Simon, commandant du Cercle, qui manifeste une grande satisfaction devant la tenue et  l’allure guerrière des goumiers.

 

Le 22, jour de départ, le clairon du réveil aurait pu nous être épargné car, longtemps avant l’aube, une foule bruyante se tenait devant la porte du quartier, attendant  notre départ pour nous accompagner dans la traversée de la ville.

Le petit nombre d’Européens qui se trouve à Settat s’était levé plus tôt pour voir défiler notre colonne de soldats, suivie des familles des goumiers.

Les adieux sont touchants : mêlant pleurs et gémissements,  de vieilles femmes poussent des hurlements en s’égratignant la figure avec les ongles, signe de chagrin profond chez ces indigènes.

Peu à peu, avec la distance, les cris s’atténuent, robes colorées et burnous blancs disparaissent et je pense que ces femmes auront vite fait de retrouver un autre compagnon car une femme arabe sans homme, c’est comme un spahi sans cheval ou un champ sans pluie.

 

Le Capitaine Capperon nous demande de préparer le bivouac à Berrechid et nous nous acquittons allègrement de cette tache. Quoique bien entraînés, les fantassins arrivent en sueur et s’installent au mieux sur un sol encore humide, en cette saison.

A chaque instant, nous parviennent des informations sur notre devenir : nous sommes censés escorter un convoi de munitions jusqu’à Fès car, parait-il, la mehalla du Commandant Bremond s’y trouve à court de cartouches et en ville, les tensions avec la population autochtone augmentent dangereusement.

 

Le 23, nous prenons la direction de Mediouna, célèbre forteresse qui nous donna du fil à retordre en 1908. C’est là que tient garnison le 4ème Escadron du 1er Spahi (l’Escadron de fer), commandé par le capitaine Devanlay et  auquel appartiennent beaucoup de mes camarades.  Dans l’espoir de mener bientôt des opérations communes, les verres de vin s’entrechoquent, à nos santés et à nos prouesses futures.

 

Le 24 avril, nous prenons la direction de Fedala, terme de la journée et arrivons en vue de l’océan dont les vagues viennent se briser en écumant sur la côte comme si elles voulaient engloutir le Maroc tout entier.

Les marches sont difficiles au bord de l’océan, le sable paraissant retenir en arrière les pieds de nos fantassins.

Arrivés les premiers à l’étape, d’autres Goum se joignent à nous par petites sections et du renfort arrive toute la journée.

Chaque Goum est composé de 50 cavaliers et de 150 fantassins, encadrés par un capitaine, quelques officiers et sous-officiers. Cette unité agit toujours en avant-garde ou en couverture du gros des troupes formant une colonne.

 

Le 25, nous entrons dans la localité de Bouznika où plus de 4000 hommes sont déjà rassemblés. A notre satisfaction, l’ordre de marche a placé les Goum en avant garde et dès le lendemain 26, nous escortons un convoi de ravitaillement en route vers Rabat.

Ces étapes effectuées en bordure de mer ne sont pas dénuées d’attrait car notre regard, tourné vers l’océan, ne se lasse pas de contempler l’eau bleue semée d’écume blanche. Le ciel m’apparaît même comme décoloré par l’excès de lumière et d’humidité marine.

A trois heures de l’après midi, nous arrivons à Rabat et disposons notre camp au pied du fort Rothenburg, fort construit en 1885 par les Allemands, en bordure de mer.

 

Le corps expéditionnaire est alors composé de trois groupements : une colonne légère d’avant-garde, sous les ordres du colonel Brulard et comprenant les goumiers recrutés en Chaouïa, un échelon de manœuvre, commandé par le général Dalbiez  et un échelon d’escorte des convois, fort de 1500 hommes d’infanterie coloniale, confié au colonel Gouraud.

 

Après avoir surveillé la préparation du camp comme de coutume, j’ai pu m’échapper pour aller visiter la ville en compagnie du Caporal Serpinet, mon meilleur camarade. Nous achetons du koubous (pain arabe) pour notre dîner, composé d’oranges et d’œufs crus.

Rabat commence à s’industrialiser tout en gardant son cachet de ville arabe et nous ne manquons pas de rendre visite à l’hôtel Moderne, hôtel tenu par un européen chez qui nous dégustons une bonne anisette. Nous avons également le temps de passer par la rue Souika, rue commerçante, sale et nauséabonde, foisonnante de bêtes et de gens. La rue sent l’huile bouillante, la graisse de mouton et les herbes violemment parfumées.

Près d’une fontaine, des nègres emplissent leurs outres et gerbas en peau de chèvre.

 

Une surprise agréable nous attend à notre retour au camp : un bon verre de tafia  provenant d’un tonnelet brisé car tombé après son arrimage défectueux sur un chameau. Nos camarades, témoins de l’incident, hommes débrouillards et soigneux qui ne laissent rien traîner de récupérable avaient tôt fait de remplir leur bidon de ce liquide réconfortant qui est partagé le soir même, entre frères.

Le dîner est simple mais réparateur, à base de quartiers d’orange, d’oeufs crus battus et de kessera.

Par contre, trouver le sommeil fut difficile, les 400 cavaliers du Chérif El Omrani, rallié à notre cause, ayant campé, près de nous, et mené un vacarme indescriptible, toute la nuit.

 

La journée du 27 ne manque pas d’intérêt car nous traversons la ville indigène de Bab el Alou au son de la musique des Goum et de la nouba, accompagnée de celle du tabor de la ville, sous l’œil du Consul de France à Rabat.

En même temps, les chorfas font distribuer et lire dans les mosquées la proclamation suivante: « Ô croyants, des gens de désordre se sont élevés parmi vous, ils vous ont enivrés avec l'odeur de la poudre et captés avec leurs mensonges. Refroidissez vos esprits, ô Musulmans et écoutez la vérité. Oui, nous avons débarqué un grand nombre de soldats et de canons, non pour conquérir des terres dont nous avons assez... Ce que nous désirons, c’est que nos frères européens qui vivent au milieu de vous, cessent d'être menacés dans leurs vies et dans leurs biens... ».

Fiers de passer les premiers sur une terre partiellement soumise, accompagnés par le sourire bienveillant de jeunes juives montées sur les terrasses des maisons, nous descendons la rue des Consuls et passons par la porte Bab el bahr pour arriver en bordure d’un fleuve d’estuaire, l’oued Bou Regreg qui, à cette heure, est à marée basse.

L’oued n’étant pas guéable, nous devons faire monter les chevaux dans de petites barques pour traverser l’étendue d’eau sur une distance d’environ 600 mètres.

 

Drôle d’embarquement : les chevaux sont obligés de sauter dans les barques à fond glissant et plusieurs se blessent les membres postérieurs. Même opération pour débarquer avec des chevaux apeurés et craignant de nouvelles blessures. La voix et les caresses les calment quelque peu et tous arrivent sur le sol ferme sans dommage majeur.

 

Il reste encore à faire traverser les chameaux ; ceux-ci sautent dans la barque sans trop se faire prier mais s’y trouvant bien, refusent de débarquer de l’autre côté. Quelques uns, indociles, font chavirer la barque et s’en vont à la dérive retrouvant le sol ferme plus loin, au gré de la marée montante. A notre tour de jouer les spectateurs amusés.

Pour le transbordement de l’artillerie de 75m/m, les artilleurs ont aménagé des bacs en attachant plusieurs barques entre elles et utilisant des bois trouvés sur place. La traversée commencée à six heures du matin s’est achevée à midi, dans de bonnes conditions.

Les chameaux sont rechargés et la colonne s’ébranle en direction de la ville et du plateau de Salé. Passant par la porte de Bab el Mrissa, en quête d’un endroit pour camper, au-delà des maisons et terrasses de Salé, la Barbaresque, nous affrontons le regard pas toujours amène des indigènes. Finis ici les visages réjouis des Rbati.

Rabat et Salé, cités jumelles se ressemblent  comme leurs murailles et comme leurs cimetières étalés au bord de la mer mais leurs habitants ne s’aiment guère, les Slaouis étant perçus comme de dangereux fanatiques.

 

Quelle végétation en sortant du plateau de Salé : des orangers à fleurs blanches odorantes et encore pourvus de fruits (chose étrange) ! C’est en bordure de ces jardins que nous établissons notre camp, à environ 3 kilomètres de la ville.

A peine installés, nous sommes obligés de nous déplacer, trois kilomètres plus à l’Est, pour laisser la place à la colonne Brulard, forte d’environ 2500 hommes, qui traverse le fleuve à son tour. Le colonel, craignant la présence éventuelle de crocodiles dans l’oued, a testé la sécurité des eaux en faisant traverser à la nage deux mulets qui n’ont pas été inquiétés.

En outre, nous avons reçu le renfort de deux batteries d’artillerie et de deux sections de mitrailleuses.

 

Le départ de la colonne Brulard vers Kenitra a lieu, le 28 avril. Réveillés à deux heures et demi du matin, nous devons assister, pendant trois heures, au défilé de la colonne, étirée sur plusieurs kilomètres. Puis, comble de la malchance, on nous confie le convoi de chameaux dont les goumiers à pied gardent les arrières pendant que nous, fiers cavaliers, sécurisons le flanc droit. Nous sommes préparés à un engagement le long de la route car les douars traversés sont tous déserts, signe d’hostilité. L’étape du jour est pénible pour les fantassins qui ont fait 38 kilomètres dans le sable, sans eau et sans laisser un seul traînard. De notre côté, nous avons fouillé quelque peu les abords de la forêt de chênes liège de la Mamora, surnommée le bled de la peur, d’où pouvaient surgir des dissidents embusqués.

 

Les lapins pullulent dans cette région et les terriers des garennes cachés dans les pâquerettes s’effondrent sous les pieds des chevaux provoquant des chutes heureusement sans conséquence. Enfin, apercevant au loin la casbah de Kenitra et l’oued Sebou, la colonne fatiguée reprend courage et atteint enfin cette bourgade.

 

Le camp est installé derrière la casbah, sur une zone sableuse, noyée de pâquerettes. De temps en temps, de petits groupes poursuivent les malheureux lapins qui viennent se réfugier jusque dans nos tentes, devenues pièges. Cela a cependant l’avantage d’améliorer l’ordinaire.

Quant à nous trois, collègues instructeurs, nous dégustons un coq que j’ai acheté en route. Il est si gros et dodu que, malgré notre appétit féroce, il nous fera trois repas.

 

Nous sommes cantonnés à Kenitra et attendons les renforts et le ravitaillement nécessaires pour poursuivre notre marche vers Fès. Nous ne savons pas ce que nous devons faire, les berbères marocains paraissant nous laisser tranquilles pour l’instant.

Du coup, j’en profite pour aller à la pêche, mon passe temps favori. Tous les matins, le brouillard se lève de part et d’autre de l’oued Sebou et vient nous entourer. Les lignes sont montées pour la pêche mais celle-ci ne peut commencer qu’après le lavage de nos effets salis par la poussière et la transpiration.

Le 30 avril, me voilà parti à la pêche et la chance me sourit puisque je peux offrir à mes camarades une friture et deux anguilles, d’autant plus appréciées que le poisson est rare au menu des goumiers.

 

Le ravitaillement se faisant difficilement, le Colonel Brulard est obligé d’avoir recours aux douars dont la population n’a pas encore fui. Il en profite pour faire une manœuvre dans la plaine des Beni Hassen en présence de la cavalerie qui assure le service de sécurité car nous sommes en pays hostile et rien ne nous fait croire qu’il n’y a aucun danger. Les indigènes nous certifient qu’il n’y a pas d’orge ici mais certains de nos goumiers affirment qu’ils peuvent en découvrir si on les y autorise. Nous mettons pied à terre et malgré les vives protestations des Marocains, nous prospectons et dénichons plusieurs silos d’orge remplis jusqu’à la gueule.

 

Nous garnissons nos sacs, chargeons les mulets, payons les propriétaires du bien acquis et regagnons le camp sans être inquiétés. La nourriture  des chevaux et mulets (11 kilogrammes de foin et/ou orge par animal et par jour) se trouve assurée aujourd’hui.

 

Le 6 mai, je passe la plus grande partie de la journée au bord de l’eau, et rentre pour la soupe lorsqu’une nouvelle alarmante nous oblige à sauter le dîner : à une dizaine de kilomètres, à l’orée de la forêt de Mamora, le convoi de ravitaillement sur chameaux a été attaqué.  L’officier ainsi que deux hommes du train sont morts ; une grande partie des chameaux et du chargement ont été emportés par les dissidents Zemmour.

 

Tous les Goum se préparent donc à partir, y compris deux pelotons de spahis et une compagnie de tirailleurs. Nous prenons les devants sur une piste défoncée et si poussiéreuse que nous ne nous voyons pas, les uns les autres. Prenant le trot pour permettre au reste du convoi de sortir de ce secteur difficile, nous rencontrons de part et d’autre de la piste, des chameaux à la débandade ayant perdu leur chargement et leur bât.

Cent mètres plus avant, plusieurs sokhars (chameliers) haletants nous disent qu’ils viennent d’être attaqués par des guerriers Zemmour et que nous pouvons encore surprendre les pillards occupés à choisir ce qui leur convient le mieux dans les denrées du convoi : sucre, café, pain, farine, etc., laissant traîner au sol les sacs d’orge et d’avoine, éventrés.

La piste est jonchée de débris de selles et de sacs ainsi que de cadavres de chameaux. La nuit se fait noire et l’on entend un râle, celui d’un homme mortellement blessé que nous ne pouvons sauver. Pour éviter toute attaque surprise, il nous faut prendre une position défensive en attendant que le jour se lève, le lendemain.

 

Allant nous poster sur un mamelon, je rencontre un tringlot resté caché dans les blés et qui se demande  si, réellement, il est en vie. Il a assisté à l’attaque puis a couru jusqu’au camp pour chercher du renfort et nous a accompagné sur les lieux.

 

Encore tout bouleversé, les manches de sa chemise retroussées et tenant sa carabine comme s’il se trouvait toujours aux prises avec les assaillants, il me raconte en détail comment l’attaque s’est déroulée :

« Je m’étais attardé derrière le convoi quand tout d’un coup, je vois surgir des blés une cinquantaine de Marocains qui se lancent vers le convoi en criant et tirant ; d’autres arrivent encore par derrière et je n’ai rien fait d’autre que vider mon chargeur sur ces sauvages, en me sauvant. J’ai averti l’officier mais en peu de temps, c’est la débandade, des chameaux tombent, l’officier est blessé, le brigadier Pinson tué et le convoi reste aux mains des pillards.

J’ai lancé mon cheval, bride abattue, en direction du camp de la colonne dont j’ignorais l’emplacement et la distance. Je n’osais pas m’approcher craignant de tomber sur un campement de Marocains. Après avoir agité prudemment mon casque, j’ai reconnu nos troupes et poussé un énorme soupir de soulagement.

Je suis allé rendre compte au Colonel de ce qui était arrivé et suis revenu avec vous. »

Lui demandant s’il a mangé, il me répond qu’il n’a rien pris depuis la veille. Je lui donne le morceau de kessera et le bout de viande, fourrés dans ma poche, au moment de notre départ précipité. Il avale le tout avec une telle hâte que j’ai l’impression qu’il va s’étouffer. Par contre, je n’ai rien à lui donner à boire.

 

Nous mettons nos chevaux à l’abri derrière un mamelon et un homme sur deux, en position sur la crête, en tirailleur couché. Nous commençons à nous assoupir, la tête sur le coude lorsque le lieutenant De Mazerat se met à crier : halte là ! Il n’y a pas de réponse mais le bruit des cailloux roulés par le groupe qui continue d’avancer dans le noir, est très perceptible. L’officier fait quelques pas et dit : c’est vous Olivier ? persuadé qu’il s’agit des premiers éléments du 3èmeGoum, arrivant à pied.

La réponse est une fusillade nourrie qui, par miracle, ne touche personne. Retiré derrière le peloton, le lieutenant ordonne des feux de salve à ses hommes tandis que nos carabines tirent dans la nuit. Les assaillants s’enfuient mais nous pensons que leur retrait n’est que momentané.

En effet, deux heures plus tard, ils reviennent avec des renforts et montent à l’assaut de la colline en criant et poussant des injures. Une fusillade s’échange à bout portant, dans la nuit noire. L’efficacité de notre riposte en salves continues fait perdre pied aux  assaillants qui abandonnent le terrain et nous goûtons enfin le repos et le calme jusqu’au petit jour.

La fraîcheur du matin nous oblige à battre la semelle pour nous réchauffer. En premier, nous allons récupérer le cheval du brigadier Régnier, tombé dans un silo au cours d’une patrouille de nuit. Nous le retrouvons droit sur ses postérieurs, enfoncés dans le silo, position gardée pendant plus de 3 heures, sans blessure apparente. La brave bête !

 

Nous nous mettons alors sur les traces des dissidents, espérant retrouver des chargements abandonnés. Hélas, nous ne rencontrons que des cadavres de chevaux et de chameaux baignant dans leur sang. Patrouillant un moment dans la forêt, nous sommes déçus de n’y rencontrer âme qui vive puis regagnons le camp  de Kenitra pour nous permettre de faire reposer hommes et chevaux.

Un détachement part au-devant d’un nouveau convoi, à son tour sérieusement attaqué puisque six hommes de l’escorte et un maréchal ferrant  des logis du train ont été tués tandis qu’une partie du convoi était abandonné.

 

Le lendemain 8 mai, nous allons escorter un autre convoi venant de Salé et pourvu de pièces d’artillerie. Nos patrouilles s’aventurent dans la forêt, sans y rencontrer de Marocains et à peine sortis des arbres, nous apprenons la mort du goumier Djilali du 5ème Goum, envoyé par le lieutenant Lahure porter l’ordre de nous replier. Les dissidents l’ont éventré et brûlé. Des cris de vengeance fusent de toutes les bouches des goumiers : qu’on applique la loi du talion ! Chemin faisant, nous récupérons les arabas du convoi pillé la veille et apercevons, à la lisière de la forêt, trois groupes de cavaliers venus attaquer le convoi que nous sommes chargés de protéger.

Des coups de feu nous sont adressés mais quelques coups de canon bien dirigés suffisent pour disperser ces dissidents. Nous regagnons alors le camp sans être menacés.

 

L’ordre de mobilisation générale des tribus  a dû être donné car des groupes de cavaliers marocains apparaissent à quelques kilomètres puis se rapprochent, certains éléments s’enhardissant au point  de provoquer la mehalla chérifienne, à une cinquantaine de mètres d’eux.

Les dissidents sont nombreux et font preuve de mordant si bien que le baroud s’engage sérieusement. Il faut l’intervention d’une section d’artillerie et l’appui de plusieurs Goum pour obliger nos adversaires à abandonner la partie. Il y a plusieurs tués de notre côté dont un caïd Mia (officier) du Tabor chérifien.

 

Pendant ces opérations côté forêt, d’autres contingents de Marocains ont attaqué nos troupes du côté de la plaine des Beni Hassen. Un feu bien dirigé de nos pièces les a dissuadés de poursuivre leur action de harcèlement.

Ces accrochages de jour sont plutôt distrayants mais nettement moins appréciés,  la nuit, surtout lorsqu’ils se répètent. Les cris de « aux armes ! » naissent sans arrêt et nous obligent à occuper les tranchées, à chaque alerte.

 Comme la grande majorité de ces alertes ne sont pas sérieuses, nous finissons par ne plus nous inquiéter et restons calmement dans la tente, tâchant de retrouver le sommeil.

 

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Published by Hoursentut - dans Histoire coloniale
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